Camp de Choucha: le calvaire continue

 

Il pleuvait sur Tunis en ce 28 janvier 2013. Les quelque cent réfugiés arrivés la veille du camp de Choucha dans la capitale, épuisés, attendaient sous la pluie devant les portes closes de l’UNHCR.

« Je viens de Choucha », répond un jeune réfugié coiffé d’un bonnet aux couleurs classiques de la bannière nigériane quand on lui demande d’où il vient. « Je suis de Choucha » insiste-t-il, même après lui avoir posé la question autrement et lui avoir demandé de quel pays il venait.

SD, de son nom d’artiste, est un musicien nigérian de 29 ans. S’il revendique le camp Choucha comme ultime patrie, c’est que toute son existence est désormais tributaire du sort du camp improvisé à la hâte, au lendemain du déclenchement de la guerre en Libye. Tout comme les milliers de réfugiés subsahariens qui ont séjourné au camp, SD a gagné la Tunisie fuyant le chaos libyen. Avant, il avait fui son Nigeria natal y laissant ses souvenirs d’enfance et les tombes de ses parents. En Libye, il a passé cinq ans à travailler et chantait pour surmonter la solitude. Après deux ans de vie en stand- by au camp de Choucha, SD s’est vu refuser sa demande d’asile déposée auprès du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). « Ils ont rejeté ma demande sans aucune justification », s’indigne-t-il. Tout ce qu’il veut c’est de vivre paisiblement – et légalement – dans un pays sûr, où il pourra trouver un travail, fonder une famille et chanter.

Non loin de SD, sous le toit de l’immeuble en face du bureau de l’UNHCR, s’est assise Khadija, une Tchadienne quinquagénaire. Entourée de ses huit enfants, elle tient tendrement dans ses bras sa petite-fille Khadija. Enveloppée d’une vieille couverture portant à peine l’emblème effacé de l’agence onusienne, l’enfant de six ans dort, grelottante et épuisée après un trajet de 460 kilomètres.

Demandeur d'asile 2

Sa fugue du Tchad déchiré par la guerre au milieu des années quatre-vingt, sa cachette pendant des années dans les forêts aux confins de la zone séparant le Tchad, le Soudan et la République Centrafricaine, l’anémie de sa fille aînée, les longues années d’exil à Tripoli; tout cela, Khadija l’assume et dit l’accepter, car c’est bien la volonté d’Allah qui en a décidé ainsi. Mais ce qui l’irrite, c’est l’avenir de ses enfants, leurs études, leur santé, leur équilibre psychologique. « Je suis prête à mourir s’il le faut, mais je veux d’une vie décente pour mes enfants, car ils le méritent bien. » Khadija et sa famille ont déposé quatre dossiers auprès de l’UNHCR. Un dossier pour sa fille aînée Fatima, deux dossiers pour ses enfants majeurs Malek et Mahdi et un dossier pour elle, son mari et ses enfants mineurs Ali, Azallou, Zayed, Ahmad et Batoul. Les quatre demandes ont toutes été refusées. Pour quelle raison? Khadija, tout comme ses enfants, l’ignore. Un refus qu’elle ne parvient pas à comprendre, d’autant plus qu’elle demandait l’asile politique depuis 2009, bien avant le déclenchement de la crise libyenne.

Mariem, une veuve Soudanaise de 51 ans, est l’amie de Khadija. Voisines au camp de Choucha, les deux femmes ont partagé, deux ans durant, leurs tentes, leur vie et leur « triste et lourd quotidien». « Pas facile la vie de réfugiés! », lance-t-elle sur un ton désespéré. Coincée dans une Tunisie qui ne reconnaît pas le statut  de réfugié, Mariem se trouve aujourd’hui dans l’impasse. D’un côté, sa réinstallation dans un pays sécurisé est impossible sans l’aval de l’UNHCR, de l’autre, son retour à son Darfour natal, solution préconisée par l’OIM (qui propose d’ailleurs une « aide » de 700 dollars afin de faciliter ce retour) est juste « inconcevable ». « Si j’ai quitté le Darfour embrasé par la guerre, ce n’est pas pour y retourner », se désole-t-elle, déplorant que les agences onusiennes ne pensent qu’à liquider l’affaire en offrant de l’argent. « Vous voyez tous ces réfugiés, nous ne voulons pas d’argent, tout ce que nous voulons c’est vivre dans la dignité. » Une dignité qu’elle estime, tout comme ses compatriotes, Ibrahim et Omrane, bafouée.

Rapportant un état d’épuisement psychologique parmi les réfugiés depuis la décision, en novembre dernier, de fermer définitivement le camp, Mariem déplore en effet de nouvelles pratiques discriminatoires à l’encontre des « refusés ». Ceux-ci, assure-t-elle, ne bénéficient plus ni de nourriture, ni de soins.

A la tombée de la nuit et avec la chute du mercure, les réfugiés attendent toujours, transis et tristes. Laissés pour compte, ils sont livrés à eux-mêmes. Seuls, quelques associations (FTDES, Article 13) et certains activistes, qui ont voué leur vie à la consécration du treizième article de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, sont là, manifestant leur amitié et leur soutien inébranlable.

Les réfugiés de Choucha ont beau crier, et crient encore haut et fort leur détresse, ni le gouvernement tunisien, ni l’agence onusienne ne semblent prendre en considération leur calvaire. Pourtant, les quelque 212 réfugiés, privés de leur droit d’asile, vivent toujours dans l’extrême précarité, attendant que leurs vies reprennent.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here