« Nous amorçons une hausse lente vers une croissance positive, que j’espère irréversible »

Audit de la Banque centrale de Tunisie et des trois banques publiques… Le terme – bien malencontreux – est lâché bien avant que le nouveau gouverneur ne s’installe aux commandes de l’Institut d’émission. Il ne correspond pas à sa vision des choses. Il lui aurait préféré « une mission pour conseil stratégique », au sens british du terme. Pour réfléchir sur ce que doit être la nouvelle cartographie du système bancaire tunisien aujourd’hui, assez décalé de la puissance de feu des grands groupes tunisiens. On aurait pu faire l’économie d’un malentendu pas encore totalement dissipé.

Pour le nouveau gouverneur de la BCT, le Pr Chedly Ayari, l’heure des adaptations, des restructurations des banques tunisiennes a sonné. Il entend en faire le fer de lance de la nouvelle économie en gestation. Il ne cache pas non plus son intention de faire de la Banque centrale le point focal de la régulation macroéconomique.

Le Gouverneur de la BCT, auréolé de son titre de professeur émérite d’économie a des idées bien arrêtées sur la question. Il n’entend pas sacrifier aux sacro-saints dogmes en tout genre. Il préfère les déséquilibres vertueux, générateurs de croissance mais aux effets maîtrisables sur l’inflation, le déficit commercial et l’endettement à la dictature de l’équilibre qui condamne le pays à la récession. Il défend la thèse d’un déséquilibre soutenable, à l’effet de relancer la production et l’emploi sans obérer au-delà du supportable les finances publiques, les comptes extérieurs et la relative stabilité des prix.

Il sait qu’il bénéficie de l’adhésion de ses collaborateurs et de l’ensemble du personnel et qu’il peut compter sur l’apport de toute la profession. Ecoutons-le !

Vous avez entamé votre mandat au pas de charge. Vous ne vous êtes même pas accordé une période d’observation. Y a-t-il urgence en la matière ?

Après m’être fait une idée générale du fonctionnement de l’établissement, j’ai soumis le staff à un rythme effréné et ça va continuer pour les semaines qui viennent parce qu’il y a tellement de choses à faire ! Comme je me sens en mission – j’ai toujours dit que je ne suis pas là pour un mandat mais pour une mission  -, je pense que ne dois pas me permettre d’accumuler du retard. C’était l’accord de départ de mon entrée à la Banque centrale.

En un laps de temps très court, les banques et les banquiers ont été très sollicités et sur plusieurs fronts :

– D’abord, la supervision bancaire

A ce titre, j’ai appuyé de la manière la plus forte les décisions prises par mon prédécesseur que je trouvais excellentes et  je n’ai pas arrêté de le dire. Les circulaires qu’il a transmises au nom de la bonne gouvernance étaient très bonnes, au point que  j’ai demandé à mes services  de veiller à ce qu’elles soient appliquées in extenso. On va peut-être les approfondir mais la base est très bonne et représente une bonne vision de ce que les banques doivent faire pour être bien gouvernées.

Certes, on va s’arrêter là puisque la supervision bancaire va être soumise à une réforme plus profonde grâce à une coopération technique forte avec le Fonds monétaire international, dont une délégation va venir s’installer ici pour deux ans. C’est un programme lourd de réformes qui va avoir lieu et que j’ai négocié avec les représentants du Fonds à Tokyo, il y a quelques  semaines. La supervision bancaire sera plus raffinée, plus forte et plus volontariste, sans être répressive, parce qu’elle  ne peut pas l’être. Il faut que le banquier la sente comme étant une supervision sérieuse.

– L’Audit pour les trois banques publiques qui a fait grincer des dents. Il n’est pas exclu, avez-vous laissé entendre, qu’au final, leur physionomie, leur périmètre changent ou évoluent (fusion, privatisation) ?

Cet audit a été lancé avant moi. Ce n’est pas moi qui ai pris la décision d’auditer les trois banques publiques, mais j’ai appuyé cette décision. Au sujet de cet audit, il y a une certaine réticence  au niveau de l’ordre des experts-comptables qui voient en cet audit une forme de désaveu à leur égard. Nous avons essayé de leur expliquer que cet audit s’inscrit dans le cadre de la réforme de ces banques. Nous ne nions aucunement les compétences des  experts- comptables dans le domaine des comptes financiers mais ce que nous cherchons à travers cet audit, c’est une réforme structurelle profonde.

Je me suis même engagé à ce qu’ils cosignent les rapports d’audit,  en partenariat avec les sociétés internationales qui vont être engagées à ce titre. Mais  ils m’ont présenté l’argument contraire en me disant que le texte tunisien stipule que seuls les experts- comptables tunisiens peuvent faire cet audit et qu’ils pourraient éventuellement engager avec eux quelques experts-comptables  étrangers. Des discussions se poursuivent encore entre eux, le ministère des Finances et nous-mêmes. Car en réalité, le vrai maitre d’ouvrage de cette affaire, c’est le ministre des Finances.

On ne peut pas se prononcer maintenant sur l’issue de cet audit mais je peux vous dire qu’il y a trois options possibles. Une, que j’exclus aujourd’hui, consiste à voir une Stb  (Société tunisienne de banque)  post-audit, une Bna  (Banque nationale agricole)  post-audit et une Bh ( Banque de l’habitat) post-audit, telles qu’elles sont conçues maintenant. Je considère personnellement que c’est une erreur.

La deuxième hypothèse, qui me paraît plus plausible, c’est celle qui consiste à faire que ces trois banques se regroupent en un pôle bancaire public important, en mesure de faire face, à moyen terme, aux besoins des entreprises tunisiennes, car aujourd’hui, les fonds à moyen terme manquent cruellement à l’entreprise tunisienne. Toutes les banques font de la transformation à partir de crédits à court terme et s’engagent à moyen terme. A la fin du processus, cela génère des créances sans suite. L’idée est que la Cdc (Caisse de dépôts et de consignations) réponde partiellement à ce problème de financement à moyen terme, mais qu’elle soit soutenue dans cet effort par un pôle bancaire public à moyen terme, capable de  faire face aux grands investissements dans le pays.

La troisième hypothèse que je n’exclus pas du tout, c’est la privatisation. Il pourrait naitre un pôle bancaire privé. Dans ce cas-là, il y aurait une transformation du paysage bancaire tunisien. Mais faire disparaitre une composante publique peut paraitre contestable. Je pense qu’on pourrait garder une composante publique – on doit bien réfléchir sur sa forme –  qui ne ressemble en rien au trio actuel. On peut s’inspirer, à ce titre, de la Banque publique d’investissement (France).

La principale vocation d’une banque doit être celle de financer l’investissement. Les crédits à la consommation, ce sont les sociétés de crédits à la consommation qui doivent s’en occuper. La vocation d’une banque, c’est  le concours à l’économie, c’est-à-dire à la création de la valeur ajoutée. La réalité de nos banques aujourd’hui est telle qu’il y a là incontestablement une dérive des engagements bancaires vers des domaines qui ne représentent pas leur vocation première. Ceci est à l’origine de l’éternel problème du financement des Pme. Il y a un relais financier qui manque cruellement aux Pme tunisiennes. Et comme je pense que l’avenir du pays, ce sont les Pme, ma préoccupation est la suivante : comment créer un accès plus facile et plus important des Pme aux sources de financement. Cela peut être également assuré, en partie,  par le marché financier. Une option pour laquelle j’ai toujours plaidé.

Pour résumer, je dirais que nous sommes face à un problème de mobilisation de la finance au profit de la croissance. La croissance a besoin de finance, le système financier aujourd’hui n’est pas suffisamment structuré pour répondre aux besoins de la croissance. Par ailleurs, lorsque nos banques de développement ont été  transformées en banques universelles, elles ont oublié que la banque universelle  doit entretenir plusieurs guichets en même temps, un guichet court terme et un guichet moyen terme. Elles ont occulté le guichet moyen terme et elles  se sont accrochées au court terme et en fin de compte, tout d’un coup, les banques de développement ont disparu de la scène. Il n’y avait plus de financement à moyen terme dans le pays, excepté au niveau des lignes de crédits étrangères qui ne sont pas suffisantes.

L’une des solutions envisageable, ce sont les fonds régionaux. La décentralisation, c’est aujourd’hui une nécessité. L’avenir du crédit agricole, pour  prendre cet exemple,  c’est le crédit mutuel,  parce que la vocation première du crédit agricole, c’est d’être proche de l’agriculteur. Je ne vois pas la nécessité de créer des mastodontes bancaires qui font du banking agricole pour tout le pays.

En ce sens, je pense que l’une des mesures qu’il faut entreprendre, c’est de  repenser la Bts (Banque tunisienne de solidarité), la Sotugar (Société tunisienne de garantie)  et la Bfpme (Banque de financement des petites et moyennes entreprises) ou peut-être de les fusionner.

– On sent une réactivation de la politique  monétaire, en brandissant la menace d’élever le taux d’intérêt, au motif d’enrayer l’inflation à qui vous avez déclaré la guerre.

Ce n’est pas une menace, c’est une réalité puisque je l’ai fait et nous le ferons si jamais l’inflation continue. J’étais parti avec l’idée que si jamais l’inflation continuait sur le même niveau ou montrait une évolution à la hausse à la fin du mois d’octobre, je serais prêt à élever le taux d’intérêt de 25 à 50 points de base. C’était dans mes cartons. Il s’est trouvé que les statistiques  de l’inflation de fin octobre ont été une divine surprise (qui peut être éventuellement un accident).  De 5. 7, fin septembre, l’inflation est passée à 5.1, fin octobre.  Ce qui constitue  une chute importante. Je ne vais donc pas élever les taux d’intérêt pour le moment, en espérant que cette tendance à la baisse de l’inflation se confirmera. Si au contraire, ce n’est qu’un accident de parcours sur une courbe ascendante et que fin novembre, ça montera, je reviendrai à ma politique qui consiste à brider l’inflation par un ajustement du taux d’intérêt à la hausse.

Vous préconisez la « rationalisation » du crédit à la consommation, serait-ce un simple euphémisme pour signifier un resserrement du crédit, une limitation du crédit automobile ? Ce sont là, à l’évidence, des mesures impopulaires en période électorale. Serait-ce pour bien signifier l’indépendance de la Bct ?

Là, je suis parti de l’idée, qu’indépendamment du déficit de la balance commerciale, le système bancaire s’oriente aujourd’hui davantage vers le métier de fournisseur de crédit à la consommation, au détriment de l’investissement pour plusieurs raisons, dont une consiste au fait que la demande des investisseurs a diminué, à cause du climat incertain. C’est une dérive grave parce que non seulement, le financement qui doit être orienté vers l’investissement se voit orienté vers une consommation qui peut être à une certaine limite importante, mais également, la diminution de la production, générée par le blocage de l’investissement, peut créer un déséquilibre entre une consommation  ascendante et une offre en baisse. Ce qui génère plus d’importations. Et là, l’autre indicateur qui m’effraie, c’est la dérive incroyable du déficit commercial. Cette dérive m’inquiète d’autant plus que je vois le gap entre le taux de croissance des importations et des exportations s’agrandir sans que cela profite aux équipements.

A titre d’exemple, le taux de croissance des exportations pendant les 9 premiers mois de 2012 est de 4% et celui des importations, de 15%.  Ce gap, on ne l’a pas connu depuis plus de 10 ans. Et ça continue. Et quand j’essaye de comprendre d’où vient cette dérive des importations, je remarque que la partie des biens de consommation, notamment alimentaires, est en train de progresser à une allure inquiétante.

On a donc d’un côté, le métier du banquier qui dévie de sa vocation, de l’autre, des factures d’importations obérées par des importations de produits que je considère comme semi-nécessaires si ce n’est pas nécessaires, et qui sont à la base de l’inflation.

Il a bien fallu donc que j’intervienne. Cette intervention doit normalement être un élément de toute une matrice d’interventions qui engagent différentes parties prenantes. Je ne peux personnellement pas fixer les quotas. Ce n’est pas de mon ressort. C’est à l’Etat de fixer une politique quantitative en matière de commerce. Effectivement, on s’est réuni au niveau du gouvernement et on a mis en place une quinzaine de mesures  qui visent à rééquilibrer la balance commerciale, notamment en imposant une réserve obligatoire de 50% sur les crédits que supporteront les banques.

Ces  banques, de toute manière, se  refinancent, toutes les semaines, en liquidités auprès de la Banque centrale. 5 milliards de dinars de refinancement, en permanence, c’est énorme.  Avant la révolution, le système bancaire était excédentaire.

Par ailleurs, des violations énormes des normes de la Banque centrale sont enregistrées chaque jour, de la part des banques de la place. Des pratiques que je suis obligé de sanctionner.

Beaucoup de voix s’élèvent chez les particuliers pour dénoncer les nouvelles pratiques des banques de la place qui, brutalement, dit-on, ont décidé de refuser tout dépassement de compte : le « rouge », comme ils disent, est interdit. Simple rumeur ou fait réel ? Si c’est le cas, la Bct y est-elle pour quelque chose ?

Je vous renvoie à  ce qu’a écrit Habib Ben Saad, le président de l’Association professionnelle des banques et établissements financiers (Apbef) qui laisse à penser que les banques ont toute latitude dans la gestion des crédits et des dépassements de comptes, conformément à leur stratégie et à leur propre appréciation, sans injonction de la Bct.

Cette mesure, si elle était mise en œuvre, provoquerait d’énormes dégâts et exposerait davantage les personnes endettées qui vont se rabattre sur les prêteurs à gages ou sur les achats à crédit à des taux d’usure.

Le risque existe.

Vous avez reçu un grand nombre de personnalités mondiales influentes, vous avez rencontré à Tokyo, à l’occasion de la réunion conjointe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, le gotha de la finance mondiale, ainsi que les responsables des agences de notation – un sujet qui vous préoccupe. L’aide à la Tunisie et le maintien de la note Grade Investment étaient, semble-t-il, au cœur de vos discussions. Que leur avez-vous dit ? Que vous ont-ils répondu ou promis ?

Toutes les personnalités que nous avons rencontrées, en Tunisie comme ailleurs, et à Tokyo plus particulièrement, et qui étaient de diverses nationalités (française, japonaise, américaine,…) et de différentes institutions (Fonds monétaire, Banque mondiale…), nous ont confirmé sans restrictions et sans conditions leur engagement total pour apporter le maximum d’aide à la Tunisie.

Je peux même vous affirmer qu’aujourd’hui, dans le paysage des enjeux des grandes puissances de l’Occident, le G8, la petite Tunisie occupe une place géopolitique stratégique, au-delà de ses dimensions et  de son économie.

J’ai également participé à des séances de travail dures, mais riches,  avec les agences de notations (Moody’s,  Standard and Poor’s,  Fitch Ratings et l’agence japonaise de notation Rating and Investment). Elles ont été un peu hostiles au  départ. Durant des heures, j’ai fait du forcing.

Je leur ai dit ceci : vous donnez des notations, c’est votre droit et je serai le dernier à venir vous demander de nous accorder des notations de complaisance. Je vous demanderai tout simplement d’être équitable avec la Tunisie. Que vous dénonciez nos insuffisances, nos manques et nos déficits,  nous le comprenons. Mais depuis quelques mois au moins, il y a quelques pousses vertes qui commencent à faire leur apparition en Tunisie. Pas énormes, mais elles existent. Une rechute vers une  stagflation ou une  récession est pratiquement éliminée. Et nous sommes en train d’amorcer une hausse lente vers une croissance positive, que j’espère irréversible. Là où je veux apporter des nuances, ce n’est  pas sur le quantum ou sur la nature des réformes que vous voulez qu’on fasse, mais sur le rythme de leur réalisation. Autant sur le quantum ou la nature des réformes je peux être d’accord avec vous, mais sur le rythme, non,  car c’est nous qui  le décidons parce que nous avons des contraintes que vous ne connaissez pas. Je vous demande de ne pas nous juger sur le rythme. Si vous voyez que nous n’avons pas entamé le processus de réformes, faites ce qui vous semble nécessaire  mais n’oubliez pas que notre économie est en transition post révolutionnaire. Prenez donc cela en considération en notant la Tunisie. Tels ont été mes propos.

Je considère que j’ai réussi et je dois vous dire que ce n’était pas évident de  maintenir deux  « Grade Investment », ceux de  Moody’s et de l’agence Japonaise Rating and Investment.

J’accorde beaucoup d’importance à la notation de la deuxième agence parce que je compte négocier, à la fin du mois de novembre, un emprunt obligataire Samurai d’un montant de 50 milliards de yens (soit 650 millions de dollars ou 900 millions de dinars) et je me vois mal aller au Japon avec une notation spéculative.

Certains  vous  ont reproché votre âge au regard du poids de la charge qui est la vôtre. Vos collaborateurs disent qu’ils ont du mal à suivre le rythme que vous leur imposez. Croyez-vous qu’il faille se servir d’un tel argument ?

Je ne renie pas mon âge, je vais avoir 80 ans dans quelques mois. Et parfois, je me demande d’où je puise toute cette force qui me permet de continuer.

2 Commentaires

  1. Je voudrais féliciter notre Doyen si Chedly Ayari pour ce qu’il a pu faire en si peu de temps sur la marché financier au sens large mais également pour avoir réussi à négocier avec brio, le retour au grade “investment” pour la Tunisie, prés des deux plus importantes agences de notation du monde, savoir S&P’s et Moody’s. J’ai toujours cru en lui, tant pour sa méthode de travail que pour la quantité qu’il engrange ce, malgré son âge, qui à 80 ans, semble lui donner une seconde jeunesse. Il nous donne envie de vieillir…Nous aurons le plaisir et la joie de l’écouter, à l’occasion des journées de l’entreprise de l’IACE où , j’en suis convaincu, il aura beaucoup à dire sur le thème de “l’entreprise et de l’investissement” ,dont il vient d’esquisser le contour, dans cette interview.

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