Sortir au plus vite de l’ambiguïté

Le pire était à craindre, mais, Dieu merci, il ne s’est pas produit. Pour autant les difficultés demeurent. La tension politique et sociale persiste, elle n’a fait que changer de nature. La grève décrétée par l’UGTT n’a pas eu lieu. Sage décision qui prouve à quel point la centrale ouvrière a pu manœuvrer à la perfection. Dans le rôle de victime de violences et de machinations partisanes, elle a fait monter la pression à son paroxysme. Elle s’est attirée la sympathie, la solidarité et jusqu’à l’appui de larges franges de la société civile, de partis politiques et d’organismes internationaux. Elle a tenu tête à la principale formation politique et réussi l’exploit de l’acculer à la défensive, en jetant le trouble sur son image auprès de l’opinion publique. Ici et ailleurs. Elle a donné le sentiment de vouloir aller jusqu’au bout de sa décision avant de renoncer in extrémis à mettre à exécution sa menace de grève.

L’UGTT aura atteint son objectif même si, en apparence, elle ne semble pas, au regard de ses demandes, avoir obtenu gain de cause. Elle exigeait comme base de négociation qu’Ennahdha fasse acte de repentance à son égard, que le gouvernement dissolve les ligues de protection de la révolution qui l’ont agressée, et que l’on remette à l’honneur son initiative de dialogue national…Vaines demandes ? Pas si sûr, car certains faits et gestes des parties concernées disent mieux que des propos arrachés et tenus sans conviction. Enfin, on en saura plus dans les quarante jours à venir. Qui vivra verra… Seule certitude : en matière de compromis, les différents protagonistes, qu’ils soient acteurs politiques ou sociaux, s’affirment au sommet de leur art. La peur du vide, du désordre, du chaos est – il est vrai – bonne conseillère. Nécessité fait loi.

Des Tunisiens, confrontés à des situations inédites de pénurie, d’inflation, d’instabilité, d’insécurité et d’incertitude

Le dénouement du bras de fer UGTT-Ennahdha  par procuration ; l’accord obtenu à l’arraché a, certes, éloigné le spectre d’une grève générale dont le choc politique et social est aussi sinon plus violent que les dégâts économiques et financiers que certains de nos économistes avaient exagérément estimés. Cet accord, qui a mis en sourdine l’affrontement UGTT-Ennahdha, restaure et réaffirme la crédibilité de l’organisation ouvrière. Elle annule la grève et récolte en temps réel les dividendes de la détente. Elle met en avant l’intérêt supérieur de la nation et s’interdit d’ajouter une crise à la crise que vit le pays. Et celle-ci est bien réelle en raison de la dégradation des fondamentaux politiques, économiques et financiers et surtout de l’état d’esprit des Tunisiens, confrontés à des situations inédites de pénurie, d’inflation, d’instabilité, d’insécurité et d’incertitude.

La grève annulée… Le soulagement n’aura été que de très courte durée. Cette détente s’est vite fracassée contre le mur des frustrations voire de la colère de contribuables qui n’en peuvent plus. La décision de l’UGTT a eu aussi pour effet de surexposer le gouvernement, tiraillé entre les demandes excessives  et l’impatience des gens et les coups de boutoir des irréductibles et des ultras de la coalition partisane au pouvoir. Il a beau subir les intransigeances des uns et des autres, cela ne l’exonère pas, aux yeux du public, de la responsabilité de la dégradation de la situation économique et sociale.

Et ce n’est pas la récente dégradation par Fitch Ratings de la note de la Tunisie, qui accroît le risque spéculatif du pays, qui va arranger les choses. L’agence de notation – qui a du reste fermé ses bureaux à Tunis – nous a fait perdre un B et le peu d’illusions qui nous restaient.

Passées les frayeurs de la grève générale, la peur grave et diffuse des « agressions » vécues quotidiennement sous l’effet décapant de la poussée de l’inflation, de la montée – sinon de la persistance – du chômage, de la détérioration du niveau de vie, de l’aggravation de la fracture sociale, refait surface. La pénurie de lait, de médicaments, de produits faisant partie du quotidien des Tunisiens, de véhicules utilitaires… contribue, si elle n’attise pas leur frustration et leur colère. La montée des périls: les djihadistes armés se répandent dans les montagnes comme une traînée de poudre et ont déjà fait leur première victime parmi les rangs des forces de l’ordre, ajoute à leur désarroi et à leurs craintes. Et ce n’est pas la récente dégradation par Fitch Ratings de la note de la Tunisie, qui accroît le risque spéculatif du pays, qui va arranger les choses. L’agence de notation – qui a du reste fermé ses bureaux à Tunis – nous a fait perdre un B et le peu d’illusions qui nous restaient. On n’en est plus aux A. Inutile de revenir sur les raisons de cette  sanction qui sont autant d’ordre politique que commercial et financier. L’alerte est sérieuse. On aurait tort de la sous-estimer et de ne pas la considérer comme telle. Cette dégradation n’est pas de nature à éclaircir l’horizon de la transition économique et démocratique. On pressent déjà que le rebond de l’économie nationale n’en sera que plus long et plus difficile.

L’UGTT qui a fait le trop-plein de ses revendications salariales, au grand dam des chefs d’entreprises qui ne sont plus en situation de donner de la voix, sort indemne. Le gouvernement, pour sa part, tiraillé entre les exigences des uns et des autres, ceux-là mêmes qui sont censés lui apporter leur soutien – allez savoir pourquoi – peine à se faire entendre et à offrir une véritable perspective, en dépit de l’effort qu’il déploie et qui est loin d’être insignifiant. Mais les difficultés iront croissant tant qu’il n’aura pas réussi à imposer aux différents protagonistes et d’abord aux membres de sa coalition parmi les plus irréductibles d’entre eux, une ligne directrice claire et précise.

Les Tunisiens qu’ils soient étudiants, chômeurs, salariés ou chefs d’entreprise ont besoin d’y voir clair. Ils cherchent à être rassurés et sécurisés. Ils se passeraient volontiers de grands discours incantatoires à connotation électoraliste. Ils sollicitent davantage des actions et des initiatives à effet immédiat, de nature à répandre un sentiment de quiétude et de sérénité à même de développer notre capacité de vivre-ensemble. L’avenir, ils sauront s’en charger, le construire et le conquérir. Mais il faut au préalable que l’Etat réussisse à rétablir la sécurité, qu’il fasse la démonstration de sa capacité à faire respecter l’Etat de droit et la réconciliation nationale, qu’il parvienne à mettre hors d’état de nuire les spéculateurs, les fauteurs de troubles et les ligues quasi paramilitaires, qui s’autoproclament défenseurs de la révolution alors que, par leur violence, elles s’en font les fossoyeurs.

Il faut sortir de cette ambiguïté qui plombe l’investissement et nourrit les tensions

La solution est tout indiquée et elle est à notre portée. Il suffit de traduire dans les faits les récentes propositions du Chef du gouvernement qui entend en finir au plus vite avec cette situation de ni-ni : un « provisoire » qui dure sans pouvoir travailler dans la durée. Ce scénario est le pire de tous, il est porteur de toutes les interrogations, des suspicions et des manœuvres électoralistes peu propices à une véritable relance de l’économie. Il faut sortir de cette ambiguïté qui plombe l’investissement et nourrit les tensions.

Le chef de l’exécutif propose à fin juin l’organisation des élections présidentielles et législatives. L’opposition, très déterminée et résolue à exiger du gouvernement une feuille de route, devrait pouvoir l’appuyer dans cette démarche. Elle est placée face à ses responsabilités, car la balle est désormais dans son propre camp. Il lui suffit de souscrire au calendrier – bien réaliste – que propose le Chef du gouvernement, M. Hamadi Jebali. Vouloir reporter l’échéance, fut-ce de quelques mois, c’est prendre le risque d’exposer la nation à davantage de tiraillements politiques, économiques et sociaux qui mettront en danger, au-delà de la transition démocratique elle-même, l’intégrité du pays et son indispensable unité nationale.

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