Partenariat privilégié

 Le Conseil d’association Tunisie-UE, réuni le 19 novembre à Bruxelles, a scellé un accord politique ouvrant la voie à un partenariat privilégié entre la Tunisie et  l’UE. Autant dire qu’une nouvelle étape vient de s’ouvrir dans les relations Tunisie-Union européenne, ainsi que le confirme l’annonce, à cet effet, d’un nouveau plan d’action qui met en perspective une ambitieuse feuille de route. Elle exprime également la volonté de la Tunisie de s’engager et de développer les réformes politiques, économiques, sociales et sociétales, en cohérence avec cette nouvelle donne.

L'éditorial de Hédi Mechri
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Le statut de partenaire privilégié était voulu et sollicité de longue date, sans succès par la partie tunisienne. Qu’il nous soit accordé aujourd’hui, deux ans après la chute de l’ancien régime, n’est pas fortuit. Le geste vaut à la fois une certaine forme de reconnaissance et signifie un appui à la transition démocratique.

Le feu vert de l’Union européenne, c’est aussi, à ne pas s’y tromper, à la fois un signal et un message, notamment dans sa dimension politique, éternel point d’achoppement d’avant la révolution.

Les candidats à ce statut doivent figurer parmi les lauréats de l’épreuve de démocratie. La Tunisie doit faire valoir à tout moment son attachement aux valeurs communes de démocratie, d’Etat de droit, de bonne gouvernance et de droits de l’Homme. En plus du fait qu’elle doit se sentir dans l’obligation de respecter les principes de l’économie de marché, le libre-échange, le développement durable, la réduction de la pauvreté.

Cet accord honore la Tunisie autant qu’il l’engage. Il promet autant qu’il promeut. Le pays doit donner des gages de sa volonté et de sa détermination à s’inscrire sans réserve et pleinement dans le double mouvement de la démocratie et de la mondialisation de l’économie et de la société.

Il est peu probable que les gesticulations récurrentes, d’une grande gravité,  qui troublent le climat politique et social tunisien procèdent de cette démarche et de cette vision de la démocratie et des libertés. L’intrusion des comités de défense de la révolution, avec les résultats que l’on sait, et plus grave encore, le projet de loi d’exclusion collective de citoyens tunisiens sans autre forme de procès que la suspicion qui pèse sur eux, ne sont pas de nature à susciter la ferveur et l’enthousiasme de l’UE, pour qui ces dénis de droit, de démocratie et de liberté ne sont pas compatibles avec les valeurs qu’elle défend. Ces dérives ne sont pas sans conséquences sur la pérennité du partenariat privilégié. Les apprentis fossoyeurs de la démocratie jouent contre leur propre camp; ils n’ignorent pas le risque qu’ils font courir au pays.

Le statut de partenaire privilégié signifie à terme l’intégration sans restriction dans l’espace européen. Il y placera la Tunisie dans la posture d’un pays quasiment membre, simplement sans droit de vote. C’est, on en convient, beaucoup plus que ce qui était prévu par l’accord d’association Tunisie-UE signé en 1995, qui mettait en perspective la création à terme d’une zone de libre-échange sur fond de démantèlement tarifaire.

L’annonce par Bruxelles de ce programme de coopération gratifie la Tunisie de nouvelles avancées en matière de relations économiques, politiques, sociales, culturelles et scientifiques. Cette nouvelle politique de voisinage lève un grand nombre d’hypothèques, rendant plus facile et plus fluide la circulation des hommes, des marchandises et des capitaux. Elle exprime aussi un souci prononcé de préserver et d’assurer la sécurité dans la région. En tout état de cause, une intégration plus poussée des structures économiques et sociales à celles de l’Union implique nécessairement un rapprochement voire une convergence de la législation, des normes et des standards tunisiens. En toute logique, ils doivent être conformes à ceux de l’UE, du moins en ce qui concerne les domaines concernés par le programme d’action. L’Union y apportera son expertise et son appui financier.

Principal enjeu : les secteurs épargnés jusque-là par l’accord d’association, à savoir  l’agriculture et les services,  sont désormais dans le viseur de l’Union européenne. La libéralisation des produits agricoles et des services sont  à l’ordre du jour. Ce qui est loin de signifier pour nous que nous soyons dans l’obligation de faire tomber, dans l’immédiat, toutes les barrières, ni que nous nous interdisions de protéger un  certain nombre d’activités d’essence stratégique. La Tunisie est en droit d’établir une liste négative de produits et de services. Elle peut toujours – rien ne l’interdit – invoquer des clauses de sauvegarde dans le cadre d’une libéralisation progressive des secteurs sensibles soutenus par  un plan d’accompagnement et de mise à niveau, avec l’appui financier de l’Union européenne.

Les craintes manifestées ici et là sont légitimes, elles ne doivent pas, pour autant, inhiber tout effort d’adaptation et d’innovation. Il n’y a pas lieu de craindre un choc extérieur aux effets dévastateurs sur notre agriculture et nos activités de services. Le scénario catastrophe n’est pas dans la stratégie de l’UE et ne cadre pas avec ses motivations. Son intérêt premier est de stabiliser la rive sud de la Méditerranée et d’en faire sa nouvelle frontière en renforçant son potentiel de croissance et de développement ainsi que sa cohésion sociale. Il y va aussi de la sécurité et du redressement économique et financier de l’Europe, en quête de nouveaux relais de croissance  et de stabilité.

On l’aura compris. La transition économique et démocratique de la Tunisie ne concerne pas que les Tunisiens eux-mêmes. Elle intéresse au plus haut point l’UE, dont tout laisse à penser qu’elle veut faire de l’expérience tunisienne un modèle du genre : un produit exportable pour l’ensemble de la région, aujourd’hui en butte à de graves difficultés de transition démocratique. Il y a, à l’évidence, beaucoup plus à espérer qu’à craindre d’un plus grand ancrage à l’UE.

Ce serait déformer la réalité que de passer sous silence ou de nier les difficultés liées à l’octroi du statut de partenaire privilégié. Il nous place au- devant de réels défis, mais il n’en offre pas moins d’importantes opportunités pour les secteurs – agriculture et services – aujourd’hui à la traîne pour n’avoir ni pu, ni su affronter la concurrence  internationale.

Nous ne pouvons nourrir une plus grande ambition en matière d’insertion dans l’économie mondiale et maintenir en l’état ce voile, cette digue protectrice qui atrophie le développement de ces secteurs, lourdement handicapés par un déficit de compétitivité du fait d’une protection excessive. Celle de l’industrie, qui a fait sa mue et sa propre révolution quinze ans plus tôt, est plus proche des standards européens. L’efficacité et la prospérité sont à ce prix.

Il est certes de bon ton voire de bonne stratégie de ne rien improviser dans l’immédiat, qui puisse déstabiliser le secteur agricole, si important, en matière de politique d’aménagement du territoire et de la cohésion sociale. Son rôle économique ne doit pas occulter sa dimension sociale. Il n’empêche : on ne peut s’exonérer de l’obligation de le projeter progressivement dans le mouvement de la mondialisation. A charge pour l’Etat d’engager, au prix d’une vraie pédagogie des enjeux et d’énormes moyens financiers, la modernisation de nos campagnes. Ne rien faire qui puisse les exposer – en y incluant les services – à la concurrence internationale et ne pas tout tenter pour les mettre à niveau et les hisser à des standards de qualité mondiaux, c’est, d’une certaine manière, prendre le risque d’en garantir le déclin, sinon de les laisser mourir à petit feu. Avec en prime, un coût économique, social et financier exorbitant que la collectivité nationale ne saurait supporter.

Nous ne pouvons pas rejeter aujourd’hui ce qu’on cherchait vainement à obtenir hier, à cause d’un contexte politique imperméable à la démocratie. L’économie tunisienne, pour assurer sa pérennité, est condamnée à s’ouvrir à l’international.

Alors, osons. En ayant conscience que l’audace a un prix, mais bien plus faible que le bénéfice escompté d’un retour sur l’investissement dans l’avenir.

Mieux vaut oser aujourd’hui – en profitant de l’effet et du capital sympathie de la révolution du Jasmin – que de subir demain, impuissants, les ravages de la mondialisation dans les pires conditions. Aujourd’hui, l’UE nous offre l’opportunité – à travers le partenariat privilégié – d’avoir encore notre destinée en main. Demain, il sera peut-être trop tard. Alors, osons. En ayant conscience que l’audace a un prix, mais bien plus faible que le bénéfice escompté d’un retour sur l’investissement dans l’avenir.

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