Que faut-il retenir ?

Rencontré récemment lors d’un colloque à l’étranger, un éminent économiste d’un groupe  privé étranger, fortement imbibé des idéaux du printemps arabe, n’a  pas  caché une gêne, une irritation même,  fortement empreint de compassion quand à la tournure prise par ces pays sur le plan économique  et notamment au niveau de l’endettement. «L’endettement ne peut être apprécié en soi, ce n’est pas une valeur absolue. Il doit être relativisé par la richesse que vous créez et par le trend évolutif qu’il observe ». Et d’enchainer : « Pour le cas de la Tunisie, même si son niveau paraît facialement supportable, son évolution sur les deux dernières années est sujet à inquiétude et mérite une meilleure surveillance ».  Alors y a-t-il ou pas un problème d’endettement en Tunisie qui menacerait les niveaux de croissance projetés et mettrait en danger les équilibres macroéconomiques?

Une simple lecture de la loi de finances 2013 donne déjà une réponse partielle  à cette très justifiée interrogation et expliquerait l’inquiétude compatissante de notre interlocuteur. Globalement, les ressources de cette loi se décomposent en ressources  propres fiscales et non fiscales, pour un montant de 19 975 millions de dinars (MD) et des ressources d’emprunt de 6 817 MD, soit un total ressources de 26 792 MD. Première observation, la part de l’endettement s’accroit de 2,7 points de pourcentage dans le total ressources de l’Etat. Ce qui autorise la deuxième observation, toujours liée à l’évolution de la part  de la dette dans les ressources de l’Etat, avec un taux d’accroissement plus important (+ 19 %) que  celui des ressources propres de l’Etat (+ 1,9%) .

S’endetter pour consommer ?

Une lecture plus approfondie des chiffres de la loi de finances renvoie à un deuxième niveau d’observation. Economiquement, l’endettement est un complément nécessaire à faire bondir l’activité d’une structure donnée. Sa traduction technique est le levier par lequel une simple poussée peut, en contrepoids,  soulever un poids important. Cette image tirée des sciences physiques trouve son corollaire dans ce qui est communément appelé « effet de levier » en finances. Ce dernier se transforme néanmoins en « effet de massue », dès lors que  le niveau des dettes n’est plus adéquat ou si, bien sûr, l’endettement contracté n’est pas destiné à l’objet qu’il était venu financer, la création de valeur. C’est le défaut de destination.

Dans le cadre de la loi de finances 2013, l’Etat empruntera environ 6,8 milliards de dinars alors que les dépenses d’investissement se limiteront à 5 milliards de dinars. L’Etat le fera donc pour couvrir des charges, des dépenses non productives de richesses, sachant que le remboursement de la dette (estimé en 2013 à 4,1 milliards  de dinars) devrait, lui, dans une logique performante, être assuré par la création de valeur ajoutée. Sur ce plan, il est indéniable qu’il y a un premier véritable signe d’inquiétude, car l’endettement n’est plus un levier mais une massue contribuant à alourdir les comptes de la nation.

Le troisième sujet d’inquiétude est en rapport avec la structure de l’endettement. Il est clair, sur ce plan,  que le cas de la Tunisie mérite une attention particulière. Ainsi, un benchmark avec des pays comme la Grèce (taux d’endettement de 120%) ou même le Maroc (taux d’endettement de 54%) peut, de prime abord, nous rassurer. Toutefois, un regard  plus approfondi, nous envoie à nos premières inquiétudes.

La forte composante devises  de l’endettement

Occultons le cas de la Grèce qui est adossé à un mastodonte représentant 24% de l’économie mondiale, l’Union européenne, et à une BCE qui a piloté le sauvetage du soldat grec (chose difficilement imaginable pour un pays du Sud)  et prenons le cas d’une économie plus proche de nous, le Maroc. Comment ce pays,  avec un taux d’endettement de 58%,  est-il moins en danger que la Tunisie avec ses 47% ?  Un paradoxe qui trouve son explication dans la structure de l’endettement des deux pays. Ainsi, l’endettement de la Tunisie est aux deux tiers un endettement en devises, alors que pour Maroc, le recours externe est d’à peine 13 %. Ainsi, les taux de dépendance externe en matière d’endettement deviendra de seulement 7% pour le Maroc et de 31% pour la Tunisie, d’où une appréciation comparative négative pour l’endettement tunisien.

Le taux de 31% est déjà fort et inquiétant, en soi, mais il le sera encore plus quand vous vous rendez compte que la Tunisie n’a pas les ressources propres en devises pour faire face à cet endettement, avec la baisse des recettes touristiques ( environ 3 milliards de dinars pour un dinar qui se déprécie d’environ 5% par rapport à l’euro, alors que la dette suit généralement l’effet inverse), le déficit grandissant de la balance commerciale et la faiblesse des transferts de nos compatriotes.

Les trois observations formulées sur la dette du pays  nous imposent de garder un œil éveillé sur le niveau d’endettement, sachant que son taux actuel est plus inquiétant par la rapidité avec laquelle nous l’avons atteint, après des niveaux nettement plus maitrisés deux ans auparavant, et par sa composante devises importante. Comme il est inquiétant par son niveau plus élevé que les dépenses d’investissement.

Au-delà de ces aspects, nous pensons que son niveau reste maitrisé si, bien sûr, il n y  pas un dérapage en cours de route, car certaines ressources (ventes des biens saisis) programmés aussi bien en 2012 qu’en 2013, restent tout de même assez aléatoires. Tout comme sont  aléatoires les performances d’une saison agricole qui semble ne pas tenir les promesses de la saison passée, ou un prix du baril de pétrole à 110 USD. Les aléas entourant le taux d’endettement restent donc importants, ce qui n’est pas sans répercussions sur l’appréciation que l’on se fait de lui

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