Lieux de culte ou annexes du parti au pouvoir

            L’utilisation des mosquées à des fins politiques a pris une tournure inquiétante lors de la dernière crise qui a éclaté le jour où le siège de l’UGTT était attaqué par des milices liées organiquement au parti islamiste « Ennahdha ». Depuis des décennies, nous étions habitués à voir les mosquées comme des lieux de culte où les croyants se rassemblaient pour faire leurs prières et écouter des prêches d’imams centrés essentiellement sur certaines vertus telles que la piété, la fraternité, la solidarité, la noblesse des sentiments et des comportements etc.

               Il est vrai qu’à la fin des prêches du vendredi, les imams, dont certains sont devenus aujourd’hui des « défenseurs acharnés de la révolution », étalaient leurs dons de flagorneurs en souhaitant tout le bien du monde au président et en priant Dieu avec insistance de lui prêter longue vie afin qu’il continue le plus longtemps possible sa carrière de serviteur du peuple. En d’autres termes, la politique faisait avant une entrée furtive à travers quelques références révérencielles au chef, mais en gros, que ce soit sous Bourguiba ou sous Ben Ali, la mosquée était globalement réservée à la pratique religieuse.

               Aujourd’hui, les choses ont changé de fond en comble et, de lieux de culte, les mosquées sont devenues des tribunes politiques où les orateurs ressemblent beaucoup moins à des imams qu’à des propagandistes au service de la pensée salafiste ou du parti au pouvoir.

               Les grandes mosquées du pays à Tunis, Sfax, Kairouan, Sousse…, sont aujourd’hui dominées entièrement par des imams qui défendent bec et ongles le parti au pouvoir. Beaucoup de fidèles qui fréquentaient ces mosquées régulièrement auparavant font désormais leurs prières chez eux. Certains sont scandalisés de voir ces lieux de culte transformés en « annexes d’Ennahdha » selon l’expression de l’un d’entre eux.

               Exagération ? Peut-être pas quand on observe cette sorte de division de travail entre le chef d’Ennahdha et les imams qui lui sont acquis. Les personnalités, les partis politiques et les institutions qu’Ennahdha et son chef cherchent à affaiblir et à discréditer, sont les mêmes que ces imams-propagandistes diabolisent dans les mosquées, accusent de tous les maux et vont jusqu’à appeler au meurtre de certains d’entre eux.

               Il y a une véritable symbiose agressive entre « l’aile dure » d’Ennahdha, les imams-propagandistes et les milices islamistes. Elle se manifeste sans arrêt contre des personnalités, des médias, des partis ou des organisations de la société civile qui refusent l’ordre islamiste. Il aurait été parfaitement normal dans une démocratie qu’un parti de la taille d’Ennahdha défende son programme et s’en prenne même politiquement à ses adversaires. Mais nous ne sommes pas en démocratie. Et la preuve irréfutable qu’Ennahdha ne croit nullement en la démocratie se trouve dans la coordination manifeste, en termes de division de travail, entre le parti, les imams-propagandistes et la milice.

               Cette symbiose agressive a atteint son apogée lors de la dernière crise qui a opposé l’UGTT et Ennahdha. Quand on écoute les accusations de Ghannouchi contre la direction de l’UGTT, les attaques des imams-propagandistes contre la même direction et l’agression violente perpétrée par la milice d’Ennahdha contre le siège de la centrale syndicale le jour de la célébration du 60eme anniversaire de l’assassinat de Farhat Hached, on ne peut pas exclure l’étroite coordination entre le parti islamiste, sa milice et les imams-propagandistes dans cette tentative de mise au pas de la centrale syndicale.

               « Le peuple veut purifier le syndicat » était le mot d’ordre principal de la milice lors de son attaque contre le siège de l’UGTT. Si l’on procède à une véritable explication de ce mot d’ordre, on dira que « le peuple », c’est-à-dire Ennahdha, veut se débarrasser de la direction actuelle, élue démocratiquement au dernier congrès de Tabarka, et la remplacer par une autre moins réticente et plus obéissante. L’explication donnée par M. Houcine Abbassi que les assaillants avaient pour objectif d’occuper le siège de la centrale syndicale, d’expulser la direction légitime et déclarer l’ « épuration » du syndicat conformément au « vœu du peuple », n’est ni absurde ni tirée par les cheveux. Si la milice n’avait pas perdu la bataille de la place Mohamed Ali, elle aurait sans doute envahi le siège du syndicat et aurait peut-être expulsé violemment tous les « RCDistes », c’est-à-dire tous ceux qui résistent à la tendance hégémonique d’Ennahdha.

               Mais la milice n’a pas réussi, Ghannouchi a fait son virage habituel de 180° (en l’espace de 24 heures, de « nid de la corruption », l’UGTT est devenue « une organisation nationale qui œuvre pour le développement du pays »), les imams-propagandistes sont désorientés et ne savent plus quel discours ils tiendront le vendredi d’après, et le syndicat, toujours aussi puissant, résiste à la « dictature naissante ».

               Reste à dire un mot sur le ministère des Affaires religieuses. Sa passivité et son indifférence vis-à-vis des imams propagandistes est consternante. Ceux-ci appellent au meurtre et prônent le Jihad contre les adversaires d’Ennahdha, et le Ministère regarde ailleurs. Mais quand on sait qu’un haut cadre de ce même Ministère a appelé lui-même en toute impunité au meurtre de M. Beji Caid Essebsi, on est en droit de se demander si ce Ministère fait partie des structures gouvernementales de ce pays ou s’il est une simple annexe du parti au pouvoir?

               Pourtant le budget du Ministère des Affaires religieuses s’élève à 68 milliards, c’est-à-dire à plus de 186 millions par jour. Le contribuable est en droit de se demander à quoi sert cet argent si ce Ministère n’arrive même pas à faire en sorte que les mosquées du pays soient des lieux de culte et non des tribunes de propagande politique au service du parti au pouvoir? Si ce Ministère n’arrive même pas à contrôler le développement fulgurant et anarchique des écoles coraniques dont certaines imposent le voile aux fillettes de trois ans ?!

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