Un étranger dans la ville

A peine annonce-t-on son arrivée prochaine, qu’il est déjà contesté. C’est le malvenu dont la seule présence suffit à invoquer le péril de l’invasion étrangère autant que le malaise social et la dégradation des conditions de vie. Accusé de ternir l’image du pays, affublé d’une identité négative, toute la logique consiste alors en une stratégie de dénonciation, de démarcation, de distanciation et de mise à l’écart. L’arrivée de l’allochtone suffirait, dit-on, pour ternir fortement l’image sociale de la ville, attiser le risque de désordres urbains et compromettre la marche positive du pays vers le progrès. L’ancrage à la ville, en tant qu’espace habité, est remis en cause par la mise en service de cet instrument d’une  mobilité urbaine porteuse d’altérité, qui pose sans cesse la question du rapport à soi et à autrui. Sur le terreau favorable de la crise économique et de la concurrence féroce, on le tient pour responsable de la dégradation de l’emploi: vendant ses services à bas prix, rivalisant avec les  taxis « de souches », parasitant le système des transports déjà fortement ébranlé par la hausse du prix du carburant et des pièces détachées.

En décidant tout de go d’introduire un nouveau moyen de transport dans le paysage urbain de la Tunisie, le gouvernement était loin de se douter de l’immense effet qu’un tel projet allait  produire sur l’opinion  publique. Les auteurs de cette initiative se retrouvent donc bêtement encombrés d’une  polémique de plus qui révèle, encore une fois, leurs limites intellectuelles dès qu’il s’agit de trouver pour l’immédiat ou le proche avenir des solutions aux problèmes lancinants que vivent les population en matière de travail, de transport, de santé et autres domaines essentiels.

L’affaire  concerne l’importation par l’Etat de 21.000 véhicules  dénommés Tuk Tuks,  allusion  au si pittoresque tricycle motorisé qui, dans certains pays d’Asie,  sert de taxi bon marché pour le transport des personnes et des biens. Cependant, ceux qui n’arrêtent pas de reprocher au gouvernement ses mauvais résultats en matière d’emploi, ne devraient-ils pas plutôt se réjouir de voir celui-ci en créer 21.000 d’un coup? Qui en plus ne nécessitent aucun investissement  ni  études préalables, se concrétisent sans coup de pelle, sans frais et sans grands sacrifices de la part des bénéficiaires? L’opinion publique, fortement conservatrice, reste pourtant divisée. Les points de vue  les plus contradictoires sont émis, selon qui parle et d’où il parle. Les uns, peu nombreux et  peu audibles, ne craignent pas de saluer une formidable idée et recensent les bienfaits de cette diversification de l’offre de transport qui a le potentiel de révolutionner l’économie du pays. Pourquoi n’y a-t-on pas pensé plus tôt? Des véhicules au prix abordable pour une population en voie de paupérisation. Chaque tricycle sera à lui seul une entreprise mobile.  En  encourageant l’usage d’un tel véhicule pour  livrer l’eau ou le pain, servir de salon de coiffure ou de restaurant ambulant, dont le coût d’exploitation commerciale est le plus faible au monde, on contribue à l’éradication de la pauvreté en rendant les gens ordinaires autonomes. Parfaitement adapté  à une circulation lente, le Tuk Tuk est agile, nerveux, capable de se faufiler partout, d’exploiter les moindres interstices, les petites ruelles ne le découragent pas, ni les courtes distances.  Plus rapide que la marche, plus direct que la voiture ou le métro, plus facile qu’un vélo, moins cher que le bus ou même le taxi, il répond le mieux au besoin de l’auto-partage. Bref, c’est le mode de transport de demain, simple et économique, permettant  le  transport de biens et de personnes sans pour  autant être dépendant d’une énergie devenue trop chère et de l’entretien d’une mécanique compliquée. Les rabat-joie, comme à leur habitude, continuent à faire la grimace,  moins  emballés par un véhicule qui leur confirme que dans plusieurs domaines, on se rapproche honteusement de l’économie et de l’infrastructure de l’Inde ou du Bangladesh. Ils considèrent même le Tuk Tuk comme un élément aggravant pour une circulation automobile déjà encombrée.  Des conducteurs trop jeunes, trop  remuants,  peu regardants pour les piétons et pour les autres véhicules, ne manqueront pas de transformer  sa conduite en sport extrême. Il faut aussi penser aux lieux de regroupement : autour des marchés, des gares, des lieux de travail, qui constitueront autant de  nuisances supplémentaires.

Dans sa hâte d’en finir avec le chômage, le gouvernement a évacué les questions qui gênent. La profession des conducteurs de Tuk Tuks sera-t-elle organisée? Les conducteurs auront-ils leurs syndicats? Suivront-ils  une formation  encadrée par le ministère des Transports pour  être habilités à exercer cette activité? Paieront-ils une redevance? Qui dit que la  majorité  des chômeurs devenus propriétaires de tricycles, n’exerceraient pas  une activité  annexe? Quel type d’arrangement liera un propriétaire de tricycle et un conducteur qui se voit confier un cyclomoteur contre une redevance fixe et indépendante du volume des gains de la journée, assurant ainsi au propriétaire un amortissement complet en quelques mois? Un entrepreneur peut-il se lancer dans l’achat de plusieurs tricycles, faire travailler des dizaines de conducteurs salariés  et jouir ainsi d’une rente de situation?

Il faut regretter que dans cette affaire l’illusion ait pris le pas sur le  réalisme. Ce  projet a été décidé sans l’analyse de sa faisabilité réelle ni ses conséquences sur la circulation urbaine, la sécurité, ou l’environnement. Seuls ont été mis en avant les avantages de la création instantanée de 21. 000 emplois. Les destructions d’autres professions et la concurrence jugée déloyale avec les taxis automobiles, même si pour le moment ils ne sont destinés qu’au transport des marchandises, ont été soigneusement masquées. Équiper les petits métiers plus ou moins marginaux ou carrément hors de la loi, afin d’éponger le chômage des villes et par la même occasion assurer la paix sociale, ne fait qu’accentuer le  fouillis irrationnel que constitue la multitude de professions du secteur transitionnel,  poussant ainsi les informels à faire fait un pas en avant dans la précarité et le transport sauvage.

Le gouvernement n’a  entrepris  jusqu’à présent aucune politique conduisant à développer de nouvelles infrastructures de transport public dont la dégradation accentue à son tour la nécessité  de la voiture particulière, devenue un instrument de liberté et de sécurité. Le futur des transports et la stratégie à développer en matière de lutte contre le chômage requiert plus d’attention qu’une mesure phare improvisée qui n’attire que les sarcasmes. Certains d’ailleurs, ne manqueront pas de trouver une analogie facile entre la mobilité précaire du tricycle et le fragile équilibre de la Troïka au pouvoir.  Aux deux manquent une quatrième roue, seule capable de mettre le  Tuk Tuk à l’abri des louvoiements et le gouvernement hors d’atteinte des risques de vacillement.

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