Quand gouverner rime avec se servir

             Cela fait un an que le pays est gouverné par la troïka. Gouverné ? Le mot correspond très peu à la réalité. Ennahdha et ses deux alliés qui forment la troïka ont été très impatients de gouverner. Ils ont pris le pouvoir, mais n’en ont pas fait bon usage. En guise de responsabilité gouvernementale et de gestion des divers services publics, nous avons eu droit à un partage des avantages liés à l’exercice du pouvoir, un partage proportionnel à l’importance réelle de chacun des trois alliés. De sorte que le parti islamiste s’est attribué la part du lion, laissant les miettes à ses petits alliés qui s’en sont contentés sans rechigner.

   Quand on vient au pouvoir avec l’idée de se servir plutôt que de servir…

             Quand on vient au pouvoir avec l’idée de se servir plutôt que de servir, les mécanismes de gouvernement se trouvent détournés de leurs fonctions essentielles et le dysfonctionnement se répand dans les différents secteurs d’activité. C’est ainsi que l’économie est toujours en panne, le chômage a doublé en deux ans, l’insécurité fait des ravages, les prix flambent et des centaines de milliers de familles éprouvent les plus grandes difficultés à joindre les deux bouts.

               Quand on vient au pouvoir avec l’idée de se servir plutôt que de servir, les scrupules ne jouent plus leur rôle modérateur et l’on se permet, dans un pays surendetté et dont l’économie est en panne, de former un gouvernement provisoire de plus de 80 membres, sans compter l’armée de conseillers et de chargés de missions. A titre d’exemple, la Chine qui compte 1350 millions d’habitants, une économie avec un taux de croissance à deux chiffres et dispose d’un matelas de devises de plus 3000 milliards de dollars, a moins de trente ministres…

               Quand on vient au pouvoir avec l’idée de se servir plutôt que de servir, on a une Assemblée constituante dont les membres s’octroient des salaires et des avantages bien au dessus des moyens financiers du pays et se permettent même un cadeau de fin d’année en votant furtivement à une heure du matin une augmentation substantielle de la prime de logement.

Le président de la République tunisienne touche 95 fois le SMIG

            Quand on vient au pouvoir avec l’idée de se servir plutôt que de servir, on a un président avec des pouvoirs quasi-inexistants, mais avec des besoins financiers dont le volume est inversement proportionnel au volume de ses prérogatives. Ainsi, outre un salaire de trente mille dinars par mois (95 fois le SMIG), on apprend que la présidence doit quatre millions de dinars à la compagnie Tunis-Air en frais de déplacement du président et de son équipe qui, en un an, ont sillonné le monde. Pourquoi faire ? Quels intérêts la Tunisie a-t-elle engrangé suite à ces déplacements présidentiels en Amérique latine, au Golfe, en Europe, en Afrique et ailleurs ? Dieu seul le sait.

                Ici, une comparaison s’impose avec les salaires des présidents français et américains qui ont tout de même un peu plus de prérogatives et un peu plus de responsabilités que le nôtre. L’ancien président français Nicolas Sarkozy percevait 19000 euros par mois (salaire revu à la baisse par François Hollande). Quand on sait qu’en France le Smic au premier janvier 2013 est de 1430 euros, le salaire du président français est de 13 fois le Smic. De même aux Etats-Unis, le président Barack Obama perçoit 33 000 dollars par mois, soit 16 fois environ le salaire d’un manœuvre aux Etats-Unis. Ces deux présidents, toutes proportions gardées, sont loin derrière le président tunisien dont le militantisme ostentatoire du temps de la dictature n’a pas empêché d’empocher sans scrupules 95 SMIG par mois.

               Mais ce n’est pas le plus grave. Se servir et faire profiter des avantages du pouvoir la famille politique et même la famille tout court, ce n’est ni extraordinaire ni absurde. C’est le népotisme primaire que l’on trouve à des degrés divers dans les quatre coins du monde. C’est dans la nature humaine.

               Peut-être que les gens du gouvernement et de l’Assemblée constituante se sont-ils découverts des dents un peu trop longues, mais, tous les psychologues le confirment, quand on a souffert pendant des décennies de la pauvreté, de la frustration et de l’oppression, et que l’on se retrouve miraculeusement au poste de décideur, l’on se sent irrésistiblement poussé à se servir non seulement pour bien vivre le présent, mais pour compenser les longues années « perdues ».  Cette idée de compensation du « passé douloureux » est l’une des préoccupations majeures des décideurs actuels. Ne sont-ils pas en train de chercher les astuces qui leur permettent de faire payer le contribuable pour compenser les militants islamistes, victimes de la répression de la dictature novembriste. Comme si le peuple tunisien est responsable des exactions commises par le dictateur. Comme si le peuple tunisien a supplié ces militants pour qu’ils s’engagent dans la lutte contre la dictature.

               Il convient d’éclaircir ici un peu plus les choses. Les militants islamistes qui ont choisi la confrontation avec le régime de Ben Ali n’ont pas été chargés par le peuple de le faire. Ils n’avaient pas pour programme de préparer une meilleure vie pour le peuple tunisien, mais de concrétiser leur rêve d’application de la Charia dans le cadre d’un Etat islamique. Leur rêve n’est pas celui du peuple tunisien. La preuve est que du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011, aucun mot d’ordre islamiste n’a été proféré dans les innombrables manifestations; aucune pancarte exigeant la Charia ou l’Etat islamique n’a été arborée; aucun drapeau noir n’a été agité.

             Ceux qui désirent aujourd’hui se faire compenser par le contribuable, ont été poussés à la confrontation violente avec un régime impitoyable par leurs chefs dont la sagesse et la clairvoyance n’étaient pas les qualités premières. Voyant les choses mal tourner, leurs chefs ont pris leur courage à deux mains et se sont enfuis à l’étranger, laissant derrière eux des milliers de prisonniers dans les geôles de Ben Ali. En toute logique, ces militants ont droit à une compensation. Mais celle-ci ne doit pas être demandée au contribuable qui n’a rien à voir dans cette histoire, mais bien à leurs chefs en tant que premiers responsables de leur calvaire.

La plus grande menace qui guette le pays vient de cette dérive du parti islamiste au pouvoir qui semble déterminé à reproduire une dictature d’un nouveau genre, une dictature religieuse, forcément pire que la précédente.

                Encore une fois, ce n’est pas le plus grave. La plus grande menace qui guette le pays vient de cette dérive du parti islamiste au pouvoir qui semble déterminé à reproduire une dictature d’un nouveau genre, une dictature religieuse, forcément pire que la précédente. Trop de signes qu’il serait fastidieux de citer ici témoignent de cette dangereuse dérive. Mais les signes les plus inquiétants sont l’entêtement à maintenir la justice sous la domination de l’Exécutif et les tentatives incessantes de faire revenir la presse à sa situation lamentable d’avant le 14 janvier 2011.

          Si les gouvernants actuels ont réussi à maintenir la Justice dans son état d’assujettissement pré révolutionnaire, leur frustration est grande d’avoir échoué, malgré les multiples tentatives, à faire plier les journalistes. Quand Rached Ghannouchi se plaint devant ses fidèles rassemblés pour la prière du vendredi que « la presse est entre des mains inappropriées » et incite les investisseurs ( islamistes ?) à investir dans la presse pour « gagner de l’argent » et afin que la presse soit entre « des mains appropriées », c’est un signe inquiétant qui signifie que le parti islamiste ne compte pas jeter l’éponge et refuse de regarder la réalité en face. La réalité que les islamistes feignent d’ignorer est que les Tunisiens qui ont répudié une dictature laïque n’accepteront jamais de se faire gouverner par une dictature religieuse.

               Un parti dirigé par Ghannouchi ne jettera pas l’éponge de son propre chef et volontairement. Il a un programme pour la Tunisie qu’il ne pourra réaliser sans l’allégeance de la justice, de la presse, des forces de sécurité et de l’armée. Cela ne relève pas bien sûr de l’analyse, mais de l’information qui nous est parvenue de la fameuse vidéo dans laquelle le président d’Ennahdha appelle les partisans de la Charia et de l’Etat islamique à la patience. Le temps que « les forces de sécurité et l’armée soient sûres ». C’est là que réside le vrai danger qui guette ce pays. Mais il ne semble pas que les forces vives en Tunisie soient pleinement conscientes de l’ampleur de ce danger. La preuve est dans la facilité avec laquelle est oubliée une vidéo aussi grave pour l’avenir du pays, pour son unité et pour sa stabilité.

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