Immaturité politique et fanatisme obtus

            Qui n’a pas rêvé un jour de revivre quelques tranches des plus belles années de sa vie. Pour beaucoup, les plus belles années sont incontestablement celles de l’université, à condition qu’elle ne soit pas celle d’aujourd’hui. En effet, quand on voit la dégradation vertigineuse du niveau de l’enseignement et de la qualité des diplômes; quand on constate comment des questions aussi futiles que celle du Niqab peuvent mettre l’université sens dessus dessous; quand on observe comment un doyen est traîné devant la justice pour des accusations abracadabrantes; et, pour couronner le tout, quand on a un ministre qui passe de « la vente du persil », selon ses propres termes, à la gestion du département de l’Enseignement supérieur, on se surprend à remercier Dieu d’avoir 60 ans aujourd’hui.

               Car, parmi les hommes et les femmes qui ont 60 ans aujourd’hui, beaucoup étaient des étudiants au début des années 1970, c’est-à-dire pendant l’âge d’or de l’université tunisienne. Les diplômes étaient aussi valeureux que ceux délivrés par les universités européennes, l’enseignement était aussi rigoureux, les doyens étaient respectés par les étudiants et par les autorités de tutelle, et les ministres qui géraient  les départements de l’enseignement supérieur avaient de l’envergure.

               Mais ceci n’empêchait pas une intense activité politique au sein de l’université, dominée alors par la gauche marxiste qui avait réussi à marginaliser à l’extrême les étudiants destouriens et à réduire à sa plus simple expression le courant islamiste, alors balbutiant.

               A la faculté de droit de Tunis par exemple, au début des années 1970, face au torrent marxiste, il y a avait un seul étudiant islamiste, oui un seul, qui avait le courage de prendre place sur « la pierre de Socrate » et de s’adresser à la foule des étudiants : Hassan Ghodhbani. Ses interventions étaient accueillies par des sourires narquois ou des commentaires sarcastiques, mais tous le respectaient pour son courage à ramer à contre-courant, à parler à une assistance gagnée à 90% à la gauche, à dire ce qu’il avait à dire tout en sachant qu’il n’aurait pour toute réponse que des sarcasmes.

               Aujourd’hui, Me Ghodhbani est un avocat respectable. En plus de la veuve et de l’orphelin, il avait défendu hier Rached Ghannouchi et défend aujourd’hui Abdallah Kallal. Il avait défendu le premier sous la dictature de Ben Ali, et défend le second sous le régime de plus en plus autoritaire des islamistes. Il avait défendu hier Ghannouchi devant une justice « totalement inféodée à la dictature », et défend aujourd’hui Kallal devant une justice qui se trouve dans un état « pire que celui dans lequel elle se trouvait sous Ben Ali », selon les propres termes de Me Ghodhbani.

               Après cette brève digression, la question que l’on se permet de poser ici est comment est-on passé en l’espace de 40 ans d’une tendance politico-religieuse, balbutiante à l’université et quasi-inexistante dans la société, à un courant dominant qui a pu accéder au pouvoir à la faveur de la révolution du 14 janvier 2011 ?

               Il va sans dire que la réponse à une telle question nécessite des volumes et des milliers de pages, et, par conséquent, nous ne pouvons pas dans cet article embrasser cette question dans toutes ses facettes et toute la profondeur requise. Toutefois, il est possible d’effleurer les grandes lignes de cette évolution qui a fini par mettre le pays au bord d’une crise explosive inconnue dans l’histoire moderne de la Tunisie.

               Le régime de Bourguiba et celui de Ben Ali assument une lourde responsabilité à cet égard. Le premier a, à un certain moment, jugé opportun d’encourager les islamistes dans le but de faire contrepoids à la gauche dont le dynamisme et l’attrait qu’elle exerçait sur l’élite intellectuelle  étaient considérés, à tort ou à raison, comme inquiétants par le pouvoir en place. C’était une erreur stratégique dont on n’a pas encore fini de payer le prix.

               Le régime novembriste assume une responsabilité plus lourde encore. Après avoir tenté, de bonne ou de mauvaise foi, Dieu seul le sait, de les intégrer dans le jeu politique à travers le fameux « Pacte National », signé au nom d’ « Ennahdha » par l’actuel ministre de la Justice, Noureddine Bhiri, Ben Ali avait brusquement changé de stratégie. La lune de miel entre le futur dictateur et les islamistes était de courte durée. Bien que Ghannouchi ait dit avoir « confiance en Dieu d’abord, et en Ben Ali ensuite », et bien que les islamistes aient soutenu la candidature de Ben Ali à l’élection présidentielle d’avril 1989, celui-ci avait entrepris au début des années 1990 de les pourchasser et de les traîner devant les tribunaux de sûreté de l’Etat sous le prétexte de la « lutte anti-terroriste ».

               En agissant ainsi, il avait fait d’eux des victimes de la répression, leur offrant un fond de commerce inespéré qu’ « Ennahdha » a fait fructifier hier pour arriver au pouvoir, et qu’elle oppose aujourd’hui à ses adversaires chaque fois que le gouvernement qu’elle domine se trouve confronté à des difficultés.

               Pire encore, en transformant le pouvoir républicain en pouvoir mafieux, en instaurant un système de corruption généralisé dont les ficelles étaient entre les mains de ses proches et, en particulier, sa famille et sa belle famille, en aggravant les inégalités sociales et régionales, en accentuant la marginalisation de la « ceinture de pauvreté autour de la capitale et des gouvernorats du nord-ouest, du centre-ouest et du sud, Ben Ali a balisé le terrain à son renversement et à son remplacement au pouvoir par ses pires ennemis, les islamistes, bien qu’ils n’aient participé ni de près ni de loin à la révolution du 14 janvier 2011.

               Dans les années 1980, l’université était transformée en un lieu d’affrontement entre les partisans de la gauche et les islamistes qui militaient sous la bannière du Mouvement de la Tendance islamique (MTI), créé par Rached Ghannouchi, Abdelfattah Mourou et quelques autres.

               A un certain moment, la violence islamiste n’était plus circonscrite à l’intérieur de l’enceinte universitaire.  Avec les attentats de Sousse, de Monastir et de Bab Souika, commandités par les dirigeants du MTI, la répression des islamistes avait redoublé d’intensité. Leur réaction était de penser à prendre carrément le pouvoir à travers un coup d’état qu’ils avaient préparé pour le dimanche 8 novembre 1987, à travers l’infiltration de l’armée. Leur projet avait avorté parce que Ben Ali les avait devancés de 24 heures.

             Salah Karkar, alors l’un des principaux dirigeants du MTI, a reconnu que son organisation avait commandité un coup d’état pour le 8 novembre 1987 en infiltrant l’armée. Il avait affirmé notamment: « les sympathisants du MTI au sein de l’armée préparaient un coup d’état, prévu pour le 8 novembre 1987. Cette décision a été adoptée par le bureau politique du mouvement islamiste […] Nous n’avions pas d’autre issue […] le régime nous avait déclaré la guerre. » (Cité par Nicolas Beau et Jean Pierre Tuquoi dans ‘Notre ami Ben Ali’, Editions de la Découverte, page 41.)

               Maintenant, on est en droit de se demander si le Mouvement islamiste qui avait tenté de prendre le pouvoir par la violence et qui, par un concours de circonstances extraordinaires, y a accédé à travers des élections démocratiques, est prêt à jouer le jeu de la démocratie, c’est-à-dire à organiser d’autres élections démocratiques et à céder le pouvoir aux vainqueurs en cas d’échec?

               Mais un pays qui vit au rythme des crises successives est-il en mesure d’organiser des élections démocratiques et d’instaurer pacifiquement l’alternance au pouvoir? Beaucoup commencent à douter de la réussite de la transition démocratique, compte tenu de la propension déroutante des opprimés d’hier à devenir les oppresseurs d’aujourd’hui. Les décisions, les comportements, les attitudes des responsables gouvernementaux et des cadres d’Ennahdha prouvent que les islamistes ne sont guère prêts à lâcher le pouvoir aussi facilement qu’ils y ont accédé.

               La preuve se trouve dans leur détermination à dominer les structures de l’Etat; dans la transformation de la rédaction de la Constitution en mission subalterne de l’Assemblée constituante; dans la célèbre vidéo de Ghannouchi invitant les salafistes à la patience; dans les tentatives, vaines jusqu’à présent, à asservir les médias; dans leur refus de libérer la justice du  carcan du Ministère du même nom; et, last but not least, dans leur obstination à faire des organisations de la société civile et de la plus importante d’entre-elles, l’UGTT, des ennemies parce qu’elles refusent de se soumettre au diktat d’ « Ennahdha ».

               L’immaturité politique et le fanatisme obtus qui caractérisent certains dirigeants influents du parti au pouvoir, expliquent l’erreur catastrophique d’ « Ennahdha » consistant à transformer en ennemi quiconque, (organisation, média ou intellectuel), se montre critique envers la gestion chaotique du pays par les islamistes, ou exprime le désir de les voir quitter le pouvoir lors des prochaines élections.

                 Des spéculations font surface de temps à autre dans les médias pour nous décrire « Ennahdha » comme un parti divisé entre « faucons » et « colombes », et que le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, est le chef de file des « colombes ». Mais quand on lit la récente interview qu’il a accordée au journal londonien « Acharq Al Awsat », on se convainc qu’ « Ennahdha » est plutôt un parti monolithique dont les membres, de la base au sommet, œuvrent pour un seul et même objectif.

                         Dans l’interview en question, M. Jebali affirmait notamment : « notre catastrophe, c’est notre élite. » Les membres de cette élite, c’est-à-dire dans l’esprit du chef du gouvernement tous les intellectuels qui s’opposent au projet islamiste, sont décrits comme « des fauves qui déchirent le corps sanglant de la Tunisie. »

                       Il va sans dire que ni M.Jebali, ni ses ministres, ni les cadres d’ « Ennahdha » ne sont inclus dans l’élite tunisienne. Pas seulement parce qu’ils ne sont pas des fauves réunis autour du festin sanglant, mais surtout parce que ce qu’ils ont accompli depuis leur accession au pouvoir jusqu’à ce jour est loin d’être un travail d’élite.

 

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