Wassila, Bourguiba et les autres… un parfum enivrant de notre histoire

Ce livre, qui trône en évidence dans les vitrines des plus grandes librairies de Tunis, contient une série d’entretiens croustillants et inédits, réalisés de novembre 1972 à mars 1973, par Jacqueline Gaspar, une amie de longue date, de Wassila Bourguiba.

L’ouvrage qui s’étale sur 196 pages évoque l’enfance de Wassila Ben Ammar, l’absence du père mort très jeune, les rêves de l’adolescente éprise de liberté, le mariage raté et le divorce avec son premier époux, la rencontre avec le jeune leader Habib Bourguiba, la vie quotidienne avec le « Combattant suprême ».Enfin, le portrait des dirigeants arabes et étrangers rencontrés au gré de ses voyages officiels et surtout « officieux », sans omettre les événements majeurs qui ont secoué la Tunisie dans ces années charnières marquées par le collectivisme de Ben Salah et le libéralisme effréné de Nouira.

Un témoignage haut en couleur qui lève une partie du voile sur la personnalité de la « Mejda », ex-première Dame de Tunisie.

Nous reprenons ci-après quelques extraits tels quels, contenant parfois des expressions de langage particulières de l’époque de Wassila :

Question : Raconte-moi un peu la vie que menait en 1938, une jeune femme comme toi, qui se mariait d’une façon tout à fait traditionnelle et qui avait une personnalité telle que la tienne. Bon, tu t’es mariée, tu es arrivée dans cette maison ? Que s’est-il passé ? As-tu vécu seule avec ton mari ou dans sa famille ?

J’ai vécu dans sa famille. J’avais préparé une maison à Tunis pour que nous y habitions seuls. La famille habitait Sidi Bou Saïd. Nous avions quand même habité seuls dans cette petite villa pendant un ou deux ans et puis peu à peu, sa famille (sa mère, trois sœurs et trois frères), jour après jour, les uns après les autres, sont venus habiter avec moi. Cela ne me choquait pas parce que je les aimais beaucoup, c’était des amis mais je n’avais plus de liberté et puis mon mari était l’aîné, il dépensait pour toute la famille et dans cette villa qui avait trois pièces, nous avons très vite été dix personnes et mon mari payait pour tout le monde avec l’argent que rapportait sa propriété de famille. C’est la tradition dans nos pays et puis je te l’ai dit, je les aimais, nous sortions ensemble, nous allions au cinéma ou nous promener l’après-midi. Au bout d’un an j’étais épuisée, moi j’avais aussi ma famille et je m’étais mariée en partie pour l’aider et avec toutes ces charges nous n’arrivions même plus à payer le loyer.

Nous vivions donc sur l’argent de la propriété qui était à toute la famille de mon mari, nous avions des dettes et plus un sou. Alors j’ai dit qu’il fallait liquider la villa et habiter la propriété. Une partie de la famille est restée à Sidi Bou Saïd, les jeunes filles sont venues à la campagne avec moi, ainsi que ma belle-mère et nous avons vécu comme des campagnards. J’ai acheté un troupeau avec mon argent personnel et j’ai pu avec cela aider ma famille. J’aimais cette vie, je faisais tous les travaux de la ferme et même je conduisais le tracteur. A la ferme, je travaillais pour mon mari mais avec mon troupeau acheté avec mon argent personnel, j’ai pu par exemple aider mon frère à payer ses études. Dans la propriété, malgré tout le travail nous arrivions à peine à joindre les deux bouts. Les ouvriers gagnaient leur vie, nous vivions mais nous ne pouvions pas mettre un sou de côté C’était une propriété de céréales, il y avait peu de choses et elle était hypothéquée. Je suis restée là pendant quinze ans.

J’aimais bien cette vie mais je faisais cela surtout pour gagner mon pain. Mon rêve c’était d’avoir une maison rien que pour moi et un cuisinier ! Peut- être parce que je faisais la cuisine pour tout le monde, je me disais, le repos ce serait d’avoir un cuisinier ! Mais c’était impossible ! Nous étions vraiment pauvres à cette époque, c’était toute une histoire pour moi d’acheter une boîte de lait pour ma fille, elles coûtaient 50 francs, je voyais la boîte finir et j’avais une peur bleue de ne pas avoir les 50 francs pour la boîte suivante. J’avais de vrais soucis d’argent mais je n’étais pas triste. J’avais une seule robe qui me durait un an et puis un jour, il y avait un mariage où je devais aller, alors je vendais l’un des bijoux de mes fiançailles dans les souks ou je les mettais au Clou dans une banque franco-musulmane et j’étais toujours bien habillée ! Je ne montrais pas ma misère. Je me sentais deux devoirs, élever ma fille et ne pas abandonner ma famille. J’ai pu remplir ces deux devoirs et vraiment pour cela je faisais volontiers n’importe quoi ! Je ne pensais pas à m’enrichir mais à vivre.

Première rencontre avec Bourguiba

Et d’abord je dois te raconter comment je l’ai connu. Depuis toujours, j’étais nationaliste et pour moi, il était le symbole de la Tunisie, c’était l’homme qu’il fallait voir de près. La première fois que je l’ai rencontré, je devais avoir vingt ans…Tu sais, nous sommes un peu parents. J’étais allée chez lui et à cette époque les hommes et les femmes étaient séparés pour les repas. Avec lui, il y avait des hommes qui venaient de l’intérieur du pays et moi, on m’a fait manger à la cuisine et cela m’a frappée, je m’en souviens encore. Il était marié à l’époque, c’est sa première femme qui m’a reçue. Ca m’est toujours resté d’avoir mangé à la cuisine avec les femmes. Après cela, je l’ai revu pendant la guerre. Les Allemands avaient occupé le Sud de la France et la Tunisie. Ils ont libéré Bourguiba, qui était en prison à Marseille et ils l’ont d’abord envoyé à Rome, mais lui n’était pas pour l’Axe et il envoyait des lettres secrètes à Tunis pour leur recommander de ne surtout pas collaborer avec les Allemands. Ici, on disait qu’il était fou, qu’il avait été longtemps prisonnier, qu’il ne mesurait pas la force des Allemands. Mais lui continuait à dire qu’il ne fallait pas marcher avec l’Axe. Les Tunisiens, qui étaient sans guide, marchaient avec les Allemands surtout par opposition aux Français qui étaient les colonisateurs. Ils disaient, le principal c’est que les Français partent d’ici… après on verra !

Ils voyaient là un moyen de se débarrasser des Français, sans voir plus loin. Bourguiba envoyait des lettres qu’on lisait en cachette et on avait peur…et puis le 8 avril, il a été libéré et il a été rapatrié. Quand il est arrivé, je suis allée avec la foule à sa rencontre, mais l’avion s’est posé à Menzel Bouzelfa … Enfin le lendemain de son retour, il est venu à Hammam-Lif voir sa famille. Moi je suis allée l’attendre avec la foule le matin, et l’après-midi je pensais m’habiller correctement et aller rencontrer le père de la nation. Tout à coup, sa belle-sœur qui est ma cousine, nous envoie dire que Bourguiba était chez elle…J’ai tout laissé et je me suis précipitée comme j’étais. Je me souviens que j’avais une robe de chambre faite dans une couverture militaire, parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de tissu et pourtant j’avais préparé ma blouza et ma fouta mais j’ai couru pour le voir. Et tout de suite, je me suis aperçue qu’il avait eu un coup de foudre. Il m’a embrassée. Il s’est levé et puis il s’est assis et il m’a encore embrassée et je me suis tout de suite aperçue de ce qui se passait.

Alors c’était vraiment un coup de foudre ?

Oui, le coup de foudre.

Et toi ?

Moi, pas du tout. Je l’ai trouvé intelligent, il me plaisait comme combattant, j’aimais l’écouter parler, mais je n’ai jamais pensé pouvoir l’aimer autrement. C’est comme si tu m’avais dit, tu, homme m’embrasse la main !… Les premières fois je la retirais, je ne m’habituais pas mais j’étais flattée quand même… Bon ! quelques jours après les Alliés sont arrivés. Lui, il se cachait pour que les Allemands, qui le cherchaient partout ne l’emmènent pas avec eux en partant. Un jour, à Bab Souika, il voit des soldats inconnus, c’étaient des Anglais. Alors il est allé se cacher à Metouia qui était très sûre vas aimer le roi…
Après cette rencontre, il venait tous les jours chez mes cousins pour me voir…En France, c’est très galant d’embrasser la main d’une femme, mais chez nous, ça ne se fait pas du tout et personne ne m’avait jamais baisé la main. Lui, quand j’allais le voir, il me baisait la main en me disant bonjour…il me faisait le baise-main ! J’étais flattée, je me disais, pas possible…un pendant la Résistance. Personne ne savait où il était. Moi-même, j’étais inquiète parce qu’à un moment, il avait eu l’idée d’aller au-devant des Alliés. Pendant un mois, je n’ai eu aucune nouvelle. On me disait qu’il allait bien, mais je n’avais aucune nouvelle directement. Il attendait pour revenir d’avoir des contacts avec les Français. Il les a eus par l’intermédiaire du consul américain.

Quand l’as-tu revu?

Tout de suite. Dès qu’il est revenu, il est venu me voir régulièrement. Le jour où il est sorti de sa cachette, il s’est voilé pour rentrer à Tunis. Donc, il venait me voir, moi, je dois dire que j’avais peur, je ne voulais pas montrer que j’avais compris qu’il était amoureux, mais j’aimais discuter avec lui, j’étais flattée de discuter avec lui, mais dans ses yeux je voyais bien qu’il pensait à autre chose et il le montrait ouvertement. D’ailleurs, il n’a jamais su cacher quoique ce soit ! Parfois, il y a des discussions secrètes, il dit qu’il ne faut surtout pas en parler devant telle ou telle personne mais c’est lui-même qui en parle. Il parle devant tout le monde, il n’a jamais eu peur de raconter ses secrets, il n’a pas de secrets, au contraire, il en fait de la publicité. Je peux te dire que je ne l’ai jamais vu garder un secret !

La vie avec Bourguiba était-elle facile ?

Avant de signer notre contrat, je lui ai dit qu’une chose pourrait nous séparer, je ne supporte pas qu’on crie, qu’on m’insulte, s’il vous arrivait un jour de vous laisser aller à mal me parler, tout président de la République que vous soyez, j’ouvre la porte et je sors, même si je dois aller en prison. À ce moment-là, prison pour prison, je préfère la vraie. Je ne ferai pas les travaux forcés dans un palais !

Il m’a toujours respectée, je suis peut-être la seule personne de son entourage, y compris les ministres qu’il ait toujours respectée. Je dois dire que je ne lui donne pas l’occasion de ne pas me respecter.
Enfin…j’ai divorcé et j’avais décidé de rester ainsi, ni pour l’un, ni pour l’autre, je voulais ma liberté, c’était convenu comme ça. Après mon divorce, j’allais beaucoup plus souvent chez lui, je passais des journées, des soirées là-bas. Lui il avait des scrupules parce qu’il m’avait fait divorcer et qu’il continuait à voir sa femme et qu’elle venait le voir et que dans les cérémonies officielles c’était elle qui était présente.

Et toi, cela t’ennuyait ?

Pas du tout ! J’avais ainsi ma liberté et aussi j’ai beaucoup de respect pour sa femme, elle était dans la lutte à ses côtés et maintenant c’est une femme âgée.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

A ce moment-là, il y a eu la bataille de Bizerte. Pendant ces trois jours, je me suis occupée des réfugiés. Il y a eu des morts et des blessés.

Et puis un jour, je rentre à midi et le président me dit, le procureur de la République est allé voir ma femme et j’ai demandé le divorce. J’ai été très étonnée, je lui ai dit que ce n’était pas le moment, nous avions des blessés et des morts, ce n’était vraiment pas le moment de penser au divorce. J’ai compris qu’il voulait justement faire passer cette chose difficile, la camoufler sous les événements graves des bombardements, des blessés…les gens étaient trop occupés par tout ça pour faire très attention à des histoires de divorce. Ainsi les gens n’ont pas eu le temps d’en discuter. Il a donc obtenu son divorce. Lui libre et moi libre, il a dit, maintenant il faut qu’on se marie. Alors là, j’ai quitté le Palais du Premier Juin bien décidée à ne jamais revenir, je disais, même si le plafond me tombe sur la tête, je n’épouserai pas Bourguiba !

Et pourquoi ne voulais-tu pas ? Tu avais peur de ne plus être libre ?

Non, non, la preuve c’est que je suis libre. Je voyage, je sors, il ne m’a jamais ennuyée de ce côté-là…mais cela me semblait énorme !

Tu as eu peur de lui ?

J’ai senti le poids d’une énorme responsabilité. Être l’épouse d’un chef d’Etat, ce n’est pas facile et Bourguiba n’est pas un homme facile. Les gens ne le connaissent que quand il rit, quand il discute. C’est vrai qu’il est sympathique et très intelligent mais dans l’intimité, ce n’est pas un homme facile. Pourtant je le connais depuis trente ans et je dois dire qu’il m’a toujours respectée… De temps en temps, quand je ne suis pas contente, il me dit, ah tu boudes ! Et quand je suis en forme, il me dit, ah tu es beaucoup plus sympathique comme ça. Quand je boude, je ne dis pas un mot, je reste là sans parler. Je suis là, la femme du Président de la République, c’est tout.

Donc tu ne voulais pas te marier avec lui ?

Non, jamais, d’ailleurs je le lui disais. Il le savait et il dit parfois à ses amis : elle ne voulait pas se marier avec mo

Lui, t’aime-t-il vraiment ?

Lui, jusqu’à ce jour, amoureux fou ! Je suis vraiment tout pour lui, je ne sais pas si c’est de l’amour ou autre chose mais je sais que je suis tout pour lui.

Et toi ?

Qu’est-ce que tu veux dire ?

Est-ce que tu as… est-ce que tu as eu pour lui de l’amour ?

Écoute, ce n’est pas question d’aimer ou de ne pas aimer.
J’ai toujours respecté le symbole Bourguiba. Pour moi, c’est tout, je ne peux pas distinguer entre l’amour, le respect et l’admiration. Il me plaît d’être avec lui. Si tu restes un quart d’heure avec lui, tu n’as plus envie d’être avec un autre parce que la différence est tellement grande. J’appelle cela de l’amour. Tiens, je te raconte, il me dit, dis-moi que tu m’aimes, je veux l’entendre de ta propre bouche, tu ne me l’as jamais dit…Je lui réponds que c’est mon caractère. Si je vis avec toi, c’est que tu me plais, mais je ne peux pas dire, chéri, je t’aime ça je le laisse à d’autres…Lui, il le dit !…Tu sais, l’homme, la femme, ce n’est pas la même créature. La femme pour l’homme c’est une nécessité, c’est de la possession. Il m’aime, je sais, il ne peut pas se passer de moi. Si je prends huit jours de congé, pour lui c’est le vide total, surtout maintenant qu’il a vieilli, il ne veut pas être seul… Mais l’homme, cette autre créature, veut tout pour lui  tandis que la femme…je ne sais pas…elle donne…il me semble que c’est ça…

Tu veux dire qu’il est trop possessif ?

Oui, oui …Et puis, les femmes, ici, tu sais…Jeune fille on est séquestrée par les parents. Une fois mariée, on est séquestrée par un mari jaloux qui ne laisse pas sa femme libre un jour…et si la femme est divorcée ou veuve, elle retombe sous l’autorité de ses parents. La femme n’est jamais libre !

Et toi tu veux ta liberté.

C’est-à-dire que je veux la liberté d’aller me promener où je veux, quand je veux… J’aime beaucoup la campagne, l’agriculture. J’aime aller à la ferme, bien sûr, maintenant, les possibilités sont moindres parce que Bourguiba est le chef de l’État, il a toujours besoin de moi, mais moi, je suis un peu bohème, un jour là, un jour là et demain, tu peux me voir dans le Sud, au Sahara ou ailleurs, j’ai toujours été comme cela !

Si tu veux bien, revenons à ton mariage, au moment où tu as décidé de fuir à tout jamais. Pourquoi ?

Parce que je ne voulais pas me marier avec lui. Et puis je savais que les militants étaient élevé, son père était toujours absent, ou loin, ou en prison. Enfin jusqu’à ce jour, son fils ne m’a jamais dit un mot de travers. Quand il vient, il est chez lui chez son père, pourtant il ne prend pas même un journal sans me prévenir, J’apprécie les rapports que j’ai avec lui. Bien sûr c’est qu’il respecte en moi la femme, j’ai eu peur, j’ai reçu des lettres de menace. Même dans son entourage, dans sa famille, ils étaient contre. La seule personne de son entourage qui a toujours été parfaitement correcte avec moi, c’est son fils, il m’a toujours respectée, il a toujours été très bien avec moi, peut-être est-ce dû à son éducation, c’est sa mère qui l’a me de son père mais il pourrait ne pas m’aimer, je pourrais le comprendre, pourtant je n’ai jamais ressenti d’hostilité de sa part, je crois qu’il m’aime bien, comme on aime une amie.

Donc à cette époque, les gens ont essayé de t’empêcher de l’épouser ?

Je recevais des lettres de menace tous les jours…On m’écrivait, il ne te reste qu’un mois à vivre…

Anonymes ?

Oui, anonymes. Toujours anonymes. J’ai donné ces lettres au Président, à la police. Enfin je crois que l’entourage y était pour beaucoup, d’autres aussi, bien sûr. Malgré ça, je ne suis pas partie, je trouve que j’ai été courageuse…J’ai reçu un jour une lettre me disant que je serai tuée avant quatre jours.

C’est agréable !

Non…mais, tu sais, les lettres anonymes !…

Et officiellement, les membres du gouvernement, les gens du Parti ? Ils étaient contre ton mariage ?

Non, au contraire, parce que Bourguiba avait demandé aux vieux militants, Hassen Ben Abdelaziz, Béchir Zarg Layoun, etc. Ils ont tous été d’accord. Ils aiment beaucoup le Président, ils préféraient qu’il soit marié, tranquille…

Après ce qui s’est passé, aurais-tu souhaité que le Président se retire ?

Depuis qu’il est tombé malade, avec l’âge qui vient et aussi avec cette déception causée par Ben Salah qui l’a beaucoup affecté, oui je désirais qu’il se retire. J’ai toujours souhaité qu’il parte en beauté. Personne n’a fait plus pour son pays. Je lui ai toujours conseillé de se retirer en beauté ! De laisser sa place, de son plein gré, à d’autres, en restant un conseiller, le père de la nation ! Je voulais qu’il se repose un peu, il a beaucoup travaillé… mais ce n’est pas possible, il ne se retirera jamais ! Tu peux être sûre que s’il y a d’autres élections, il se représentera et il faut bien dire que même fatigué, malade et vieux, c’est encore lui le plus conscient de la réalité.

Je ne sais pas si le pouvoir a usé Bourguiba, c’est plutôt la maladie qui l’a usé. Vraiment je voudrais qu’il se repose, je voudrais qu’il ne se représente pas.

Et tu penses qu’il se représentera ?

Il continuera jusqu’à son dernier souffle.


Quand tu lui conseilles de se retirer, que dit-il ?

Je le lui dis tous les jours. Il dit, oui, oui, bien sûr, mais je sais qu’il ne le fera jamais et qu’il se représentera aux élections.

Et quand tu insistes, il se fâche ?

Non, parce que je le lui dis quand je le vois fatigué, alors, là, il accepte il dit oui, oui, mais je sais qu’il n’en fera rien ! Et puis il faut le dire, il n’a pas formé d’hommes, il a toujours travaillé seul, ou plutôt, il s’est servi des hommes. Un journal a écrit, Bourguiba est un mangeur d’hommes. Il travaille avec des équipes, il gagne du temps. Comme on dit en arabe, il prend le jus du citron, je ne dis pas qu’il jette la peau, mais ce qui est certain c’est qu’il prend le jus.

Penses-tu qu’il est ingrat ?

Sincèrement…là, tu me pousses… c’est très délicat …J’ai beaucoup de respect pour lui… tiens…il parle souvent de ses vieux militants…ce sont des paroles… il leur donne des décorations…mais il y en a qui seraient utiles dans cette préparation, cette lutte de l’après-Bourguiba, mais il ne les emploie pas et c’est dommage parce que beaucoup sont très capables et lui sont très attachés.

Sa vraie force, c’est le peuple. Le peuple l’adore. Tiens, aujourd’hui, il enlèverait Hedi Nouira et il mettrait n’importe qui à sa place, le peuple accepterait. Le peuple est prêt à accepter tout de lui et beaucoup de ceux qui sont en place ne seraient rien sans Bourguiba.

Comment se passe une journée du Président de la République ?

Le Président se réveille à cinq heures du matin, il fait sa culture physique, il déjeune à six heures. Si je ne me lève pas, il n’est pas content, donc je déjeune avec lui et à dix heures je commence à mourir de faim. Nous parlons un peu, nous écoutons la radio, ça m’énerve. On lit aussi les journaux, après cela il va se reposer jusqu’à dix heures. Moi, je ne me repose pas. Je range mes affaires, je vais, je viens dans la maison. Après, lui se prépare et à onze heures il commence à recevoir les gens qui ont rendez-vous, pendant une heure trente. Moi je mets de l’ordre, je n’ai personne sur qui compter, alors je m’occupe de toutes ces choses. A treize heures, on passe à table, après il va faire sa sieste jusqu’à quatre heures. Moi, je pourrais me reposer à ce moment mais j’en profite pour voir mes amis, pour donner mes rendez-vous mais de quatre à dix heures du soir je suis avec lui, je ne peux plus bouger. Est-ce qu’on peut tenir longtemps sans repos de six heures du matin à dix heures du soir ? Et puis le soir on dîne à huit heures trente ; il rentre chez lui après le dîner, il se repose et je reste à côté de lui. Quand, à dix heures je rentre chez moi, je ne peux pas m’endormir tout de suite, alors, je prends des médicaments pour dormir. Je dors enfin…et le lendemain, ça recommence !

« Wassila Bourguiba » de Jacqueline Gaspar. Editions Déméter, 196 p., 14DT 500.

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