Souveraineté

La fête nationale du Qatar, célébrée le 20 décembre à la résidence de l’ambassadeur, aurait été un non-événement si le Premier ministre et son Ministre des Affaires étrangères n’avaient contribué, de leur gaucherie désormais légendaire, à la transformer en un irrésistible, mais embarrassant spectacle, de parodie politique sur fond de chaleureuses et personnelles amitiés diplomatiques. Toutes les conditions étaient pourtant réunies pour faire de cette cérémonie un grand moment de partage, d’émotion, de divertissement, de fête et, par-dessus tout, de  glorification de l’indéfectible camaraderie Tuniso-Qatari. La  forte présence des dignitaires du gouvernement n’était destinée qu’à affirmer toute la reconnaissance du gouvernement tunisien  envers ses bienfaiteurs venus du désert et donner à cette cérémonie une densité inégalée. Mais la crise d’identité du régime, qui n’a cessé d’empirer, n’a jamais mieux été illustrée que par l’épisode de la réception à l’ambassade du Qatar. Un ministre des Affaires étrangères de Tunisie, qui  accueille son Premier ministre sur le perron de la résidence aux côtés de l’ambassadeur du Qatar, en parfait auxiliaire du  maître de céans. Une autre scène montre le Premier ministre  affalé  dans un fauteuil profond, décontracté, s’abreuvant du bavardage futile de son voisin, arborant fièrement à son cou le drapeau de l’Etat qatari en ignorant sans doute que dans  ce genre de cérémonies le pavoisement aux couleurs d’un autre pays n’est possible qu’à condition que le drapeau  étranger soit montré en association avec les couleurs tunisiennes.

Le code de conduite à tenir en politique est la pierre angulaire sur laquelle s’appuient le comportement en public d’un élu ou d’un ministre. Il doit être irréprochable, exemplaire même, dans la mesure où il n’engage pas seulement  sa personne mais l’institution et les citoyens qu’il représente. C’est encore plus sérieux lorsqu’il s’agit de relations entre Etats où  la retenue d’un geste est parole, où la lenteur d’une démarche, l’expression d’une émotion et  la direction d’un regard  suscitent des interprétations parfois extravagantes,  où chaque mot de trop provoque des commentaires sans fin, déclenche des réactions disproportionnées, laisse des traces. C’est pour cette raison que ce qu’on appelait l’étiquette dans la  société monarchique  du passé, vécue comme une contrainte mortelle et même un but en soi, assurait, grâce au déploiement d’une liturgie sociale rigoureuse, la grandeur du prince et la place de chacun dans la hiérarchie sociale et politique. Elle  était la permanence d’un code élaboré, sans cesse reconduit  et respecté  et se conformait à des prescriptions minutieuses. Elle avait pour but constant le souci de la majesté, de la dignité et de la sécurité du roi. Elle impliquait la retenue et  la maîtrise de soi, le respect de l’ordre des préséances, l’obligation de porter une tenue qui ne soit ni débraillée, ni fantaisiste et en adéquation avec la situation,  d’être ponctuel, de faire le tri entre ce qu’on doit dire ou pas, d’installer une hiérarchie et ainsi de donner une place à chaque membre de la société afin d’établir une paix sociale. C’est que le gouvernement de soi y est une composante essentielle du pouvoir, la plus sûre entrave au désordre politique, le complément nécessaire à la loi.

Aujourd’hui, même si le lourd cérémonial a disparu, certaines règles et usages, encore très strictes, auxquels s’ajoutent notamment toutes les subtilités du savoir-vivre, continuent de régir la conduite des responsables politiques et diplomatiques. Des protocoles, qui font l’objet de conventions explicites ou tacites, règlent le rapport des Etats et de leurs représentants et sont en égale mesure utiles aux employés des institutions publiques. Rien ne doit être laissé au hasard ni à l’abandon; tout doit être prévu et anticipé. Aussi restons-nous perplexes devant la désinvolture, le peu de retenue et le manque de civilité de plus en plus fréquents dont font preuve les représentants de ce gouvernement comme ceux de la nation. Aussi sommes-nous chaque jour un peu plus affligés de voir que la politique extérieure du pays est confiée à une personne au parcours improbable, à l’identité encore incertaine, qui peine à se définir, mais qui parle pourtant au nom de tout un peuple. Et comment en serait-il autrement  vu que dans l’idéologie du parti auquel appartient le gendrissime, les affiliations collectives sont de plus en plus brouillées sur les sentiments d’appartenance. Car, sur le globe tournant des islamistes, la Tunisie n’existe pas, c’est juste une terre de conquête, appelée un jour à  intégrer un Etat unique, englobant tous les peuples musulmans, avec à  leur tête, un calife. Aussi un tel comportement, irrespectueux des règles du protocole, apparaît il, compte tenu de la personnalité des protagonistes, franchement équivoque, se prête à  toutes sortes d’interprétations tant il s’apparente à  un serment d’allégeance, à une abdication de souveraineté, à la reconnaissance d’une tutelle.

Comment définir les liens franchement ambigus entre le Qatar et la Tunisie?

A ce propos, et dans le registre des rapports entre Etats, comment définir les liens franchement ambigus entre le Qatar et la Tunisie? Quel esprit anime leurs relations? La coopération? Un terme fourre-tout qui se concrétise d’abord dans le domaine de l’économie, pour caractériser des personnes mettant en commun des moyens, afin de générer des ressources. C’est aussi une forme d’organisation qui encadre parfois les relations entre Etats, mais dans un esprit d’égalité, de liberté et d’équité. Ce qui est loin d’être le cas. La solidarité peut-être? Il y a sans doute plusieurs formes de solidarité, mais toutes renvoient au souci de l’autre logé à la même enseigne que soi, lié par un même destin à porter, un même mal à affronter, un même risque à prendre ensemble.  Elle implique par-dessus tout la reconnaissance de chaque humain comme étant un humain  semblable à un autre et non pas comme un esclave, un objet ou une marchandise. Une alliance alors? Mais contre qui? Une  amitié? Trop vague pour signifier quelque chose de concret. Trop contraignante car elle implique obligatoirement l’existence d’affinités, le partage de valeurs morales et d’intérêts communs  entre l’Etat wahhabite et la Tunisie, entre les Tunisiens et les Qataris. L’entraide? Un concept économique de l’échange réciproque et volontaire de ressources et de services des deux pays au profit de tous.  Le rêve! Malheureusement ce n’est pas encore le cas. Alors quoi? Une mise sous tutelle? Mais le temps de l’occupation, du mandat, est révolu.  Osons une proposition afin de rendre l’ingérence,  de plus en plus  pesante du Qatar dans les affaires de la Tunisie, plus acceptable, plus présentable. Puisque la souveraineté n’implique plus désormais l’indépendance, pourquoi ne pas formaliser cette intimité suspecte, objet de tant de commérages, en acquérant, pendant qu’il est encore temps, le statut d’Etat fédéré  au Qatar?  Ou mieux, le statut d’Etat associé; un commonwealth en quelque sorte, mais dans le sens littéral du terme: mettre en commun les richesses et les ressources des deux pays. Leurs ressortissants seraient considérés dès lors comme dotés d’une double citoyenneté et d’une double loyauté. Les Tunisiens resteront toutefois responsables de leur politique intérieure, mais consulteront  le Qatar  dans la conduite de leurs affaires étrangères. Ainsi, la charité qui humilie et offense n’aurait plus lieu d’être.

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