Une étude tuniso-péruvienne sur le secteur informel révèle que 85% des entreprises sont informelles

En Tunisie, 524.000 entreprises sur un total de 616.000 sont extralégales. Les actifs de ces entreprises sont évalués à 34 milliards de dinars. Les actifs commerciaux et immobiliers extralégaux ont, quant à eux, atteint 180 milliards de dinars en 2010, soit onze fois la valeur des entreprises cotées à la Bourse de Tunis, la même année, et quatre fois les investissements directs étrangers en Tunisie depuis 1976.

Extra légalité et aliénation sociale

Ces chiffres sont, entre autres, les constats d’un projet de recherche conduit conjointement par l’UTICA et l’Institut péruvien pour la liberté et la démocratie. Venu présenter le fruit de l’étude devant une foule d’hommes d’affaires et de représentants du gouvernement, dont Hamadi Jebali, le fondateur de l’ONG péruvienne Hernando de Soto s’est accaparé la plus grande plage du débat qui s’est déroulé dans la matinée du 15 décembre au siège de l’UTICA. Et pour cause, la complexité des fondements économiques et sociaux du phénomène de l’extralégalité. Pour cet économiste expert en économie informelle, un entrepreneur informel n’est souvent pas fier de son statut extralégal. « Souvent, ils veulent vivre dans la légalité, accéder à la propriété et accumuler un capital  pour vivre dans la dignité », a-t-il renchérit, tout en revenant sur l’exemple de Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé à la suite de la confiscation de sa marchandises et de sa balance. Un exemple révélateur pour Hernando de Soto, à partir duquel il va itérer son étude aux 64 autres immolations qui ont eu lieu après le 17 décembre dans la région MENA. Pour l’équipe de recherche, le résultat est frappant: « tous les immolés étaient des entrepreneurs informels, ils faisaient des travaux dans des secteurs aussi variés que la restauration, l’immobilier, la distribution de lunettes, la vente de légumes… » Mais, la constatation la plus importante encore a été recueillie auprès des survivants. Ceux-ci se sont trouvés dans un état de détresse parce  qu’ils « ne disposaient pas des instruments légaux pour protéger leurs biens et s’associer en vue de se développer en association. » Face à l’expropriation, à la confiscation et l’humiliation qui s’en était découlée, les entrepreneurs informels n’avaient plus d’autres issues que l’immolation.

Formaliser les informels

« Approcher cette catégorie d’entrepreneurs, aller vers eux, leur expliquer les bienfaits de la légalité », serait selon Hernando de Soto une solution pour l’intégration économique des entrepreneurs extralégaux. Un objectif réaliste et réalisable, a estimé l’économiste péruvien, qui a d’ailleurs mis en exergue la présence du Chef du gouvernement au débat. « Un signe politique fort », a-t-il insisté.

Mais si Hernando de Seto s’est en quelque sorte positionné dans le camp des informels, voulant expliquer leurs réalités, Wided Bouchamaoui, la présidente de l’UTICA, s’est plutôt montrée préoccupée de la situation « critique » des entreprises qu’elle défend. «  Il faudra aussi subir, et contre toutes les logiques réglementaires et institutionnelles, la violation pure et simple de l’espace naturel et vital des entreprises par les soubresauts, les dommages et les préjudices de ce qu’on appelle communément le secteur informel », a martelé la présidente de l’organisation patronale, sur un ton inquiet. Cette même inquiétude a été visible sur les visages des patrons présents au débat. Tous étaient unanimes sur l’urgence d’une réforme intégrale de la situation. Une réforme  dont les grands axes ont été bien précisés par l’étude de l’UTICA et de l’IPLD: il s’agit, après avoir établi le diagnostic de l’extralégalité, de procéder à la capitalisation des pauvres, et ce en éliminant les entraves légales et juridiques devant les entrepreneurs informels.

Une stratégie efficace de communication permettrait également de catalyser le changement. En effet les acteurs de l’économie informelle adhéreraient plus facilement à la légalité si les bénéfices de la capitalisation leur sont montrés et si l’on leur explique « que leurs actifs seront protégés par le même cadre institutionnel qui protège les investisseurs légaux ». Durant le processus de l’accès à la légalité, les entrepreneurs informels, ne devraient pas être rebutés par la complexité des tâches administratives, préconise l’étude. Il s’agit aussi « d’établir des mécanismes de contrôle pour  garantir que le coût des services d’inscription et d’enregistrement soient suffisamment efficaces et que ses utilisateurs ne soient pas tentés de glisser de nouveau dans l’informalité. »

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