Externalisation

Le mode de gouvernement des islamistes ne cesse d’aggraver la situation du pays, sans parler du mal-être profond qu’il  installe dans la société alors que le processus électoral qui les a amenés au pouvoir passe pour être exemplaire. Ce parti préoccupe par son passé, ses méthodes, ses hommes et leur inadmissible incompétence. Il inquiète par  son mépris ostensible des libertés, son projet de société, annonciateur d’une régression sans précédent et, par-dessus tout, par ses intentions sournoises maladroitement dissimulées. Mais le plus effrayant demeure sa totale indifférence envers l’Etat du pays et l’avenir de ses habitants, l’instrumentalisation cynique des institutions au service d’une soif de pouvoir qui n’hésite pas à légitimer et même à soutenir les positions les plus extrémistes. L’inquiétude actuelle tient alors au sentiment que le jeu politique se fait de plus en plus contre les principes démocratiques.

Ce pays qui continu de souffrir d’une sécurité précaire, d’une économie atone, d’un manque total de visibilité – rien qui puisse favoriser le développement économique et la création d’emplois – est dirigé depuis plus d’un an par un  gouvernement qui n’est nullement représentatif de la révolution, qui ne correspond ni à l’urgence des défis, ni à la complexité des problèmes et qui révèle sa totale inadéquation à la situation de bouleversement que la chute du régime avait engendré. Au lieu de porter un véritable projet de société, susciter un véritable enthousiasme populaire, provoquer un réveil collectif, déclencher un élan de solidarité active visant le bien commun, réaliser une cohésion  et une intégration sociale ainsi qu’une volonté générale de changement dans la liberté, les islamistes n’ont réussi qu’à diviser le pays, désormais secoué par des rivalités politiques, parcouru de part en part par les violences politiques et religieuses, confronté de plus en plus aux  menaces terroristes rendues possible par le  laxisme irresponsable du parti au pouvoir associé à d’occultes  ingérences étrangères.

Sans trop savoir si cette espèce est disponible localement, l’exaltation du  gestionnaire s’accompagne dans l’opinion publique de la critique du politicien jugé professionnellement incompétent

Face à cet échec notoire de l’exercice démocratique, face au désordre qui prend appui sur des groupuscules qui prônent la déglingue généralisée, face au discrédit dans lequel est tombée  la classe politique dans son ensemble et aux annonces continuellement différées de l’imminence d’un remaniement, certains en appellent à un gouvernement de technocrates, de conseillers et d’experts placés au-dessus des partis politiques et de leurs chicanes. Un idéal d’organisation et d’efficacité qui apparaît comme seul capable d’accélérer le processus de décision,  afin de garantir le redressement économique et financier du pays. Aujourd’hui, les questions d’économie et d’emploi, d’énergie et d’environnement, de mondialisation et de terrorisme, induisent effectivement un recours aux experts et de fait à une technocratisation  de l’Etat.  En face, un gouvernement  qui a perdu prise sur les réalités et n’est  plus en capacité d’agir sur les évolutions qui se jouent à l’échelle nationale et mondiale. Sans trop savoir si cette espèce est disponible localement, l’exaltation du  gestionnaire s’accompagne dans l’opinion publique de la critique du politicien jugé professionnellement incompétent, mais  également incapable de se détacher de son appartenance partisane, de se défaire de sa détermination à réduire les autres au silence, sachant que la plupart du temps son militantisme acharné s’oppose aux  intérêts de la nation.

Dégagé de tout engagement politique, n’ayant en vue que l’efficacité et la poursuite des objectifs qui lui auraient été assignés, considéré sans patrie, le technocrate  est appelé à réformer les structures économiques et sociales, sans égard pour les appartenances politiques, ce qui  lui vaut  l’appui inconditionnel de tous. Même si elles réduisent certains avantages propres à certaines catégories professionnelles et sociales, même si elles provoquent des mécontentements ou portent atteinte à certains droits acquis, les décisions de l’expert seront toujours acceptées. Grâce à sa compétence et sa capacité à prendre une vue d’ensemble des problèmes, il est considéré comme étant le plus apte à trouver une solution à toutes les questions, que celles-ci relèvent de l’économie, de la diplomatie, de la sécurité, ou de la politique sociale et culturelle.  Il sait comment dépolitiser  les problèmes et réduire les choix politiques à des données strictement techniques.

Pourquoi alors ne pas externaliser carrément l’activité de ce gouvernement, faire appel à un corps d’experts patentés en mettant momentanément la démocratie entre parenthèses…

Considérant que dans cette phase cruciale, où se joue l’avenir du pays, seul le consensus est salutaire, mais reste cependant totalement irréalisable; considérant aussi que l’incompétence gouvernementale à préparer, formuler et appliquer une politique économique obère irrémédiablement toute solution d’avenir, pourquoi ne pas envisager, pure fiction bien sûr, de transférer momentanément  l’organisation et la gestion du pays vers un organisme externe? Pourquoi alors ne pas externaliser carrément l’activité de ce  gouvernement, faire appel à un corps d’experts patentés en mettant momentanément la démocratie entre parenthèses, en écartant provisoirement la légitimité élective, en neutralisant temporairement les pulsions à court terme du peuple, et ce pour le bien de tous? Pourquoi ne pas  confier les activités jugées essentielles et stratégiques à une organisation privée en partant du fait que certaines  fonctions seront assurées de manière plus performante par une entité externe sous-traitante? Il n’y a rien de déshonorant à cela. Ne sommes-nous pas  déjà fortement dépendants de l’étranger et nos décisions, censées s’exercer dans une pleine souveraineté, ne sont-elles pas  en fait dictées par les institutions internationales qui  jouent depuis plusieurs années un rôle actif dans la conception de nos politiques économiques?

On le constate avec  l’Europe qui a clairement pris la Grèce en main compte tenu de l’incapacité de l’administration hellénique à gérer l’aide de l’Union

Un des premiers buts de l’externalisation n’est-il pas la recherche d’économies, de l’efficacité et de la paix sociale, de rétablir la confiance? C’est déjà  plus ou moins le cas avec les institutions internationales qui gardent un contrôle vigilant sur les économies de nombreux pays lourdement endettés et débiteurs parfois au prix d’un véritable assujettissement. On le constate avec  l’Europe qui a  clairement pris la Grèce en main compte tenu de l’incapacité de l’administration hellénique à gérer l’aide de l’Union. Les technocrates de Bruxelles ne se contentent plus de dicter au gouvernement  grec, irlandais, ou espagnol  les mesures d’austérité devant être appliquées mais, à l’image des anciennes puissances coloniales, installent leurs propres représentants à tous les niveaux de l’Etat et du gouvernement. De nombreuses institutions, malgré leur mandat qui leur interdit toute ingérence politique, offrent aujourd’hui leur assistance aux pays qui souhaitent mettent en œuvre des programmes  destinés à installer une meilleure gouvernance. Par ce procédé, une nouvelle époque s’ouvrira à nous et l’on verra enfin les politiciens délibérer dans le vide, se consacrer à plein temps à leurs joutes oratoires télévisées, sans obligation de résultats et surtout sans interférence dans l’avenir du pays. Quant au public, il aura au moins l’assurance que les paroles de ces  masques tristes n’auront  plus la capacité de nuire et n’auront pour d’autre fonction que le  pur divertissement.

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