Le temps de l’espoir

trêve sociale - L'économiste maghrébin

Le 14 janvier 2013, les Tunisiens abordent la 3e année de la révolution de décembre 2010-janvier 2011. Enthousiasme et désillusion se croisent et s’entremêlent, sans que jamais n’apparaisse le moindre regret: la soif de liberté et de justice et la demande de démocratie sont générales. Les élections du 23 octobre 2011 en sont une parfaite illustration. Le vote fut exemplaire de transparence, l’accueil des résultats ne le fut pas moins. La suite est à inscrire en lettres d’or dans le manuscrit de la démocratie naissante. Une majorité « parlementaire » a émergé au terme d’un mouvement d’alliance politique. Elle n’a eu aucune peine à former un gouvernement dans la pure tradition des grandes démocraties. Du coup, elle a ouvert un espace sans fin et sans limite à une opposition composite et éclatée, se démarquant du pouvoir sans en contester la légitimité.

A charge pour l’Assemblée nationale constituante et pour le gouvernement qui en est issu d’assurer une transition politique conçue pour être courte, le temps que l’Assemblée promulgue la nouvelle Constitution, prélude à une 2ème République.

On savait la mission du gouvernement Jebali difficile et même ingrate. Il devait faire face à l’urgence, au milieu d’une explosion de revendications insoupçonnées et d’impatience des laissés-pour-compte, abandonnés depuis longtemps au bord de la route. Ils ne sont pas les seuls, tant s’en faut, à revendiquer de meilleures parts dans le banquet national. « L’aristocratie » ouvrière et les salariés à vie de la Fonction publique ne sont pas en reste : peu leur importe ou presque que la hausse des salaires ne soit pas l’issue la mieux indiquée pour inverser la courbe du chômage qui menace l’ensemble de la société de déflagration.

Peu de gouvernements au monde sont confrontés à ce genre de situation explosive, où tout semble permis et rien qui soit frappé du sceau de l’interdit. Faute de ressources, notamment en raison de la désorganisation des circuits de production et de la stagnation du Pib, le gouvernement est exposé à ce terrible dilemme : la résignation et l’impuissance ou le reniement de ses propres valeurs et donc, au final, la désillusion et l’échec, quel qu’en soit le résultat. Car la perception de la réalité l’emporte sur la réalité elle-même. D’autant que le gouvernement, dans toutes ses composantes, n’a pu éviter le piège irrésistible de promesses électorales inconsidérées, qui ont alimenté une demande sociale qu’aucune offre politique sérieuse et crédible ne peut satisfaire.

La révolution a rouvert, comme jamais par le passé, les plaies béantes du chômage, des disparités régionales, des inégalités sociales, de la corruption, des incohérences voire de la perversion d’un modèle de croissance qui fabrique l’exclusion et les fortunes insolentes. Elle a démultiplié la puissance et la gravité de ces défis qui ont fait imploser l’ancien système. Le climat de liberté qui prévaut fait qu’il est désormais exclu de les ignorer, de les dissimuler ou même d’en atténuer la gravité. Le gouvernement est mis en demeure non pas de gérer ces maux endémiques, mais de les combattre, de les éradiquer et de les déclarer illégaux.

L’explosion des libertés, des revendications excessives et récurrentes qui trouvent leur expression dans cet effrayant mot d’ordre : « ici et maintenant, tout et tout de suite », confine au désordre et au chaos. Des  considérations géopolitiques avec l’entrée en scène des djihadistes d’El Qaïda rendent encore plus complexe une équation aux solutions peu évidentes. Elle cristallise toutes ces contraintes sans laisser entrevoir une quelconque issue consensuelle. Il y a beaucoup de variables aux contours assez flous et indéfinis et peu – ou pas – de paramètres d’ajustement sur lesquels le gouvernement peut prendre appui pour aborder avec résolution les impératifs d’une démocratie balbutiante. Le moindre signe de raidissement de l’appareil de l’Etat provoque l’indignation et les protestations des défenseurs des libertés et des droits civiques, qui ne s’embarrassent pas de lui reprocher, au même moment, sa passivité  ou son manque d’autorité.

L’insécurité grandit, le moral des chefs d’entreprise est loin d’être au zénith pour de multiples raisons, le syndicat ouvrier se crispe, la Bourse est en berne et n’en finit pas de plonger. On sent partout un manque  de motivation et peu ou pas d’humilité. La réconciliation nationale n’est pas encore à l’ordre du jour. Résultat, la reprise tarde à se dessiner… L’économie sort à peine la tête de l’eau : la croissance serait de l’ordre de 2,7%, tout juste ce qu’il faut pour couvrir les pertes de 2011 (-2,2%).

Fin 2012, la Tunisie, berceau du Printemps arabe, revient à la case départ, au même niveau qu’en 2010. A ceci près que ce gouvernement n’a pu empêcher la baisse de revenu par habitant, laminé de surcroît par l’érosion monétaire, sous l’effet de l’envolée de l’inflation. Il faut à l’évidence beaucoup plus de croissance  – pro-pauvre – et plus de stabilité des prix pour guérir les plaies des régions, résorber la fracture sociale et pour donner une vraie perspective aux jeunes diplômés sans emploi. Il nous faut une vision, un cap précis et une plus grande visibilité pour rallumer les feux d’une croissance forte mais inclusive, pour pouvoir inverser sérieusement la courbe de l’investissement, des exportations et du chômage.

Dans l’urgence du moment, la tâche est certes difficile, mais le pays a  d’énormes potentiels. Le gouvernement actuel, ou celui annoncé pour la mi-janvier, a les moyens de transformer l’essai. Il lui suffit, par ses faits, gestes et déclarations, d’envoyer des signaux forts, clairs, précis et apaisants pour que la Bourse retrouve des couleurs et que les chefs d’entreprise sortent de leur attentisme, qu’ils ne cherchent plus à dissimuler.

L’économie serait-elle doublement pénalisée par le déficit de confiance et l’excès de  libertés, ce qui serait l’un des risques de phases de transition politiques ? Les principaux acteurs de l’économie ne font pas mystère de leur excessive prudence. Ils ont besoin d’assurance et d’un cadre institutionnel qui leur procure toutes les garanties nécessaires au  développement de leurs activités. Au fond, ils revendiquent une feuille de route qui fixe les échéances électorales et qui lève le voile sur les incertitudes politiques. Les aléas des marchés, ils savent s’en charger. Le vide constitutionnel les rebute et les confine à l’immobilisme et à l’attentisme.

Le gouvernement de Hamadi Jebali, élargi à d’autres formations politiques, et croit-on savoir plus resserré, saura-t-il faire, dès sa proclamation, ce qui n’a pas pu l’être de manière résolue, décisive et courageuse par l’actuel gouvernement ? On voudrait bien le croire et l’espérer. Le fait est qu’il ne sera plus en situation d’hésiter ou de tergiverser. L’urgence frappe à nos portes et il y a péril en la demeure. Le pays a déjà mangé son pain blanc et épuisé, ou presque, l’essentiel de ses marges de manœuvre. Seul un sursaut national peut nous sortir de l’ornière. On se prend de nouveau à espérer, deux ans presque jour pour jour après la chute de l’ancien régime.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here