Que fêtent nos politiques?

« On vient d’incendier le mausolée Sidi Bou Saïd El Beji. Un monument historique s’envole en fumée. On dit qu’il y a là la main des salafistes qui ne sont pas à leur premier coup. Essayda el Manoubya en a déjà fait les frais ». C’est la discussion qui retenait les Tunisiens un certain 14 janvier 2013, deux ans après le fameux « Dégage » qui a « dégagé » Ben Ali et sa clique, qui a pris ses claques vers d’autres cieux plus cléments.

« Deux ans après. On en est là. A guetter les foyers de tensions. On passe nos journées à chercher où est-ce que ça va éclater la prochaine attaque de ces salafistes qui font désormais la loi dans l’impunité la plus totale », nous racontait un quinquagénaire de Sidi Bou Saïd, la veille du 14 janvier, devant le mausolée brulé. Notre quinquagénaire  résume, dans ces propos, l’appréhension de tout un peuple qui espérait tant d’une révolution dont on disait qu’elle allait devenir un cas d’école.

De l’appréhension, une certaine crainte de l’inconnu, qu’on sent un peu partout où on se déplace. Ce sentiment que la Tunisie est devenue un terrain pour les djihadistes fait peur aux Tunisiens qui, pour une bonne partie d’entre eux,  croyaient être à l’abri de cette mouvance qui faisait parler d’elle dans les pays voisins, mais qui était quasi invisible chez nous. « Voici où nous en sommes aujourd’hui. Des groupes armés qui circulent sur nos frontières, des salafistes qui veulent nous imposer un modèle de société qui n’est pas le notre et des pseudos gardiens de la révolution qui font la loi ». Ce sont là les propos de Mohsen Marzouk, membre du bureau exécutif de Nidaa Tounes, tenus à la veille de cet anniversaire, lors d’un meeting qui a réuni, dimanche, à Sousse, tous les partis politiques dits progressistes, à savoir Nidaa Tounes, El Massar et  Al Jomhouri.

Les trois partis font ainsi écho du malaise ressenti par toute la société tunisienne qui peine toujours, deux ans après la révolution, à retrouver un semblant de sécurité. « Aujourd’hui, les politiques s’entretuent, les bandits sévissent dans les quartiers et le  gouvernement trouve cela normal », nous affirme une mère de famille. « J’ai peur pour mes enfants. Moi-même j’ai peur. Je ne veux plus circuler la nuit, ni visiter certains lieux à risque », ajoute-t-elle.

La sécurité, mais aussi l’économie

Des appréhensions sécuritaires, c’est le premier bilan deux ans après la révolution. Mais qu’à cela ne tienne, on savait quelque part que les lendemains des révolutions sont difficiles. La gueule de bois se traduit dans le cas d’espèce par des débordements sécuritaires.

On l’aura compris, mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi ces objectifs de la révolution dont on ne cesse de parler, mais qu’on peine, là aussi, à réaliser. La dignité, autrement dit l’emploi, et la vie décente pour lesquelles les régions se sont révoltées restent des concepts flous. Economiquement, le pays est toujours en berne; or sans reprise économique, pas de dignité synonyme de travail et de vie décente.

Deux ans  après, la croissance n’arrive pas à dépasser la barre de 3%, 3.5% dans le meilleur des cas. Une légère reprise, il y en a une, mais elle reste très insuffisante pour résorber le fort taux de chômage qui était déjà élevé auparavant, notamment chez les jeunes, et qui atteint désormais près de 20% de la population au plan national, mais peut dépasser les 50% dans certaines régions. Entre temps, le déficit budgétaire se creuse et l’inflation repart à la hausse. L’agence de notation Fitch a fait passer la Tunisie dans la catégorie des pays à risques pour les prêteurs, et l’a assortie d’une perspective négative, estimant que la transition économique s’avère plus longue et plus difficile que prévu.

La transition prend du temps, or dans les régions, le temps est un luxe qu’on ne peut pas se permettre. Ces régions, où, précisément la grogne sociale a repris de plus belle. Rien que ces deux derniers mois l’insurrection a touché Siliana, Ben Guerdane et Kasserine.

« Lorsque  mon fils est mort en martyr, je me suis dit qu’il l’a fait pour que ces frères vivent mieux. Une petite consolation pensais-je. Mais il n’en est rien. Maintenant, je sens qu’il est mort pour rien. A Kasserine, on est de plus en plus pauvre et aucune des promesses données par Ennahdha n’a été réalisée », nous disait la mère d’un martyr de Kasserine, samedi dernier, lors d’une journée de colère organisée par le bureau régionale de l’UGTT.

Sur le plan politique et institutionnel aussi

Deux ans après, la sécurité est au plus bas, l’économie est en berne et les régions attendent toujours les dividendes du sang de leurs martyrs. Alors que fêtent, au fait, nos politiques qui multipliaient les cérémonies, le 14 janvier, à l’Avenue, surtout que, eux aussi sont à critiquer coté bilan.

On attend, toujours cette Constitution qui se fait attendre. On avait bien promis qu’elle serait fin prête en octobre dernier, elle n’en est qu’à son deuxième brouillon, un avant-projet qui n’a pas encore été adopté.

« Nos politique ont vite réussi à perfectionner l’art de la parlotte. On promet tout et rien, mais concrètement que font-ils ? La constitution n’est pas prête. La justice transitionnelle pour régler les crimes de l’ancien régime n’est encore qu’un projet. La  réforme de la police, pourtant promise, n’a pas eu lieu », constate Mohamed Bennour d’Ettakatol, composante de la Troïka au pouvoir.

 Une note d’espoir tout de même

Le tableau n’est pas reluisant, mais est-il pour autant aussi sombre ? On hésite encore à franchir le pas. S’il est vrai que beaucoup reste à faire, il est vrai aussi que des acquis ont été réalisés. « On ne peut pas nier qu’il y a une ouverture politique, que des libertés ont été acquises. On s’exprime désormais plus librement, on s’organise plus librement », indique Mokhtar Trifi président d’honneur de la LTDH, lors d’un meeting tenu dernièrement.

Le fait est incontestable. Une note d’espoir pour conclure ce bilan de la révolution tunisienne qu’un agriculteur de Sfax résume d’une manière insolite mais très profonde. « Notre révolution  est comparable à une  cérémonie de mariage qui a commencé dans la joie mais qui finit en queue de poisson ».

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