Le réveil tardif des acteurs marginaux

                 Sept ou huit mois après son lancement, le mauvais feuilleton du remaniement ministériel en Tunisie n’a toujours pas de fin, ni heureuse ni malheureuse, en dépit des efforts désespérés des acteurs principaux et du « réalisateur » (Rached Ghannouchi) de le conclure. Le blocage semble venir des acteurs très marginaux qui, après avoir dilapidé tous leurs atouts, tiennent bon maintenant pour que les ministères de la Justice et des Affaires étrangères soient accordés à « des personnalités indépendantes ».

               Après une année d’exercice du pouvoir, Ettakattol et le CPR ont perdu les caractéristiques minimales qui font qu’un parti politique soit pris au sérieux: des dirigeants jouissant d’un minimum de crédibilité et de respect, un programme politique clair, une base électorale et une présence sinon dans toutes les régions du pays, du moins dans certaines d’entre elles.

               Si ces deux partis ne sont plus très loin de l’effondrement, il ne sera pas juste d’en attribuer la responsabilité au parti islamiste dominant. Celui-ci a trouvé deux partis, disposant alors chacun d’une trentaine de députés, prêts à l’aider à gouverner sans conditions, il en a profité. Il en a même trop profité, compte tenu de sa voracité excessive et de la docilité tout aussi excessive de ses deux alliés.

               Pourtant Ettakattol et le CPR avaient, au lendemain des élections du 23 octobre 2011, des atouts substantiels qu’ils n’ont pas su exploiter pour éviter à eux-mêmes humiliations et marginalisation, et au pays le spectre effrayant de l’émergence d’une dictature pire que la précédente. Car si, en termes de domination des rouages de l’Etat, Ennahdha avait imité dans ses moindres détails la stratégie du défunt RCD, ses deux alliés ont été surtout marqués par l’atonie et l’inhibition propres aux « partis-cartons » qu’utilisait Ben Ali en tant qu’ornement dans le vain espoir de faire passer sa dictature pour une démocratie.

               Au lendemain des élections du 23 octobre 2011, Ennahdha s’est retrouvée première certes, mais avec un nombre de députés très insuffisants pour gouverner. Si Ettakattol et le CPR étaient dirigés par des politiciens compétents et doués, ils auraient imposé une partie au moins de leurs vues aux islamistes qui, avec 89 députés sur 217, n’ont pas de raisons solides pour justifier leur refus qui, de toute évidence, s’apparentait à du bluff. Ils auraient imposé une « petite constitution » qui barrerait la voie aux islamistes et les empêcherait d’opérer ce qu’il faut bien appeler un véritable hold-up sur l’appareil de l’Etat.

               Le profil bas, la mièvrerie, la servilité même dont ont fait preuve les responsables de ces deux partis à l’égard d’Ennahdha  ont nourri la voracité et l’arrogance du parti islamiste dont la condescendance avec laquelle il traite ses deux alliés, rappelle en tous points l’attitude du défunt RCD vis-à-vis des « partis-décor » au temps de la dictature. Avec cette différence de taille que les « partis-décor » devaient leur existence au bon vouloir du RCD et de ses chefs, alors qu’Ettakattol et le CPR ne doivent rien aux islamistes. Mieux encore, leur contribution à la chute de la dictature dépasse de loin celle d’Ennahdha dont les principaux dirigeants étaient en fuite à l’étranger et menaient la belle vie à Londres et à Paris, loin des tracasseries de la dictature, quand ils ne prenaient pas langue avec elle, comme le faisait l’un des principaux chefs d’Ennahdha, Zied Doulatli, qui, deux jours avant la chute de Ben Ali, s’adressait à lui en des termes plutôt flagorneurs afin de lui prouver la bonne foi et la politique de la main tendue des islamistes.

               La servilité du CPR en particulier a été telle que quand l’opposition avait protesté contre les pouvoirs très limités que « la petite constitution » accordait au président de la République, et exigeait de revoir les attributions présidentielles dans le sens de l’élargissement, Moncef Marzouki lui-même, avait voté contre. Il est vrai qu’il ne doit pas sa présence au Palais de Carthage à la volonté populaire, mais à celle du chef d’Ennahdha qui l’a désigné à « la magistrature suprême ».

               Aujourd’hui, après avoir perdu leurs atouts, et surtout une bonne partie de leurs bases et de leurs députés, les partis de Moncef Marzouki et de Mustapha Ben Jaafar se sont soudain rappelés qu’ils doivent tout de même avoir leur mot à dire dans ce remaniement ministériel dont on nous parle depuis huit mois, et surtout qu’ils doivent tenir bon. Mais cette ténacité n’a pas l’air de ramener leur allié islamiste à de meilleurs sentiments, ni à le convaincre de réduire un peu l’intensité de son arrogance. La condescendance avec laquelle les deux petits partis sont traités reste la même. Pire encore, les islamistes ne prennent même plus la précaution de la cacher.

L’un des responsables d’Ennahdha, Ajmi Lourimi, n’a-t-il pas mis en doute la capacité d’Ettakattol et du CPR de quitter la coalition parce que, explique-t-il, « ils sont divisés, affaiblis, désertés par une partie de leurs bases et de leurs députés et ne sont plus en mesure de former chacun un groupe au sein de l’Assemblée constituante! » Une claque magistrale administrée par le parti islamiste à ses deux alliés en guise de remerciement pour l’aide qu’ils lui ont apportée pour pouvoir régner sans partage sur le pays, et pour l’occasion qu’ils lui ont donnée d’évoluer en un véritable parti-Etat.

Cela n’a rien d’extraordinaire en fait. Dans les pays dont la caractéristique essentielle est le sous-développement politique, tout parti qui se trouve en position d’évoluer en parti-Etat ne rate pas l’occasion. Et dans le cas d’espèce, le parti islamiste est égal à lui-même, car, n’ayant pas de convictions démocratiques particulièrement fortes, il n’a pas rencontré une opposition particulièrement solide, ni des alliés particulièrement vigilants pour le dissuader de procéder à l’exercice politique périlleux consistant à s’emparer de tous les leviers du pouvoir, ce qui l’a transformé en un RCD bis.

Pour revenir au feuilleton du remaniement, le comportement d’Ennahdha a été marqué ces derniers jours par une immoralité insoutenable et indigne d’un parti qui s’est chargé de gérer un pays dans l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. N’ayant pas pu convaincre les partis d’opposition de partager avec lui des charges gouvernementales, le parti islamiste a eu recours aux coups bas en offrant à certaines personnalités des postes ministériels dans le but évident de les séparer de leurs formations politiques et de déstabiliser les partis récalcitrants.

On n’est pas en train de suggérer ici l’idée que la politique est une affaire de morale, loin de là. Mais le jeu politique que l’on veut démocratique exige tout de même le respect d’un niveau minimal de moralité qui interdit les crocs-en-jambes et les coups de poignards dans le dos. Il semble que ce jeu politique sain ne figure pas encore dans le lexique du parti islamiste.

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