ANC, Y’a-t-il quelqu’un ?

L’absentéisme est un phénomène bien connu dans l’univers scolaire ainsi que  dans celui  de l’administration publique et  chacun a en tête un témoignage édifiant ou une anecdote hilarante à colporter sur les malins subterfuges déployés par les ronds-de-cuir pour tromper leur hiérarchie. Or, lorsqu’il s’agit du comportement du législateur, l’école buissonnière prend une connotation très largement moins humoristique et ne laisse personne indifférent. Elle façonne, couplée avec d’autres abus,  une image désastreuse d’une représentation nationale appelée dans des circonstances exceptionnelles à concrétiser la volonté d’un peuple. Car si l’absentéisme constitue, à l’évidence, un phénomène plus complexe que celui auquel s’attache sous le même nom l’analyse économique, il n’en reste pas moins qu’il a un coût et que celui-ci est endossé par quelqu’un.

L’absentéisme a un coût à endosser 

Lorsqu’un postier est absent de son guichet, cela se voit et se ressent. L’absentéisme est alors supporté par l’administré qui  le paie, au moins de son temps. Dans le secteur privé, les coûts sont réintégrés dans les prix de vente des services rendus, au même titre que les « provisions pour dépréciation » de certains postes du bilan. Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit de l’organisation politique de la cité ? Les conséquence sont alors autrement plus dramatiques et mettent en péril l’avenir de toute une  nation. Il s’agit bien là d’un mode de régulation qui n’est basé ni sur le client, comme dans le système privé marchand, ni sur le service public comme dans l’administration, mais sur la représentation du peuple qui implique d’autres types de devoirs, d’obligations et de contraintes : sacrifice de soi, exemplarité morale, poursuite de l’intérêt général,  désintéressement, etc.

Gagnés, comme nous le sommes tous d’ailleurs, par la lassitude liée à une procédure de rédaction de la Constitution qui traîne en longueur et de plus en plus tentés d’échapper à un travail devenu répétitif et routinier, les membres de l’ANC  n’ont  cessé de multiplier les absences aux séances, assistant de moins en moins aux travaux  des commissions au point que, par deux fois, les séances plénières ont été retardées d’une heure, faute d’un quorum. Devant ce manque évident d’entrain à agir et s’occuper de la chose publique, l’opinion, toujours  prompte à  s’émouvoir sans  pour autant  se donner la peine de réfléchir, s’est empressée de condamner un comportement d’autant plus intolérable qu’il n’existe aucune voie de recours ni instance susceptible  de sévir. Alors que faire ?  Mettre les députés absents à l’amende ? Prononcer des sanctions financières à l’encontre des représentants épinglés ? Leur  infliger une retenue financière de tant par absence non justifiée ? Les payer au ticket ? Instaurer un système de pointage ou d’émargement ?  Des  jetons de présence ?  Une indemnité de session à la place d’un salaire jugé immérité ? Supprimer le  mandat pour contrat non rempli ? Tous ces moyens sont évidemment fortement dissuasifs ;  or  les petits malins qui viennent au début de la réunion pour  pointer  en ne faisant qu’entrer et sortir de la salle,  sont à la fois ceux qui font la loi et qui trichent avec la loi.

Un absentéisme par défaut de motivation 

L’absentéisme au travail est déterminé par de nombreux facteurs, et dans ce domaine  les interprétations  peuvent être multiples et faire l’objet de controverses. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas se presser de condamner, mais tenter une approche nouvelle qui soit adaptée à cette microsociété qu’est devenue l’ANC. L’interprétation des économistes prendrait leur absentéisme  comme une caractéristique d’un des facteurs de la production : le travail. Il faudrait alors le comptabiliser, calculer  des coûts afin de le maîtriser  Celle de la psychosociologie, qui y voit un critère essentiel du climat social d’une entreprise, formule l’existence d’un lien entre un bon moral et une meilleure productivité. Reste l’approche socio-morphologique, folkloriste, psychanalytique même, qui montre que le faible engagement civique des députés est étroitement lié autant au profil des élus qu’à la nature composite de l’assemblée.  Plus celle-ci est hétérogène, moins ses membres s’investissent dans les affaires publiques, moins ils se sentent concernés. L’absence  de professionnalisation politique, de représentation territoriale  et d’ancrage local des députés appelés à apprendre sur le tas à parer au plus pressé,  les disqualifient en principe pour l’exercice de toute fonction législative. Un travail qui n’est pas très exaltant et  qui exige cependant une compétence qui n’est assurée que pour quelques-uns.  Ce qui a fini par produire chez une grande partie des membres de l’ANC un sentiment d’inutilité conduisant à un absentéisme par défaut de motivation.

La notion de « disponibilité » a une extension plus large que celle « d’absentéisme »

Hormis,  peut-être,  le cas des représentants islamistes, favorisés par l’intervention des instances de leur parti qui leur mâchent la besogne et leur fournissent les thèses à défendre, le manque de consensus et  d’engagement partisan dans le rang des autres  formations est partout évident. D’où  les changements d’allégeance, la multiplication du nombre des transfuges et des  députés qui ne cessent d’exprimer leur mécontentement à l’égard de leurs propres partis. Tout cela provoque une perte de repères et un retrait progressif des activités de l’assemblée. Sans regretter l’accès d’un grand nombre de femmes à l’assemblée, force est de constater que le personnel féminin pèse à son tour sur l’assiduité. Épouse, mère et ménagère entendent privilégier leurs responsabilités familiales, sans doute plus prenantes,  aux dépens de leur engagement professionnel. Le couple qui fonctionne dans le cas présent, n’est pas tant absence/présence, que disponibilité pour le travail/ obligations externes, présence à l’assemblée/présence auprès des enfants, du mari. Ce qui est à l’œuvre ici n’est donc pas tant une opposition logique, présence/absence, qu’un balancement conceptuel entre deux catégories de contenu inégal. Car la notion de « disponibilité » a une extension plus large que celle « d’absentéisme».  A quoi bon être physiquement présent si l’on est indisponible intellectuellement, si on à d’autres chats à fouetter ? On peut être présent à l’assemblée et avoir l’esprit ailleurs.

Une participation distante pour compenser une activité peu rémunératrice

L’explication de l’absentéisme des députés risque, après tout, d’être bien plus prosaïque. Victimes de leur grand appétit, ces derniers se sont accordés dès le départ de substantielles primes et indemnités jugées unanimement parfaitement injustifiées et finalement annulées. Ainsi, dans cette profession qui ne peut plus désormais leur offrir grand-chose de façon appropriée, il leur  fallait trouver un autre  mode de régulation, une autre source de compensation dans un système qui ne donne plus grande satisfaction. Un petit quelque chose en plus. Ce qu’ils  cherchent alors à obtenir c’est du temps, au moment où ils en ont besoin. D’où une  attitude de participation distante, d’engagement minimum, de manque d’assiduité et de ponctualité. Dans cette perspective, le phénomène d’absentéisme des députés devient alors parfaitement intelligible et un bon indicateur de leur peu d’implication dans l’activité de l’assemblée.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here