De la grève

On connaît tous, plus ou moins, ce phénomène social qu’on appelle la grève. Un droit reconnu  par toutes les constitutions démocratiques, mais aussi un symbole de liberté et d’autonomie du travailleur, une arme spécifiquement syndicaliste et  un outil collectif  aux mains de la classe ouvrière pour démontrer sa force face aux employeurs et défendre ses intérêts. Cependant, il n’y a pas que le domaine de l’emploi qui soit concerné par les luttes sociales, même si le monde du travail  s’est considérablement pacifié et assagi. D’autres formes de luttes demeurent engagées pour dénoncer les coups portés à  l’Etat social en protestation contre  les coupes budgétaires touchant l’éducation ou la santé, la hausse des prix, le gel des salaires, les plans de rigueur ou simplement  pour défendre les droits, la liberté, la dignité et l’avenir.

La grève peut consister en un arrêt de travail de quelques heures ou de quelques jours, le temps de régler le conflit avec la direction, se limiter au blocage momentané de l’outil de production, au freinage et à l’absentéisme, ou carrément sombrer dans la violence par des affrontements avec les forces de l’ordre, la séquestration des membres de la direction de l’entreprise et la destruction de l’outil de travail. Certaines grèves sont des actes proprement économiques, comme celles des transports qui peuvent représenter une menace économique préjudiciable à la survie des entreprises commerciales ou industrielles, tributaires de leur moyens de transport, ou  décourager le tourisme et l’implantation des entreprises étrangères. D’autres solidarités, par leur  forte charge symbolique, comme  la grève des boulangers,  par exemple, si elles venaient à survenir, tourneraient aussitôt  à l’émeute.

La grève générale est immédiatement dénoncée comme une offense inqualifiable contre l’ordre républicain

Dans ce domaine, la spécificité de chaque lutte affecte nécessairement la forme de mobilisation. Ainsi la grève peut être tournante, perlée, sauvage, de zèle, avec piquet de grève ou avec  occupation, au finish,  sectorielle, régionale, touchant une ville ou une localité, ou grève extrême qualifiée alors de générale, survivance du syndicalisme révolutionnaire du début du XXe siècle, regroupant l’ensemble ou la grande majorité des travailleurs d’un pays autour des mêmes revendications principales. Elle prend alors une connotation franchement politique voire un caractère insurrectionnel évident. Il ne s’agit plus alors d’infléchir la position prise par l’employeur sur des revendications professionnelles, mais de se positionner en adversaire du gouvernement, paralyser sans discrimination l’ensemble de l’activité d’un pays et engager une épreuve de force avec le régime en place. L’appel à la grève générale galvanise ainsi travailleurs et société civile dans leur action  de lutte quotidienne, leur ouvrant un horizon révolutionnaire qui dépasse les simples revendications d’améliorations immédiates.

Particulièrement exécrée par les Etats totalitaires, qui ne reconnaissent ni partis ni centrales ouvrières, la grève est perçue comme  une source de division de la nation et l’appel à l’arrêt du travail un facteur de discorde. A quoi bon des syndicats, disent-ils,  dès  lors que le parti au pouvoir, qui s’est assuré le monopole de la parole et de la pensée politique, occupe tout l’espace de la vie publique, veille à organiser le monde patronal  aussi bien qu’ouvrier et se présente comme le défenseur légitime des intérêts de tous les citoyens. La grève est alors partout interdite, purement et simplement, exclue de l’espace social et, lorsqu’un syndicat est toléré, l’Etat fait tout pour l’encadrer, le mettre au pas, le manipuler, le maintenir dans  son giron en l’intégrant dans les rouages de la discipline. Dans les rares cas où une grève est reconnue inéluctable, malgré tous les efforts pour désamorcer le conflit, malgré la « persuasion et le dialogue », elle est immédiatement dénoncée comme une offense inqualifiable contre l’ordre républicain, une provocation destinée à saper la cohésion sociale, un complot ourdi par les ennemis du pays, une trahison opérée contre le peuple et un crime inexcusable  sous un régime qui fait de la stabilité sociale   sa marque de fabrique.

En attaquant l’UGTT, les islamistes ne se sont pas trompés d’adversaire

La grève générale prévue pour le 13 décembre, témoigne de la détermination de la centrale syndicale tunisienne à ne pas rester confinée dans sa fonction d’intermédiaire, car  on n’est pas dans une grève de pression dans une négociation, mais une grève d’expression de volonté de changement social.  Fidèle à son histoire militante et nonobstant ses dérives passées, ses compromissions et son suivisme, l’UGTT fut, quoiqu’on en pense, la seule institution concurrente au RCD et est aujourd’hui la seule opposition possible et crédible aux islamistes, même si ce statut l’oblige à sortir de son rôle pour devenir emblématique d’une opposition politique par défaut, lieu d’expression des attentes, non pas seulement du monde du travail, mais de tous ceux qui assistent désabusés au spectacle d’une opposition politique fragmentée, d’une société qui s’écroule et d’une économie qui s’effondre. Qui craignent de plus en plus la stratégie pernicieuse, les dérives fascisantes et la déraison qui se sont emparées d’un parti qui se méprend lourdement sur sa véritable puissance. En attaquant l’UGTT, les islamistes ne se sont pas trompés d’adversaire. En engageant l’épreuve de force avec Ennahdha, l’UGTT entre en  lutte ouverte contre ceux qui cherchent à confisquer l’Etat, devient un  groupement de résistance, ne tient pas compte que du producteur, mais du citoyen, sursoit à la lutte des classes pour la lutte politique et mène résolument son action à l’intérieur des formes démocratiques. La grève générale échappe ainsi aux prises d’une critique rationaliste, devient un  moyen d’agir sur le présent et ne doit par conséquent se juger qu’au point de vue de l’action.

La  grève de la faim semble faire de plus en plus d’émules et revêt une sorte de légitimité… 

Il y a, bien sûr,  d’autres façons de protester, surtout lorsqu’on veut  attirer l’attention de l’opinion publique sur une situation de désespérance individuelle, dans des cas particulièrement tragiques, ou sur une injustice dont la dénonciation, lorsqu’il ne s’agit pas de l’employeur mais de l’Etat ou de la société dans son ensemble,  ne peut se faire que par un geste spectaculaire dont il faut encore scruter les origines dans les pratiques spirituelles anciennes de l’ascèse. On cesse alors de se ravitailler. A deux jours d’intervalle mouraient dans la prison où ils étaient en détention préventive deux jeunes salafistes après près de deux mois de grève de la faim en protestation contre ce qu’ils considéraient comme un emprisonnement abusif. Inaugurant de leur nom le martyrologe  islamiste. Une sorte d’émulation vers l’absolue s’est emparé de ces jeunes déterminés à honorer leur engagement à tenir, jusqu’à la mort s’il le faut. Il est clair que devant leur intransigeance  suicidaire et  leur soif d’absolu dans un engagement sacrificiel, l’administration  se retrouve en proie au désarroi total. Le  recours  de plus en plus fréquent à cette forme  extrême de protestation, un mode d’action paradoxalement privilégié au sein des démocraties et absent dans les dictatures, la privation volontaire de nourriture gagne de plus en plus de place dans l’arsenal des luttes sociales en Tunisie. L’une des armes  pourtant  les plus employées par les opposants au régime de Ben Ali, conduit  pour la première fois  à la mort sous un gouvernement qui se déclare partisan d’une stratégie d’intégration de toutes les sensibilités politiques.

… Au-delà de l’exigence capricieuse d’obtenir certains droits indus

La  grève de la faim, qui  semble faire de plus en plus d’émules, est devenue un moyen répandu d’obtenir certains droits, revêt une sorte de légitimité dans les  prisons, dans les  universités et  dans les lieux publics pour la reconnaissance du statut de prisonnier politique, pour l’obtention d’un emploi ou pour réparer un préjudice subi. La mise en scène du corps souffrant permet alors d’émouvoir un certain nombre de spectateurs plus ou moins disposés à l’être, de désigner un coupable, de menacer l’adversaire, de mobiliser les soutiens extérieurs, sans que le motif du jeûne volontaire soit amplement justifié, comme c’est le cas pour les quatre grévistes de la faim de l’Ecole nationale de médecine vétérinaire de Sidi  Thabet qui réclament une mise à jour du règlement en vigueur.  Au-delà de l’aspect dérisoire de leur revendication et son côté outrancier qui les rend moins sympathiques au public, au-delà leur exigence capricieuse d’obtenir certains droits indus, il y a cependant des individus, jeunes, qui renoncent de plus en plus à espérer en la communauté humaine, en l’efficacité de l’appel ou de la pression qu’ils pourraient exercer par les voies normales. Ce renoncement à parler et à agir vaut paradoxalement comme parole et comme action. En entreprenant une grève de la faim, ils rompent le lien de vie, avec le reste du monde, avec eux-mêmes  et se retirent dans la solitude, à l’ombre de la mort.

 

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here