Pourquoi ça piétine en Afrique centrale ?

La décision prise à N’Djamena, au Tchad, en décembre 2000 par la conférence des chefs d’Etats membres de la Communauté économique et monétaire des Etats de l’Afrique centrale (CEMAC)  d’installer à Libreville, au Gabon, la Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale (BVMAC), a été accueillie par beaucoup comme un acte réparateur pour toute une zone économique. Accusant déjà un sérieux retard d’intégration sur les autres regroupements (CEDEAO, SADC, Union du Maghreb Arabe, etc.), l’Afrique centrale était encore une fois de plus  à la traîne dans ce secteur de la bourse. Mais l’acte de naissance du nouveau marché financier à peine établi que les démons du retard de cet espace régional  ont refait surface. Absent du sommet de N’Djamena où s’étaient réunis ses pairs pour plancher sur une question aussi importante que celle de la création d’une bourse régionale, le président Camerounais, Paul Biya va réagir en mettant sur pied un comité pour la création au Cameroun d’une Bourse nationale. Convaincu, comme la plupart des observateurs, que la capitale économique du Cameroun, Douala, était  mieux  indiquée pour accueillir le marché financier  sous régional qui venait d’être attribué à Libreville (Gabon), le chef de l’Etat camerounais va décider de la création de la Douala Stock Exchange (DSX), la bourse nationale du Cameroun, installée à Douala.

Pour démontrer le caractère évident et donc naturel du Cameroun à accueillir la bourse régionale, quelques données sont nécessaires. Le Cameroun serait donc le leader naturel de la CEMAC à travers ses potentialités économiques, sa position stratégique au centre de la sous-région, ainsi que son poids démographique. Un leadership que le Centrafrique, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad ne sauraient contester, puisque même réunis, ces pays atteignent difficilement le poids économique du Cameroun qui représente à lui seul environ 52 % du PIB de la CEMAC et un peu plus de 55% de la population totale, environ 20 millions d’habitants sur les 35 millions que compte la région.

Officiellement, la Douala Stock Exchange a  été créée le 1er décembre 2001. Elle  fonctionne sous la supervision d’un régulateur national, la Commission nationale des marchés financiers, placée sous la tutelle du ministère des Finances. La première société introduite à la cotation a été la Société des eaux minérales du Cameroun (SEMC), filiale camerounaise du groupe français Castel, fin mai 2006.

La décision de N’Djamena ne sera concrétisée que le 27 juin 2003 par la création de la BVMAC. Installée  à Libreville (Gabon) où se trouve son siège, la BVMAC a pour mission de développer l’investissement dans les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Dotée d’un marché primaire et d’un marché secondaire, elle fonctionne de manière automatisée comprenant un siège central relié à des intermédiaires financiers disséminés dans l’espace CEMAC. L’organe de régulation, la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF) se trouve également logé dans la capitale gabonaise.

C’est donc dans cette ambiance de concurrence que les investisseurs de la sous-région sont appelés à opérer un choix: celui d’aller à Libreville ou à Douala. Malheureusement pour les deux bourses, ce n’est pas la grande bousculade. Après bientôt à dix ans de fonctionnement, la BVMAC totalise entre 2008 et 2011, six emprunts obligataires. Il s’agit de l’Etat gabonais, de l’entreprise gabonaise Prix Import, de la SFI, de la société Petro Gabon, de la BDEAC et de l’Etat tchadien. La bourse de Douala cote en 2012 trois lignes d’actions (SEMC, SAFACAM, SOCAPALM), trois lignes d’obligations ( BDEAC, ECMR 5,60% net 2010-2015, SFI) et un marché hors cote constitué des obligations du Trésor émises en faveur des créanciers de l’Etat camerounais, les obligations ordinaires du Trésor et les bons du Trésor émis au profit des agents économiques.

Ces quelques introductions en bourse montrent la véritable face de ces marchés, c’est-à-dire des instruments pas suffisamment attractifs pour des opérateurs économiques.

C’est donc pour redonner de l’envie aux investisseurs de s’intéresser à la bourse et maximiser le niveau de fonctionnement de ces deux places financières que des initiatives ont été prises depuis quelque temps autant par les institutions sous régionales (conférence des chefs d’Etats, en tête) que par des acteurs privés (banque africaine de développement, plus précisément).

Au niveau institutionnel, après de longues tractations, la fusion entre les deux bourses d’Afrique Centrale a été entérinée par les présidents des pays de la zone depuis janvier 2010. Les régulateurs des deux places financières devaient se concerter pour établir un itinéraire commun vers la fusion; mais, rien n’a été fait dans ce sens.

L’initiative privée la plus connue jusqu’ici est celle de la BAD.  La première option proposée par cette institution financière est une fusion croisée qui suppose le rapprochement des deux bourses en une seule, dont le siège serait à Douala, avec une plateforme de cotation principale. Alors que Libreville abriterait le back-up de la plateforme de la Bourse unifiée d’Afrique centrale (BUAC), le regroupement des deux régulateurs en un seul régulateur régional, dont le siège serait à Libreville et la mise en place d’un dépositaire central régional unique basé aussi à Libreville.

La deuxième option, quant à elle, parle du maintien de la spécialisation des structures existantes (régulateurs et bourses). Elle prévoit la constitution d’un Groupement d’intérêt économique (GIE), la BUAC, la création d’un Collège de régulateurs d’Afrique centrale (COREGAC), la spécialisation sur la base de l’existant. Il s’agit des actions à DSX, des obligations à Libreville et de la création d’un dépositaire central unique avec l’ouverture d’un compte espèces à la BEAC. Les deux options vont dans le sens de l’intégration sous régionale.

Comment donc faire bénéficier aux nombreux investisseurs installés dans ces Etats (Cameroun, Tchad, Gabon, Congo, Guinée équatoriale, Centrafrique) des avantages d’importants dépôts dans les institutions financières (banques-assurance, notamment)? Quelle stratégie adoptée pour amener les citoyens de la sous-région à participer au développement économique, en prenant des parts dans les nombreuses entreprises dans des secteurs aussi riches que ceux connus dans la région?

Voilà donc l’histoire d’une construction politique non aboutie (alors même que la plupart  des sous régions sont  avancées) qui disperse déjà ses forces sur le plan économique. C’est à croire que partout en Afrique on avance, sauf en Afrique centrale. Quel gâchis !

* Lazare Kolyang: Né le 28 septembre 1974 à Golonghini dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, Lazare Kolyang est un diplômé de l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (ESSTIC) de Yaoundé au Cameroun. Après l’obtention de son diplôme en Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (DSSTIC) en novembre 2001, il intègre l’équipe de rédaction du journal Mutations.

Responsable du journal pour la partie septentrionale (qui couvre trois régions) du journal pendant un an, il est ensuite affecté à Douala, dans la capitale économique, où il contribue à l’animation des pages économiques du journal devenu entre temps le premier quotidien privé du Cameroun. Chef section actualité de 2004 à 2007, il est ensuite fait coordonnateur de la rédaction, avant d’occuper le poste de chef de Desk (avec rang de rédacteur en chef adjoint) du quotidien entre mai et décembre 2010. Date à laquelle il est approché par l’Université Catholique Saint Jérôme de Douala pour le poste de responsable administratif. Il s’occupe en même temps de la cellule de communication de ladite institution universitaire.

 

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