Rupture en direct

                 Le laxisme avec lequel le ministère de l’Intérieur a géré la violence perpétrée par des groupes extrémistes se réclamant du « salafisme jihadiste » a eu des conséquences désastreuses pour l’économie du pays qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans le marasme. Ce laxisme a eu aussi de graves conséquences sociales et psychologiques sur les citoyens tunisiens, très inquiets pour leur sécurité et celle de leurs biens. Ils se sentent abandonnés à leur propre sort par un Etat plutôt démissionnaire face à des groupes fanatisés à l’extrême pour qui tous ceux qui n’adoptent pas leur vue de l’Islam sont des mécréants.

                Ce laxisme a atteint son paroxysme le 14 septembre, cette journée noire dans l’histoire du pays. Le ministère de l’Intérieur était incapable de protéger l’ambassade des Etats-Unis et l’école américaine, saccagées par des extrémistes qui ont parcouru une quinzaine de kilomètres sans qu’ils soient inquiétés, avant d’arriver à leurs cibles et leur faire subir des dégâts qui se chiffrent en millions de dollars. La facture sera payée évidemment par le contribuable tunisien.

                Il serait fastidieux de rappeler ici tous les actes de violence perpétrés par des barbus en fureur contre les intellectuels, les hommes de culture, les hommes politiques, les journalistes, les femmes etc. Ces actes de violence sont devenus légion et, de cas isolés au début, se sont transformés au fil des semaines et des mois en une stratégie par laquelle les agresseurs et leurs commanditaires visent à changer radicalement le mode de vie des Tunisiens. Ils rêvent d‘ établir au lieu et place de l’Etat tunisien moderne un « noyau de califat » qui prendrait racine en Tunisie et s’étendrait progressivement à l’ouest jusqu’au Maroc et à l’est jusqu’en Indonésie.

                Ce qui est tragi-comique, c’est que les promoteurs d’un projet aussi gigantesque, relevant soit dit en passant de la politique-fiction, se proposent de le réaliser avec, en guise d’armes, des pierres, des couteaux de boucher, des sabres et des haches…

                On a trop glosé sur les raisons du laxisme dont ont bénéficié ces jeunes fanatisés. Mais il y a deux raisons principales, l’une tactique, l’autre stratégique. La première a trait aux préoccupations électorales du parti islamiste, la seconde se trouve dans la fameuse vidéo qui a tant inquiété les Tunisiens et dans laquelle Ghannouchi prie les salafistes de faire preuve de patience, le temps de créer les conditions propices à la réalisation de leurs objectifs communs.

                La liste des agressions perpétrées contre divers acteurs de la société civile est longue, trop longue. Elles sont toutes le résultat direct du laxisme de l’autorité politique en charge de la sécurité dans le pays. Les groupes violents ont interprété la tolérance dont ils ont bénéficié à la fois comme un encouragement à aller de l’avant et, plus grave encore, comme un signe d’affaiblissement continu de l’Etat.

           Tout se passe comme si plus ces groupes sont tolérés, plus ils sous-estiment l’Etat et plus ils s’enhardissent. Au point que dans certains quartiers de la capitale, les salafistes se sont arrogés le droit de s’attribuer l’une des fonctions vitales de l’Etat, celle de maintenir l’ordre. On a assisté à la formation de « forces de l’ordre » parallèles qui, par la contrainte, la menace et l’agression, ont tenté d’imposer aux citoyens de certains quartiers un mode de vie qui nous est totalement étranger.

                 Il était clair depuis le début que, quels que soient les objectifs tactiques et stratégiques qui liaient Ennahdha et les salafistes, l’Etat tunisien, sous peine d’écroulement, ne pouvait pas supporter indéfiniment les graves atteintes à son prestige, ni les agressions continues contre ses agents, et en premier lieu les agents de police. Du 1er janvier au 31 octobre de cette année, 1254 agressions physiques plus ou moins graves ont été perpétrées contre les forces de l’ordre par des salafistes prompts à traiter quiconque s’oppose à leurs vues et à leur activisme violent de « mécréant », « ennemi de Dieu », « suppôt de Satan »…

                Le 1er novembre 2012, est une date que les Tunisiens garderont longtemps en mémoire. Ce jour là, des milliers de téléspectateurs médusés ont assisté à la rupture en direct entre le salafisme jihadiste et Ennahdha. Dans le débat télévisé organisé par la chaîne « Attounisia » et auquel assistaient notamment le ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh, et celui des droits de l’homme, Samir Dilou, l’invité-surprise, Nasreddine Aloui, « imam » de la mosquée « Ennour » de Douar Hicher, après avoir déversé son venin sur le parti Ennahdha et sur l’un de ses symboles, Ali Larayedh, a soudain montré son « linceul » qu’il a pris soin d’amener avec lui, et d’appeler en direct au jihad, comme s’il se trouvait 15 siècles en arrière en pays païen.

                       Le choc et la consternation, qui se lisaient sur les visages de MM. Ali Larayedh et Samir Dilou, sont une sorte de preuve télévisée qu’entre Ennahdha et les salafistes, rien ne va plus. Cette rupture contribuera selon toute vraisemblance à l’aggravation des dissensions qui tiraillent Ennahdha. Les « modernistes » de ce parti ne manqueraient pas de souligner la responsabilité des « conservateurs » dans les répercussions extrêmement graves subies à la fois par la Tunisie et par le parti Ennahdha du fait du déferlement de la violence salafiste.

                     La stratégie consistant à se montrer tolérant et compréhensif jusqu’à la complicité avec le salafisme violent, suivie par Ennahdha depuis sa victoire aux élections du 23 octobre 2011, a eu l’effet d’un boomerang dévastateur pour le parti islamiste. A force de vouloir préserver cette « réserve de voix », ignorant superbement le besoin intense des Tunisiens de se sentir en sécurité, Ennahdha a perdu sur les deux fronts. Aujourd’hui ce parti, en tant que vrai détenteur du pouvoir, se trouve accusé par les salafistes d’être « une marionnette » entre les mains des Américains, et par les Tunisiens d’être le responsable de la dégradation sans précédent de leurs conditions de vie sur le triple plan économique, social et sécuritaire.

                Par un extraordinaire concours de circonstances, Ennahdha s’est trouvée au pouvoir, chose dont elle ne rêvait même pas une année auparavant tant cette éventualité relevait plutôt du domaine de l’impossible. L’impossible a fini par se réaliser et le parti islamiste, au lieu d’exploiter au mieux cette occasion en or, l’a lamentablement ratée. Pourtant, il aurait été en mesure de réussir si seulement il avait tenu ses promesses électorales. Si seulement il avait pris le parti des défenseurs de la démocratie plutôt que celui de ses ennemis salafistes. Si seulement il s’était inspiré du modèle turc et avait mis le pays sur la bonne voie, celle du travail et de la construction plutôt que celle des dissensions et de la discorde.

                En attendant, on a droit de temps à autre à des coups d’éclat médiatiques pour divertir la galerie. Accuser des personnalités ou des groupes de « complot contre la sûreté de l’Etat » est en passe de devenir le sport national le plus attrayant. Toutefois, les accusateurs semblent oublier un petit détail: la sûreté, la sécurité, le prestige et l’aura de l’Etat tunisien sont dans un état si lamentable qu’on est en droit de se demander contre quoi les comploteurs peuvent bien comploter?

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