Sortir de la logique de l’affrontement

On ne se méfie jamais assez des pièges du pouvoir. On est beaucoup plus ouvert, plus tolérant à la ligne de départ qu’à l’arrivée. Il est vrai qu’il est beaucoup plus facile de le conquérir en démocratie que de s’y maintenir. Les convictions démocratiques des acteurs politiques, pour louables qu’elles soient, ne sauraient, à elles seules, pérenniser la démocratie, en l’absence d’institutions et de mécanismes de veille, de supervision et, le cas échéant, de sanction des dérives de nature à la fragiliser ou à la mettre en péril.

A l’épreuve du pouvoir, Ennahdha, en raison de l’attitude et de la posture de certains de ses dirigeants, pas forcément au gouvernement, a perdu de son humilité et le pays de ses illusions. Le résultat est que le berceau du Printemps arabe va de crise en crise et d’agitation en convulsion aggravée.

Chef de file de la coalition au pouvoir,  le parti Ennahdha donne souvent à penser qu’il se met au travers de l’action gouvernementale, alors qu’il est censé la soutenir en se faisant le héraut d’un véritable consensus national.

A croire qu’il s’ingénie à la mettre en difficulté, à la désarçonner à chacune de ses avancées. En la matière, les attitudes de l’aile dure, ses déclarations à l’emporte-pièce  font plus pour ternir le bilan du gouvernement que l’opposition et autant que le chef de l’Etat qui le juge si sévèrement, qu’il propose la formation d’un gouvernement de compétences nationales.

Harcelé de partout, le gouvernement Jebali est contraint de réagir aux évènements dans l’urgence. Il ne donne plus le sentiment d’être dans l’action, privé qu’il est d’une réelle capacité d’anticipation. Et pour cause! Il est submergé par les irruptions de ces crises récurrentes qui se rapprochent dangereusement. Il doit pourtant, même si son mandat est limité dans le temps, se projeter dans l’avenir et engager aujourd’hui les nécessaires réformes sans lesquelles il ne peut ouvrir la voie à  un développement durable et équilibré.

Siliana restera, de ce point de vue, comme une tache noire dans le bilan du gouvernement – il a dû battre en retraite  pour n’avoir pas su ou pu écouter les doléances qui montaient du fond de la région des déçus de la révolution. Il ne s’en est pas encore remis de cette dure épreuve qu’il est confronté à la plus grave crise post-révolution. Au moment même où il venait de signer, avec la principale organisation syndicale, un impressionnant accord salarial annonciateur d’une véritable paix sociale.

Et puis patatras!… L’effusion de joie de la matinée s’est brusquement fracassée, à quelques minutes près, contre le mur de l’intolérance de groupuscules de l’extrême dont les liens avec Ennahdha, s’ils ne sont pas établis, ne sont pas non plus démentis. Ils ont pris d’assaut  le siège de l’Ugtt, berceau du syndicalisme tunisien, arabe et africain. A l’heure où la direction se préparait à commémorer le  60ème anniversaire de l’assassinat  de Farhat Hached qui paya de sa vie l’indépendance nationale et l’émancipation de la classe ouvrière.

Ceux qui ont pris pour cible le bastion de l’Ugtt, en se livrant  à une démonstration de force d’une rare violence au motif de « nettoyer » l’Ittihad, ont commis l’irréparable. Ils ont franchi toutes les lignes rouges. C’était la faute de trop.

Qui sont-ils? Qu’ont-ils derrière la tête? Que voudraient-ils au juste? Se pourrait-il qu’ils chercheraient à empêcher le gouvernement – qu’ils se gardent pourtant de critiquer – de conduire la transition économique et politique? On sait où pourrait nous mener ce genre de manœuvres porteuses de désordre, de chaos, de division et de guerre civile.

Les Tunisiens ont découvert avec effroi et indignation ces pratiques inquisitoires d’un autre âge. Ils se voyaient sur une autre trajectoire: cap sur la démocratie, croyons-nous savoir, mais c’est le spectre de l’intolérance qu’on voit défiler à l’horizon. Il est peu probable que les défenseurs zélés – ou même à demi-mots –  de ces pratiques à la hussarde gagnent à leur cause le sentiment national. Ceux qui espéraient effrayer, intimider et déstabiliser l’Ugtt, comme hier, des personnes ou des partis politiques, ont réussi à produire l’effet contraire.

L’Ugtt n’est jamais aussi forte, unie et combative que dans l’adversité. Elle a riposté en décrétant le 13 décembre journée de grève générale. Les Tunisiens, peu passionnés de politique, d’habitude si prompts à dénoncer ces arrêts de travail qui les prennent en otage, sont beaucoup plus cléments dans leurs commentaires, quand ils n’épousent pas la cause syndicale. Le patronat lui-même semble sur la réserve, de peur de donner à penser qu’il cautionne, ou tolère, l’agression dont a été victime la centrale ouvrière. Les ligues pour la protection de la révolution chercheraient-elles à marginaliser l’Ugtt qu’ elles ont, au final, réussi l’exploit de la replacer au cœur de l’échiquier politique national.

Ouhibouka ya chaab

Oser agresser l’Ugtt en lui déclarant la guerre le jour du recueillement à la mémoire de Hached, l’une des plus grandes figures nationales, n’est rien moins qu’une faute politique. Aucun mobile ne peut justifier une telle attitude. Le pays en paiera  un lourd tribut, quelle qu’en soit l’issue. L’inculture politico-historique est à ce point tragique qu’on en arrive à commettre l’injustifiable. L’histoire ne se réinvente pas à chaque épisode de la vie de la nation. Elle ne s’écrit pas à façon. Aura-t-on oublié le fameux cri de guerre et de ralliement de Hached (ouhibouka ya chaab) contre lequel s’est fracassée  la colonisation? On ne souille pas sa mémoire sans que cela ne révulse la conscience nationale.

Les détracteurs de l’Ugtt – qui furent pourtant ses alliés d’hier – s’offusquent et dénoncent aujourd’hui son immixtion dans le champ politique. Ils seraient bien inspirés de mener au plus vite  la transition démocratique et économique. La démocratie évacue de facto la centrale ouvrière de la sphère politique ou tout au moins de la politique politicienne. Il n’y a que le déficit de démocratie qui fait de toute organisation ouvrière le défenseur des libertés et de la dignité.

Que l’Ugtt soit aujourd’hui prise à partie par les ligues de protection de la révolution ou par les propos enflammés de formations ou de responsables politiques proches de la troïka  au pouvoir aggrave plus qu’il ne résout le problème. Ces attaques accentuent même son raidissement politique.

L’atmosphère lourde, chargée de tensions, de périls et de menaces qui empoisonnent le climat social et plombe l’économie ne mène nulle part, sinon à la ruine du pays. En politique, il n’y a pas d’attitude et de position qui soient définitivement tranchées. Pour autant, la confiance et la sérénité sont nécessaires pour retrouver les canaux du dialogue et de l’apaisement social et politique. Entre ce que demande l’Ugtt et ce que peut le gouvernement, le gap est moins grand qu’il n’y paraît, si on a le souci de préserver la paix sociale et de réussir la transition démocratique. Il faut, à tout prix, sortir de la logique de l’affrontement et retrouver au plus vite les vertus du consensus nationale et d’une saine cohabitation. Hors de l’apaisement, point de salut. Nous avons l’obligation de regarder ensemble l’avenir en face, en déblayant le terrain des éléments qui l’encombrent.

Le gouvernement est dans son rôle. Il n’a pas failli même s’il n’est pas exempt de reproches. Il aurait pu mieux faire, mais il n’était pas exclu qu’il fasse moins bien que ce qu’il a réalisé au regard du désordre ambiant et de la conjoncture économique mondiale. Il n’a pas besoin de supplétifs aux méthodes violentes pour aller plus vite et plus loin, au moment où l’économie donne des signes évidents de reprise.

Pourtant le résultat est désastreux. L’agression dont a été victime l’Ugtt a torpillé l’entente retrouvée entre le gouvernement et la centrale syndicale et compromis la paix sociale. Elle met en danger le pacte social que les partenaires sociaux se préparent à signer. Dire qu’ils l’ont voulu et conçu comme un pacte de croissance !

L’Ugtt se raidit. Elle décrète la grève générale pour le 13 décembre. Sfax, Kasserine, Sidi Bouzid et Gafsa n’ont pas attendu pour se mettre en grève générale,  au lendemain même de cette provocation. Les dignitaires politiques qui soutiennent ces ligues pour la protection de la révolution sauront au moins décrypter ces messages et ces signaux. Ils doivent revenir aux fondamentaux de la démocratie. Pour retrouver le sentier d’une vie politique et sociale apaisée, en cohérence avec les objectifs de la démocratie.

Hier, on pouvait encore penser que c’étaient des revendications excessives de l’Ugtt qui faisaient obstacle à la reprise rapide de l’économie, de l’emploi et de l’investissement.  Aujourd’hui, le trouble s’installe, l’Ugtt n’est plus seule en cause, si tant est qu’elle l’ait jamais été. On sait, en revanche, qui provoque et entretient les tensions, distille la peur : peur d’investir, d’entreprendre et de s’aventurer, à cet effet, dans les régions laissées en déshérence.

Une grève générale, si elle se confirme, laissera de graves séquelles et provoquera un énorme traumatisme politique et social autant qu’économique. Ceux par qui cette crise est arrivée feraient bien de se ressaisir plutôt que de jouer aux vierges effarouchées ou de pousser des cris d’orfraie.  L’Ugtt ne doit pas, pour sa part, manquer de discernement. Décréter la grève générale ajouterait à la gravité de la situation et aux souffrances de l’économie nationale. Et priverait demain la centrale de marge de manœuvre et de moyens d’action. Elle ne capitule pas en y renonçant ;  elle ne ferait qu’affirmer son sens de la responsabilité. Et cela  la grandirait davantage. Le chef du Gouvernement a les ressorts, les ressources qui lui permettent de dénouer la crise. Il a pris l’engagement de parachever, aux moindres coûts sociaux et politiques, le processus de transition démocratique. Il est en capacité de mettre fin au plus vite à ces guerres de tranchées qui sapent les fondements de la 2ème République en gestation. Il y a d’autres guerres autrement plus glorieuses à mener contre le chômage, l’exclusion, l’inégalité sociale et le déséquilibre régional. Celles-ci, soyons-en certains, n’attendent plus. L’urgence frappe à nos portes

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