Culture de l’interdit

 

       Empêtrés dans le cambouis des interminables chamailles politiques, nous n’accordions souvent qu’une attention distraite  aux nombreuses  insanités proférées ici ou là par des pseudo-imams. On aurait grandement tort pourtant d’en sous-estimer la portée. Celle exprimée tout récemment par l’islamiste radical Béchir Ben Hassan, frappant d’illicéité la fête du mawled et tenant pour coupable d’hérésie le mangeur d’assîda, peut porter à sourire. Mais aussi bien à s’alarmer. Car ce qui est tenu pour des paroles d’apparence inoffensive et à la limite de stupéfiantes  élucubrations d’un ignorant pour qui tout est idolâtrie, constitue cependant la pitance quotidienne qui, à petites doses, nourrit  la fantasmagorie meurtrière des fanatiques et  finira par servir de ressort à leurs pires ignominies. Des paroles qui avancent masquées, soigneusement refoulées, vibrant intérieurement de mille rancœurs mais toujours prêtes à resurgir pour motiver la violence extrémiste. Ce sont ces mêmes paroles qui expliquent aujourd’hui la folie meurtrière de la nébuleuse religieuse qui, d’Afghanistan au Mali, défie les Etats défaillants, inquiète les élites politiques et économiques, oppose la vraie foi à celle des « hypocrites » et propose un autre modèle de mise en ordre du monde.

       Avant la résurgence intégriste, la vision universelle de l’Islam vécu en Tunisie était faite de paix, de fraternité et d’harmonie sociale.  Celle d’une foi rigoureusement pure qui n’avait rien de ce climat austère et belliqueux qui marque bien des sociétés musulmanes aujourd’hui. Le souci d’orthodoxie n’a pas engendré une vie religieuse monolithique et l’on peut reconnaître dans le petit monde fort vivant des confréries des nuances et des tendances. L’habitude prenait le pas sur la dévotion et aucune propagande pour faire de nouveaux adeptes n’était engagée. Chacun avait son idée du paradis et de l’enfer. Le Paradis est la récompense du serviteur de Dieu. Quant à l’Enfer il n’est pas éternel pour les musulmans, mais seulement pour ceux qui refusent de croire en Dieu. L’observance des cinq prières rituelles  et le jeûne du mois de ramadan étaient faits avec ponctualité mais sans ostentation. Le jeûne du ramadan était pris au sérieux et les parents, tout en instruisant leurs enfants des lois et dispositions du Coran, laissaient chacun prendre en conscience ses responsabilités. Personne ne se reconnaissait le droit d’imposer ou de dispenser quelqu’un de son observance. En dehors du jeûne légal, les hommes pieux pratiquaient facilement des abstinences et des jeûnes surérogatoires pour mieux exprimer leur abandon à Dieu. Si l’abstinence du porc est totale, celle du vin n’était pas absolue. Le Coran contient une série de textes qui vont d’une franche approbation jusqu’à la plus tranchante condamnation. Avec l’âge d’ailleurs, la plupart des croyants revenaient à la stricte observance des injonctions du livre saint. Que des gens prient sans comprendre n’irritait personne et les savants n’avaient aucun embarras à admettre qu’il suffit que l’Imam comprenne pour que la prière soit valide. Les motifs du pèlerinage  étaient essentiellement religieux même lorsque se  joue le désir du prestige. On  allait à la Mecque pour obéir à Dieu et pour être lavé de ses fautes.  Quant à la guerre sainte, jihâd, la seule qui était reconnue est celle qui s’attaque aux excès et au fanatisme. La monotonie de la vie quotidienne de la cité  était rompue par les grandes fêtes de l’Islam qui  admettent une grande diversité, due à d’anciennes coutumes locales, aux genres de vie et aux habitudes alimentaires. La fête du sacrifice comme le mois saint sont  toujours débordés par des ripailles et des liesses impliquant les esprits et les corps bien plus que ce que prévoyaient les prescriptions de la religion. Ils se trouvaient ainsi piqueté de mini-rites, façonnés par les cultures populaires et urbaines: dons et contre-dons, préséances et politesses. Un pont jeté entre la vie religieuse et la vie civique. Le mawlid al-nabî, fête anniversaire de la naissance du prophète Muhammad, inconnue pendant des siècles, fut introduite petit à petit par le sentiment populaire  malgré la tenace opposition des théologiens, lesquels la combattaient comme innovation blâmable, bid’a, contraire à la tradition. Cependant, ces opposants durent s’incliner devant la force irrésistible du consensus populaire et il leur fallut se mettre à chercher des arguments pour légitimer ce qu’ils n’avaient pas été à même d’empêcher. C’est donc un anniversaire célébré par tous, ayant le caractère de fête officielle avec toute espèce de solennités qu’entendent proscrire ceux qui prônent le retour à l’Islam primitif.  Cette fête est marquée par la consommation de mets de circonstance, tout particulièrement l’assîda dans ses multiples versions. De même que les manifestations populaires varient selon les régions et connaissent une ampleur extraordinaire, notamment à Kairouan. On récite le célèbre poème  d’al-Busîrî  dont les vers jouissent de propriétés surnaturelles. Il n’est donc pas étonnant que cette fête ait une telle importance sociale puisque, parmi  ses nombreuses fonctions, il en est une au moins qui la traverse de part en part: le rassemblement autour d’une parole exaltée et d’un plat devenu un enjeu patrimonial. Associée au mawlid, l’assîda demeure un  mets typique, un marqueur social et culturel fort qui indispose les intégristes. Quelle est la différence entre la déclaration de Béchir Ben Hassan qui s’attaque aujourd’hui au patrimoine culinaire des Tunisiens, les voyous qui ont incendiés la Zaouïa de Sidi Bou Saïd et les groupes armés qui contrôlent le nord du Mali, qui ont démoli plusieurs mausolées de saints musulmans à Tombouctou, en représailles à la décision de l’Unesco de classer cette ville mythique patrimoine mondial en péril?  L’objectif est toujours de l’idéologie nivelante des islamistes radicaux pour rayer tout le patrimoine sans exception.   Sauf que  dans ce domaine les choses ne se feront pas à coups de pioches, de houes et de burins, aux cris de « Allâhu akbar! », mais en instillant petit à petit l’idée que rien ne compte désormais dans l’histoire des peuples. Que leur personnalité culturelle n’est que transgression, débordement et mécréance. Aussi, s’attaquer à l’assîda est en soi une profanation et rappelle le sort infligé à d’autres ouvrages du patrimoine mondial, dont les bouddhas de Bamyan et les nombreux mausolées de mystiques soufis d’Afrique de l’Ouest dont la mémoire était vénérée par les populations locales.

       Qu’arrivera-t-il si demain l’assîda, admise comme l’émanation d’un savoir-faire reconnu, transmise de génération en génération, recréé en permanence par une communauté ou un peuple, acceptée comme facteur vital pour l’identité des Tunisiens, était à son tour inscrite par l’Unesco sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité? Car il faut penser à ce qu’il a fallu de création, d’ingéniosité, d’habilité, de savoir-faire, de technique, pour arriver à transformer une décoction de couleur brune grisâtre au goût de résine en un  mets délicat. Béchir Ben Hassen et ses disciples vont-ils bannir à jamais la vente  du zgougou, briser les bols, pourchasser les mangeurs d’assîda et user du fouet contre tout contrevenant?  Vont-ils déclarer qu’un musulman a cessé d’être musulman du moment qu’il la consomme? Vont-ils finir par éliminer de notre vécu tout sentiment d’appartenance et ne nous laisser que le souvenir du passé glorieux de l’Oumma triomphante? Enfin, l’assîda va-t-elle réussir là où l’opposition politique aux islamistes a échoué: devenir demain l’étendard de la lutte des contre le fanatisme et l’extrémisme? Bonne fête quand même!

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