Violence

La date définitive des élections présidentielles et législatives n’est pas encore officialisée que déjà le ton monte entre les différents protagonistes de la scène politique. La dénonciation l’emporte sur le débat d’idées, le discours est franchement provocateur, voire belliqueux. Pis encore : dans le tumulte des voix qui s’élèvent pour bannir, exclure, éliminer les supposés dignitaires de l’ancien régime, certaines franchissent le mur de la légalité avec des appels au meurtre qui sont autant de déclarations de guerre contre les institutions républicaines.

L’irruption des comités de défense de la révolution a mis le feu aux poudres. A Tataouine, petite bourgade paisible du sud tunisien, ils ont fait parler d’eux et il y a eu mort d’un homme qui ne partage pas les mêmes convictions politiques et idéologiques que des manifestants venus le déloger de son lieu de travail. Avec pour principal mot d’ordre : « tathir ». Le terme évoque un parfum sordide d’épuration. Il faudrait que tout le monde, y compris les partis qui ont appelé à manifester sous l’étendard de ces comités, mesurent la gravité de ce geste, de ces agissements d’une autre époque. C’est un déni de droit et de justice.

La révolution, celle de janvier 2011, qu’ils prétendaient défendre ne sort pas grandie, elle ne se reconnaît pas dans ces faits d’armes peu glorieux, bafouée qu’elle a été dans ses principes et agressée dans son idéal.

Ces comités n’ont plus cours deux ans après la chute de l’ancien régime. Ils perdent ainsi leur vocation originelle pour se transformer en véritables milices incontrôlables, qui évoquent chez nous comme ailleurs, de tristes souvenirs. Méfions-nous ! Le ventre de la bête immonde qui a enfanté le fascisme dans ce qu’il a de plus hideux et de plus abject est encore fécond.

ViolenceLa révolution de décembre-janvier 2011 a été un cri de liberté, initiée par la jeunesse et suivie par tout un peuple, avide de justice et de démocratie. Elle avait vocation à rassembler et unir dans leur diversité, sous la bannière d’une république irréprochable, ceux et celles que la dictature s’employait à diviser et à séparer. Les élections de l’Assemblée nationale constituante apporteront la preuve de ce désir d’avenir commun. Cette assemblée, issue de la première élection libre et transparente dans l’histoire de la Tunisie, a investi à son tour des pleins pouvoirs le gouvernement qui est l’émanation de la coalition majoritaire. Les premiers mots du chef de l’exécutif étaient pour dire que le gouvernement sera au service de l’intérêt général, c’est-à-dire de tous les Tunisiens. L’Etat est seul habilité à conduire la transition politique, à protéger les institutions républicaines, à faire respecter la loi, à défendre les personnes, les biens, l’économie et la… révolution.

  « La démocratie n’est pas synonyme de désordre, d’anarchie, sous couvert de liberté. Bien au contraire, car il n’y a guère de droits dignes de ce nom sans qu’ils soient protégés par des obligations. La puissance publique doit garantir, dans le respect des lois républicaines, la paix, la stabilité et la sécurité ».

Elle ne peut ni ne doit tolérer aucun débordement de violence qui mette en péril l’unité de la nation, provoque le déclin de l’économie et la marginalisation de la Tunisie dans le concert des nations. C’est son rôle, c’est sa mission. Elle en est comptable devant la population, sans exclusive.

Cela ne limite en rien ni ne minimise le rôle des partis politiques et des associations qui comptent parmi les principaux piliers de la démocratie. Ils ont plus que le droit, le plus souvent le devoir, de superviser l’action du gouvernement, de critiquer les choix et les réalisations, de donner de la voix, de s’opposer à ceux qui gouvernent ou à ceux qui s’opposent. Ce faisant, ils sont dans leur rôle et ils assument les responsabilités qui sont les leurs.

Le problème se pose lorsqu’ils quittent le champ de la légalité pour se substituer à la puissance publique, l’incarnation de l’Etat. Il n’y a que l’Etat qui a le monopole de l’exercice de la violence institutionnelle au nom des principes moraux et des valeurs républicaines, contre les fauteurs de troubles.

Les comités de défense de la révolution -CDR-, aux motivations troubles, se mettent aujourd’hui au travers de l’action gouvernementale qui n’en a  que faire de cet « allié » encombrant. Ils la discréditent même aux yeux de l’opinion, en propageant un discours haineux, en soufflant sur les vents de la discorde et de la division et  en se servant comme ils le font des armes de la violence et de la violence des armes. Ils ne mènent pas un combat  d’idées. Ils s’en prennent aux personnes et à leurs biens. Les appels à la violence et à l’épuration par les CDR, les démonstrations de force qu’ils organisent causent d’immenses dégâts dans le tissu économique, politique et social. Ils assombrissent le moral des investisseurs, des chefs d’entreprises, relancent l’agitation sociale et crispent la vie politique. Ils donnent du gouvernement une image tronquée, comme si l’exécutif souffrait d’une responsabilité et d’une souveraineté limitées.

Il y a pourtant fort à parier que ni le chef du gouvernement Hamadi Jebali, ni le ministre de l’Intérieur, Ali Laraiedh, tout autant que le ministre de la Justice, Noureddine Bhiri, n’y consentent. A l’épreuve du pouvoir, ils ont suffisamment le sens de l’Etat pour ne pas tolérer l’émergence d’un pouvoir parallèle qui mine et sape les fondements de l’Etat de droit et des institutions républicaines et met en péril l’unité nationale.

Le gouvernement Jebali, s’il n’a pas réussi à répondre à toutes les attentes, aux aspirations des exclus de la croissance et des damnés de la terre, n’a pas non plus failli, au regard des difficultés actuelles et de la modicité des moyens. Il a fait mieux que tous les pays du printemps arabe. Il a su, en dépit de son inexpérience et du peu de temps dont il dispose, préserver jusqu’ici l’essentiel, à savoir la cohésion sociale, l’unité des Tunisiens, l’économie nationale et la crédibilité de la Tunisie sur la scène mondiale, même si les irruptions  de violence ont quelque peu écorné son image et entaché notre printemps démocratique.

Il a réussi à enrayer la chute des principaux indicateurs de l’économie, à stabiliser les rapports sociaux et à inverser la tendance de l’investissement, de la production et de l’emploi qui, dit-on, repartent à la hausse.

On voudrait  croire qu’il y a là plus qu’un rebond technique à la suite des mesures de relance budgétaire de l’Etat. Il y a même tout lieu de penser que la reprise, certes timide, pourrait se prolonger sans risque de rechute, dans un environnement apaisé.

Mais ce ne sont pas les vociférations des gardiens de la révolution qui vont venir en appui au redressement  de l’économie nationale, à la reprise de l’investissement et au recul du chômage. Celles-ci risquent même de tout remettre en cause. Si les agitateurs de l’extrême voulaient saborder l’économie et assassiner la démocratie naissante, ils n’agiraient pas autrement.

La Tunisie post-révolution a besoin de paix, de stabilité, de sécurité, d’ordre pour libérer la croissance et aller jusqu’au bout de son potentiel de créativité. Il n’y a pas mieux qu’une croissance forte et inclusive et un développement durable et équitable pour protéger la révolution des démons de la violence et de la dictature.

Le monde nous observe. Et nous juge pour nos faits, gestes et résultats. Il ne doit pas douter de notre capacité de construire la démocratie. Si le doute s’installe, ce n’est jamais de bon augure. Il nous faut envoyer d’autres messages que ceux que véhiculent ces gardiens de la révolution dont tous les démocrates se
méfient : ce n’est pas ainsi qu’on va engranger aujourd’hui et demain la sympathie du monde libre qui a une autre conception de la démocratie. Celui-ci a, en son temps, salué par une salve de promesses d’aides financières, le processus de transition démocratique. A charge pour nous de nous projeter dans le double mouvement de la mondialisation de l’économie et de la démocratie, avec les seuls arguments qui comptent : la paix, la justice, l’égalité, le consensus et l’unité nationale dans la diversité des choix et des opinions.

 

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