Pauvres de nous

Dans un contexte de  profonde détresse économique touchant l’ensemble de la société, la pauvreté n’est plus un critère de classement social. Tout le monde y est «pauvre », en ce sens que chacun s’y plaint de manquer d’argent et que le constat le plus entendu se résume dans la sempiternelle formule: il n’y a pas d’argent ! Cette  jérémiade récurrente, lancinante même, que répètent inlassablement le particulier face à son économie domestique et les parents à l’adresse de leurs enfants indifférents aux difficultés de la conjoncture, est aussi  l’argument massue qu’invoque l’entrepreneur pour ne pas embaucher ou pour calmer ses salariés, le banquier pour sa propre trésorerie et pour celles de ses emprunteurs, voire les promoteurs de l’aide internationale à l’adresse des pays solliciteurs, jusqu’aux gouvernements des Etats en faillite qui, pour justifier leurs plans de rigueur, appellent leur population à renoncer à ce qui  ne peut être financé et déclarent  que les caisses sont vides.

Tous, et à quelque titre que ce soit, cherchent à déterminer un certain équilibre financier entre les attentes exprimées et les moyens disponibles, entre leurs capacités de financement et la solvabilité des tiers, entre  leurs recettes et leurs dépenses, entre leurs investissements et leurs fonds de roulement. Tous, manquent de liquidités. Une formule pudique pour dire qu’on est désormais sans le sou. Une  situation d’un besoin pressant d’argent dans laquelle s’est retrouvé le gouvernement tunisien qui, par la voix de son secrétaire d’Etat aux Finances, avait laissé entendre qu’il y aurait un risque pour le paiement des salaires de la fonction publique au mois de janvier. Une déclaration qu’il  s’est aussitôt empressé de démentir en dénonçant l’attitude irresponsable des médias, qualifiés de  « semeurs de confusions ». L’argent donc, ce flux vital qui pour le moment circule mal, stagne même chez la partie la plus riche et la plus frileuse de la population, s’écoule en quantité bien insuffisante dans l’organisme social au point de le menacer d’anémie, contrariant ainsi l’effet de ruissellement économique cher aux économistes libéraux. Il faut donc qu’il y ait en permanence assez d’argent, qu’il se répande avec profusion, irrigue tous les secteurs de façon continue comme le sang dans le corps humain, afin de combler les besoins fondamentaux de tous et stimuler directement ou indirectement l’activité économique  générale et  l’emploi dans le reste de la société.

Nombreux sont ceux qui sont confrontés quotidiennement au problème de la liquidité. Y compris les Etats, obligés souvent de le résoudre par une levée de fonds sur les marchés financiers ou par les prêts. A cet égard, quel que soit son statut, commerçant, artisan, ménagère, étudiant, employé, ouvrier ou chômeur, tout le monde est logé à la même enseigne: que l’on dispose de ressources régulières ou non, ou que l’on soit presque sans ressource, l’expérience la plus commune est celle de l’insuffisance des revenus monétaires, de la cherté du coût de la vie, de la compétition pour l’activité rémunératrice et de la course obsessionnelle à « l’argent ». Au cours des siècles, ce mot  est demeuré d’usage courant pour signifier le moyen de paiement, qu’il soit monnaie numéraire, monnaie scripturaire ou fiduciaire. On « a de l’argent », on « n’a pas d’argent », on donne ou prête « de l’argent ».  Slogan de manifestations relatives au pouvoir d’achat, expression du moyen de paiement disponible, l’argent est bien la monnaie par excellence. C’est d’ailleurs le terme dans lequel le peuple  entend, à sa façon, le fonctionnement d’ensemble de l’économie. Intuitivement, il comprend l’offre d’argent comme étant l’une des fonctions macroéconomiques qui affecte le plus l’économie monétaire indispensable aux moyens de subsistance de la population. Il  considère cette offre d’argent comme provenant en premier lieu du gouvernement, sommé  d’intervenir en augmentant la dépense publique, en injectant des liquidités.

Depuis le 14 janvier 2011, nous n’avions cessé de faire signe aux riches de la planète de notre grand besoin d’argent frais. On avait alors la sympathie du monde entier pour nous aider à  réaliser la transition vers la démocratie qui ne manquera pas, dit-on, de produire des dividendes. Deux ans plus tard, nous voici devant une transition politique atrocement coincée, devant une liberté gravement menacée  avec  en prime la condition de  ces peuples désormais affranchis, mais non moins acculés à la mendicité, ceux dont le bol est vide et ne peut servir que de sébil au bon gré de la charité internationale. Au départ, on considérait notre pauvreté comme un statut temporaire, une épreuve que nous imposait le sort, mais qui n’était point une condition permanente, plus conjoncturelle que structurelle à laquelle la communauté internationale pouvait, par son assistance, apporter un soulagement. Dans toutes les sociétés, les pauvres étaient traditionnellement divisés entre ceux qui méritaient qu’on leur vienne en aide et les individus non respectables, au mieux fainéants, au pire criminels qui devaient être punis. Nous, par contre, nous nous considérions comme étant des pauvres méritants, dotés d’un statut respectable, capables de nous reconstituer, de progresser et d’être les bénéficiaires reconnaissants des institutions qui, en matière de charité, venaient au secours des pauvres honteux, en usant pour le faire de codes précis permettant de sauvegarder notre dignité. Le président de la République lui-même a solennellement décrété  la guerre contre la pauvreté, en organisant une importante réunion sur le sujet.  Sauf que la meilleure façon de lutter contre la  misère aurait été de donner du travail aux gens et non pas en organisant des forums, ou d’essayer de la vivre,  en décidant, par exemple, de ne pas s’accorder plus de nourriture que la quantité dont disposent les Tunisiens soumis à cette fatalité, ou simplement en quittant le Palais de Carthage, un gouffre financier parfaitement superflu, dont la dotation globale inflige une lourde peine à la dépense publique.

Mais, au fait, qu’est-ce qu’un pauvre? La pauvreté n’est pas un état homogène. Ses caractéristiques ne se laissent pas réduire à des données quantitatives. La pauvreté est multidimensionnelle : elle est d’abord un manque d’argent, de ressources, de biens matériels nécessaires, de femme, l’accès aux femmes passant par l’argent.  Elle est aussi absence d’emploi stable, de revenus réguliers et d’autonomie. La pauvreté est encore le chômage prolongé, l’inactivité forcée, les diplômés sans emploi, les travailleurs licenciés, les salariés au rabais, la concurrence exacerbée sur un marché du travail informel saturé de mille petites activités. Elle est, enfin, l’insécurité et la précarité, la survie au jour le jour, le loyer à payer, les médicaments à acheter, le durcissement des rapports sociaux sous l’empire de la rareté, l’univers  de la rue et  ses expédients, la délinquance et la criminalité. Cette pauvreté, parce qu’elle existe, on a fini par la croire inévitable et naturelle, qu’elle fait partie de la société humaine, au point qu’on n’a plus cherché  à remettre en cause son existence.

Cependant, demeure  une autre pauvreté, bien plus grave, car ses incidences sont terribles. Demeure une autre indigence, plus tragique. C’est celle qui touche au cœur du pouvoir et à l’exercice du pouvoir. Aujourd’hui, la pauvreté intellectuelle apparaît au grand jour comme l’attribut majeur de ce gouvernement et son incapacité à gouverner le pays. La pauvreté frappe ceux qui nous gouvernent et qui cumulent les maladresses et les impérities. C’est toujours le règne de la privation, non pas celle d’un manque des biens, ou des revenus nécessaires à leur acquisition, mais du dénuement intellectuel, d’absence de  sagesse, d’insuffisance de rigueur morale, de manque d’intégrité, d’honorabilité, de loyauté et de dignité personnelles. Aussi la honte, la vulgarité, les camouflets successifs et l’humiliation accompagnent-ils  leur condition de pauvres politiciens. Vivant au jour le jour, et dans l’attente perpétuelle de lendemains meilleurs, ils sont devenus accessibles à toutes les illusions, à tous les mythes, à tous les mensonges condamnant le peuple au désespoir et à la révolte. Ce seuil d’indigence politique est atteint lorsque les moins capables de gouverner ont été portés au pouvoir par les moins capables de produire. Lorsque les moins aptes à réussir sont récompensés par  l’argent payé par la confiscation du travail des vrais producteurs de ce pays.

 

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