Pour que le rêve ne se transforme pas en cauchemar

Chaque jour qui passe nous apporte son lot d’informations plus désastreuses les unes que les autres, nous confirmant, si l’on a besoin encore de confirmation, que les nouvelles autorités issues des premières élections démocratiques du pays ont peut-être fait de leur mieux, mais rien ne marche.

La raison fondamentale de cet échec retentissant s’explique par le fait que les préoccupations premières des gouvernants islamistes ne sont pas celles des gouvernés. Ceux-là ne semblent intéressés que par l’intérêt de leur parti et de son agenda de « réislamisation » de la société tunisienne « laïcisée » ; ceux-ci, musulmans de père en fils depuis des siècles, ne se préoccupent que des conditions qui leur permettent de vivre et de faire vivre leurs familles dignement.

 Ce n’est pas un hasard que le mot d’ordre fondamental de la révolution fut « Travail, liberté, dignité ». Ce n’est pas un hasard que durant toute la période de maturation de la révolution, aucun mot d’ordre islamiste n’a été mis en avant dans les manifestations contre la dictature. Les islamistes, qui s’étaient terrés pendant des années, ne sont sortis à l’air libre qu’après avoir acquis la certitude que leur bourreau était parti une fois pour toutes.

Les résultats de cette inadéquation entre les préoccupations des gouvernants et celles des gouvernés sont catastrophiques pour le pays. Si depuis l’indépendance la Tunisie a toujours emprunté de l’argent pour l’investir dans le développement du pays et la production des richesses, un an après l’accession des islamistes au pouvoir, on est réduit à « emprunter pour manger », selon l’avis de beaucoup de spécialistes du domaine.

Sur le plan économique, emprunter pour manger est le niveau le plus grave que puisse atteindre un pays avant la faillite. C’est l’étape qui précède la mendicité. Car si l’on emprunte aujourd’hui pour manger, on ne pourra pas produire de richesses et, par conséquent, on ne pourra pas rembourser. Cela veut dire que, au rythme où vont les choses, l’on se retrouvera dans un état d’insolvabilité et sur la liste rouge des prêteurs internationaux.

A ce niveau, les individus et les pays se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Quand un individu n’a pas de revenu, il peut emprunter un certain temps pour manger, mais une fois que toutes ses connaissances se rendent compte de son insolvabilité, il n’a plus le choix que de mendier ou de mourir de faim. Pour les pays, c’est pareil. Le statut de pays insolvable fait son apparition le jour où le dernier sou emprunté est consommé. Il n’y a plus d’autre choix que de mourir de faim ou de vivre sur l’aumône internationale.

Dans son histoire récente, la Tunisie est passée par des périodes économiques très difficiles, notamment dans les années 1960 et au milieu des années 1980. Mais jamais on est arrivé à l’état gravissime qui consiste à emprunter pour manger. La raison est que, depuis l’indépendance, il y a toujours eu des hommes d’Etat capables de gérer l’économie avec compétence et discernement. Depuis les élections qui nous ont donné ce gouvernement islamiste, nous n’avons plus en guise d’hommes d’Etat, que des amateurs encore en état d’apprentissage de la gestion de la chose publique. Celui qui n’a que des bribes de connaissances sur la conduite des voitures ne peut pas faire décoller un avion.

Sur le plan politique, les choses sont tout aussi inquiétantes. Le processus de transition politique est en panne et, face à l’aggravation du phénomène de la violence politique, des personnalités de l’opposition commencent à se demander à haute voix et à juste titre si la tenue des élections est possible ?

Il devient fastidieux de passer en revue les actes de violence politique perpétrée par des bandes armées de bâtons et d’armes blanches, tellement ils sont nombreux. Les victimes de cette violence à Tatouine, à Sfax, à Ksar Helal, à la Place Mohamed Ali et à Djerba sont pratiquement toujours les mêmes, c’est-à-dire ceux qui ne partagent pas les vues du parti au pouvoir; et les agresseurs sont toujours les mêmes, ceux qui ne tolèrent aucune critique et aucune opposition au parti au pouvoir. Dans de telles conditions, de quelle démocratie peut-on encore parler ? En d’autres termes, le rêve de la démocratie n’est-il pas en train de se transformer en cauchemar ?

De plus en plus de Tunisiens s’élèvent, avec une intonation de frustration dans la voix, contre ce qu’on appelle désormais « le retour à la case-départ », c’est-à-dire à la domination du parti au pouvoir sur les mécanismes fondamentaux de l’Etat. Cette accusation ne relève pas des « tiraillements politiques », ni de l’analyse journalistique. C’est une donnée concrète que tout un chacun peut observer à travers les comportements troublants de deux ministères clefs : l’Intérieur et la Justice.

Concernant le premier, pratiquement personne dans le pays ne met en cause les forces de maintien de l’ordre en elles-mêmes, mais la hiérarchie politique qui tient en main les mécanismes de la décision politique. Et c’est dans le fonctionnement de cette hiérarchie qui, obéit à des paramètres différents selon les cas, qu’il faut chercher l’explication de la « férocité » avec laquelle ont été traités les manifestants du 9 avril ou ceux de Siliana d’une part, et la « complaisance » avec laquelle ont été traités les agresseurs de Tataouine, de la Place Mohamed Ali ou de Djerba d’autre part.

Le ministère de la Justice, dans sa précipitation à mettre la main sur le secteur du même nom, a franchi le Rubicon en suspendant l’exécution d’une décision de la plus haute autorité judiciaire du pays : la Cour de cassation. Cette faute est sans doute la plus grave que les islamistes ont commise depuis leur accession au pouvoir. Elle sera sans doute retenue par l’Histoire comme la ligne rouge qu’aucune des dictatures qui se sont relayées dans ce pays n’a osé franchir avec autant d’irresponsabilité et autant d’arrogance.

Le comportement du ministère de la Justice est effrayant. Il ne se soucie pas de l’inquiétude de millions de Tunisiens face à la violence déchaînée par « les ligues de protection de la révolution »; il regarde ailleurs quand celles-ci sèment la terreur à Tataouine, à Djerba ou à Tunis; il se bouche les oreilles quand des imams autoproclamés appellent au meurtre d’opposants politiques au parti au pouvoir et au jihad contre les « impies ». Mais il n’hésite pas à émettre un jour férié un mandat de dépôt contre Sami Fehri.

L’affaire Sami Fehri est désormais emblématique. D’affaire qui aurait pu rester banale, si les procédures judiciaires de base étaient respectées, elle est devenue le symbole des dangers qui guettent le pays. Son évolution a mis à nue la volonté tenace du pouvoir en place de mettre la main sur deux secteurs vitaux, l’Information et la Justice, dont dépend le sort de la démocratie en Tunisie. La forte mobilisation de la société civile et des médias dans cette affaire dépasse de loin, cela va sans dire, la personne de Sami Fehri. C’est une bataille entre les défenseurs de la « dictature naissante » et ceux qui refusent que leur rêve se transforme en cauchemar.

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