Avec nos vœux de réconciliation et de concorde nationales

Il y a peu d’années, quand sonnaient, le 31 décembre, les 12 coups de minuit, on fêtait dans l’allégresse générale le nouvel an. On n’osait à peine avoir une pensée des difficultés de la veille. Nos vœux pour une vie et un monde meilleurs l’emportaient sur le reste. La révolution tunisienne a changé la donne. Elle avait pris son cours sur les décombres d’un exercice qui s’achève, pour accoucher d’une démocratie  à l’aube d’une nouvelle année pas comme les autres.

17 décembre 2010-14 janvier 2011, il y eut moins un passage de témoin de deux époques qu’une rupture sous forme de rejet dont seule l’histoire a le secret. Tous nos vœux de liberté, de démocratie de plus de 50 ans ont été exaucés. Ce sont ces 28 glorieuses qui ont changé le cours de l’histoire de la Tunisie contemporaine. Janvier 2011 a été pour nous – et le sera à l’avenir –  l’an I de la révolution, celui de la liberté et de la démocratie conquises au prix d’un refus massif de la dictature. Depuis, l’espoir que suscite chaque nouvel an, tout comme notre désir de construire et de sauvegarder la démocratie, ne font qu’un.

Nous avons, ne serait-ce que pour cette raison, deux motifs plutôt qu’un pour aborder l’année qui commence dans un état d’esprit où se mêlent interrogation, incertitude, inquiétude, satisfaction et espoir d’aller jusqu’au bout de notre rêve.

Printemps arabe ou automne de la démocratie mis en péril par la dégradation de l’économie et la dislocation du tissu social ? 

Fin décembre 2012 ! Nous voilà, empêtrés que nous sommes, dans un sentiment diffus où tout devient possible et rien n’est définitivement exclu. Il souffle, en effet, par saccades sur notre printemps démocratique un courant d’air où la tiédeur du climat le partage à la rigueur d’un hiver froid et rugueux. Printemps arabe ou automne de la démocratie mis en péril par la dégradation de l’économie et la dislocation du tissu social ?

Nous ne pouvons nous empêcher de dérouler le film de l’année qui s’achève avant de fixer pleinement les prochaines étapes qui marqueront l’année qui se mettra dans moins d’une semaine en mouvement. L’an III de la révolution sera celui de tous les espoirs mais aussi de tous les dangers. La Tunisie, berceau du Printemps arabe, se doit de transformer l’essai du 23 octobre 2011 et de relever une fois pour toutes les défis de la liberté et de la démocratie.

L’année 2012 n’est pas de celles qui feront date dans l’histoire de la Tunisie nouvelle. Elle ne laissera pas de traces distinctives dans le registre de nos grandes avancées nationales. Elle aura été, à bien des égards, l’année des occasions perdues et des rendez-vous ratés. Et pour cause.

L’Assemblée nationale constituante (Anc) n’a pu préserver son aura  et sa notoriété des premiers jours. Elle n’en finit pas de décevoir. Elle remet même au goût du jour ce fameux slogan qu’on croyait relégué dans le placard des oubliettes : « élection-trahison ». Le gouvernement s’emploie, pour sa part, à gérer dans l’urgence des situations qui prolifèrent à grande vitesse et sur lesquelles il a de moins en moins de prise. On ne gère pas le chômage, l’inflation, les inégalités de tous ordres, la pauvreté et la misère. On les combat avec courage et détermination. Il faut certes des moyens financiers mais aussi une stratégie à moyen et à long termes sur laquelle tout le monde s’accorde. Il faut surtout engager les nécessaires réformes structurelles, à commencer par celle de l’Etat.

La bureaucratie tentaculaire grippe l’appareil productif. La décentralisation est enterrée avant même de voir le jour, le marché de l’emploi est à la peine à cause de ses multiples distorsions, la fiscalité pénalise l’investissement productif et l’emploi au profit de baronnies et de rentiers passés maîtres dans l’art de la spéculation.

Le gouvernement ne s’est pas fixé un cap clair et précis, et n’a pas affiché suffisamment de détermination à engager au plus tôt les profondes réformes qui lui auraient permis de naviguer contre vents et marées, en surfant sur la houle et en évitant les écueils. Il manqua de vision, il s’est laissé enliser dans la gestion du quotidien et n’a pu surmonter les querelles intestines d’une troïka qui ne s’entend presque plus sur rien, sinon sur le goût immodéré pour les portefeuilles ministériels.

Il y eut comme une sorte de délitement de l’appareil de l’Etat.  Le vide s’est progressivement installé. Les spéculateurs de tout acabit n’ont pas attendu longtemps pour l’occuper. L’insécurité grandit : les djihadistes d’El Qaïda ont élu leurs propres campements dans les montagnes du nord-ouest. La Tunisie est désormais leur nouvelle terre promise. Dans l’indifférence quasi générale. A commencer par celle des ligues de protection de la révolution, si promptes par ailleurs à s’en prendre violemment aux syndicalistes et aux partis d’opposition à la coalition au pouvoir. Il est de ces silences assourdissants qui sont plus que troublants.

2012, une année pour rien ? 

2012, une année pour rien ? Non pas vraiment. L’apprentissage de la démocratie n’a jamais été un long fleuve tranquille. Nous ne sommes pas immunisés contre les incidents voire les accidents de parcours. L’important est de tenir le cap, de ne pas écorner, sous quelque prétexte que ce soit, nos convictions démocratiques et de ne pas s’écarter des objectifs de la révolution enclenchée au nom de la liberté, de la justice, de la dignité et de la démocratie que d’aucuns revendiquent et défendent.

Mais on aurait pu  – et peut-être même dû – faire beaucoup mieux, en rétablissant la sécurité, en restaurant la confiance. Et en engageant les réformes dans la foulée de l’euphorie du 23 octobre pour hâter le processus de transition démocratique. On aurait épargné ainsi à l’économie des convulsions à répétition qui l’ont considérablement affaiblie. Près de deux ans après le choc de la révolution, elle cherche encore vainement ses marques, dans le tumulte d’agitations socio- professionnelles permanentes, de contestations et de revendications tous azimuts et de tous bords.

Les chefs d’entreprises, dont un grand nombre est lui-même en mal d’assurance, ont revu à la baisse leurs prévisions de production, d’investissement et de recrutement. Ils ont dû réduire la voilure, faute de visibilité déjà altérée par les sombres perspectives de la zone euro, notre principal partenaire commercial. Leur capacité de prise de risque s’en ressent.

On pouvait faire plus que les 3 points de croissance estimés pour 2012 après une chute de plus de 2% (-2,2%) en 2011. Difficile de prédire s’il s’agit d’ailleurs d’un simple rebond technique provoqué par les mesures de relance budgétaire ou d’un mouvement de fond de reprise de l’économie qui, de toute manière, sera quelque peu borné et limité par le poids des déficits jumeaux, balance commerciale et budget de l’Etat.

On aurait pu retrouver plus vite les chemins d’une croissance forte et durable avant que les équilibres économiques et financiers ne se détériorent, au point de réduire l’intensité de la reprise. Mais l’Anc en a décidé autrement, en reniant ses propres engagements et en abusant de son pouvoir. Elle a été élue, au motif de préparer une nouvelle Constitution dans un délai ne dépassant pas l’année. Au lieu de quoi,  elle s’est transformée en assemblée parlementaire légiférant sur tout, jusqu’à se mettre au travers de l’action gouvernementale, faisant ainsi passer à la trappe la Constitution qu’elle est censée rédiger au plus vite pour libérer le pays de la hantise du vide.

Il aura fallu plus d’un an pour que  les 217 membres de l’Anc  produisent un « brouillon » d’une quarantaine de pages. Tout cela pour ça, dirons-nous. C’est, avouons-le, chèrement payé. Reste à savoir quand nous serons fixés sur le sort de la Constitution et sur le nôtre, quelle sera la nature du prochain système politique, comment allons-nous voter et selon quel mode de scrutin.

Il est peu probable que ces questions soient tranchées de sitôt. Rien dans l’attitude de l’Anc ne donne à penser qu’elle partage ce genre de préoccupations. C’est d’ailleurs au forceps qu’elle a fini par voter les statuts de l’Isie aux prérogatives bien plus floues et bien en deçà de l’Isie 1 qui a piloté, à la satisfaction générale, les premières élections libres et transparentes de ce pays.

Peu d’avancées sont à mettre au crédit de l’Anc qui joue, sans aucune gêne, les prolongations qui paraissent interminables

Peu d’avancées sont à mettre au crédit de l’Anc qui joue, sans aucune gêne, les prolongations qui paraissent interminables. Pendant ce temps, le pays se laisse gagner par une instabilité chronique : la violence verbale, politique et physique est en train de métastaser pour n’épargner aucun recoin de la vie politique et sociale. Le vide constitutionnel ajoute aux incertitudes, aux aléas et aux turpitudes des marchés. L’Assemblée qui, il y a un peu plus d’un an, était le symbole de notre fierté retrouvée, doit éviter de donner à penser qu’elle tient aujourd’hui en otage l’économie nationale, l’investissement, la production, l’emploi, les exportations et les régions, en grande souffrance, faute de perspectives de développement.

Le pays a besoin de voir clair pour voir loin et pour pouvoir se libérer de la dictature de l’urgence et du court terme. Il nous faut aller sûrement mais au plus vite aux élections présidentielles, législatives et municipales. Pour redonner aux professionnels de l’économie le goût d’entreprendre et au prochain gouvernement, qui sortira des urnes, les moyens de sa politique et d’une ambition nationale.

Aucun des graves problèmes qui ont poussé les damnés de la terre et la cohorte de jeunes diplômés sans emplois n’a été réglé, n’a connu même un véritable début de solution. Il y a deux fois plus de chômeurs aujourd’hui  qu’en décembre 2010, deux fois de plus pauvreté et plus encore d’inégalités, en dépit de la mobilisation du gouvernement qui trouve ses limites dans l’insuffisance de moyens et le faible niveau de la croissance.

Autant dire qu’il y a objectivement deux fois plus de raisons de pousser les gens à la révolte et vers une nouvelle révolution qui sonnera le glas de cette Tunisie qui nous est si chère. Loin de nous ce triste scénario. La révolution de décembre 2010-janvier 2011, qui a au moins sauvegardé jusque-là nos libertés, j’entends aussi et surtout notre liberté d’expression, mérite un meilleur sort.

Alors, en attendant que l’Anc nous délivre de nos doutes, de nos incertitudes, de nos craintes et depuis peu, de nos peurs en ouvrant enfin la voie à l’ultime acte de la transition démocratique, le pays – toutes formations politiques confondues – doit retrouver le calme, la sérénité et le sens de la réconciliation nationale. Il enverra, à coup sûr,  le seul signal qui vaille aux marchés et aux chefs d’entreprises qui retrouveront  ainsi l’envie d’investir, d’exporter, de créer des emplois et de briser le cercle vicieux de la fracture régionale.

Le gouvernement, dans sa forme et son périmètre, actuels ou remaniés,  doit s’émanciper davantage, s’affranchir autant que faire se peut de la logique partisane

Le gouvernement, dans sa forme et son périmètre, actuels ou remaniés,  doit s’émanciper davantage, s’affranchir autant que faire se peut de la logique partisane pour mieux rassembler et mobiliser l’ensemble des forces vives de la nation. Il doit être à chaque instant perçu, en toute humilité, comme étant le gouvernement de tous les Tunisiens. Celles et ceux qui sont en dehors de la coalition gouvernementale doivent se reconnaître dans la finalité de son action. C’est ainsi et ainsi seulement qu’il pourra prétendre au concours et à l’appui de toutes les composantes de la société qui lui sont nécessaires. Sans lesquelles il ne pourra, à lui tout seul, quelles que soient sa force de conviction et sa volonté de bien faire, venir à bout des problèmes, du sentiment de frustration et d’injustice qui ont fait vaciller et ébranler l’ancien système.

Puissions-nous ensemble retrouver en 2013 les chemins de la croissance, de la valeur-travail, d’un contrat moral et social  et d’un pacte de croissance qui ouvriraient la voie à une prospérité partagée !

Notre vœu le plus cher est que 2013 sera pour nous l’année de la réconciliation et de la concorde nationales. Sans quoi, il y aurait vraiment à craindre pour nos libertés retrouvées et pour notre démocratie en construction.

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