Butin

Dans la société arabe bédouine, à l’époque pré islamique, où le problème fondamental était celui de la survie, pillage et razzia en étaient le trait marquant. Les membres de ces tribus étaient fiers de leur réputation d’indomptables razzieurs et le butin, pris à l’ennemi, était pour eux à la fois un motif d’ostentation et un enjeu dans la compétition avec les peuplades voisines. Cependant,  des règles coutumières pour le partage du butin, dont certaines furent maintenues plus tard sous le régime islamique, étaient instituées. Par exemple, le chef avait droit à la plus grosse part du butin en plus des objets qui lui plaisaient particulièrement. Il avait aussi le droit de disposer des prises accidentelles effectuées pendant la progression vers l’ennemi sans compter le surplus, dont la division stricte eut été un gaspillage, comme un cheval ou un chameau.

Dans la lutte politique au sein des régimes arabes contemporains, depuis les indépendances, le principe du butin  demeura  en vigueur, exception faite des territoires, du bétail, des armes, des vêtements ou de la monture de l’adversaire; plus par la prise du  pouvoir  sur lequel repose la logique de la prédation dont l’un des mécanismes essentiels est l’usage des ressources publiques à des fins privées. Bien que la corruption et les prélèvements indus ne soient plus, après l’institution d’un gouvernement légitime, au cœur du système politique  et directement liés à l’usage patrimonial de l’Etat considéré comme une propriété privée par les clans dirigeants, certains atavismes ne manquent pourtant pas de manifester çà et là leur irréfragable résurgence.

Une  assemblée qui semble confondre l’action avec l’agitation

Il y a un an, l’Assemblée Nationale Constituante a été élue pour rédiger la nouvelle constitution de la Tunisie. Une mission sensée être de courte durée. Un an après, le résultat est tellement insignifiant, qu’il n’y a pas lieu à dresser un bilan significatif de son action quant à l’état d’avancement  de ses travaux, encore moins de discerner clairement ses intentions. Certes, on aurait pu considérer cela comme les défauts inévitables d’une Assemblée naissante, inexpérimentée, représentant des sensibilités politiques très diverses. Comment, dans ces conditions, n’eut-il pas été difficile d’en diriger les travaux, d’en mettre au point le règlement, d’en organiser les groupes et de les discipliner? Difficultés accrues par la mauvaise volonté d’une majorité de godillots, aux ordres de leur parti, hostiles même au principe du débat démocratique, qui ne sont là qu’à la faveur d’un mode de scrutin des plus avantageux pour leur formation. Sans compter les quelques contestataires qui ne dissimulent pas leur désir de tout saborder.

Délaissant  le travail pour lequel ils ont  été élus, les membres de l’ANC ont largement débordé  leurs compétences en se saisissant de questions qui ne sont pas de  leur ressort: s’ingérant dans le travail du gouvernement, voulant soumettre à leur avis tel ou tel de ses choix, s’érigeant en censeur de ses actions,  décider des nominations, approuver le budget. Bref, s’attribuer des pouvoirs législatifs dans ses prétentions à devenir un super-parlement tenté en permanence d’élargir ses pouvoirs et de s’immiscer dans des affaires qui ne les concernent pas. Côté débat, ce que l’observateur a retenu de leur année d’activités, c’est le déluge de propos débridés, les écarts de langage, l’indécence, les méchancetés et l’activisme de mauvais aloi.

Une  assemblée qui semble confondre l’action avec l’agitation et qui ne cesse de donner le spectacle du désordre et de la confusion. La plupart des députés, sans passé politique, nullement compétents en matière juridique ou constitutionnelle, peu ou pas du tout rompus aux débats publics,  peu habitués à la prise de parole en assemblée, se sont aussitôt mépris sur la nature de leur pouvoir et la finalité de leur mission. C’est que, ni les expériences antérieures de ces élus, ni les identités qu’ils s’étaient construites, ne les avaient préparés à une telle charge. Pour la plupart,  un long  parcours d’opposant  ayant subi l’horreur de la prison et les affres de la clandestinité et de l’exil ne constituent  pas  en soi  un gage de compétence  ou d’aptitude au travail politique.

La transformation d’une tâche civique en une fonction lucrative

Malgré les sombres perspectives économiques et sociales pour lesquelles aucune solution n’a pu être trouvée en dépit de tous les discours et toutes les  promesses publiques, l’ANC trouvait  encore le loisir de se lancer dans des débats oiseux, s’enliser dans la confusion, la cacophonie  et l’inefficacité. C’est un fait, qu’à ce niveau également, la Constituante n’a pas donné d’elle-même une bonne image. Son action est bien décevante, non pas seulement par ceux qui avaient placé en elle leur espoir, mais par l’opinion publique en général. Elle n’est pas arrivée à tenir sa place, ni à affirmer une volonté politique à jouer pleinement son rôle. Elle a été discréditée, par la qualité et le niveau plus que médiocre de la plupart de ses représentants. Enfin, conséquence logique d’un comportement  prédateur, la décision mûrement réfléchie prise par les députés de doubler carrément le montant de leurs émoluments, a  suscité l’émoi général. Elle constitue  non seulement une charge intolérable pour la collectivité, mais elle est  la négation même de l’esprit de dévouement et la transformation d’une tâche civique en une fonction lucrative. Cela a  fini  de ternir  la réputation déjà largement entamée des élus de la nation. Car cette prime à la paresse a transformé les députés en une sorte d’ordre privilégié par rapport à la masse des citoyens, en une caste gouvernante à la fois solidaire et complice qui aurait tout intérêt à conserver sa fonction et s’éterniser au pouvoir.

Dans la mesure où leur mandat est provisoire et leur séjour transitoire, les députés, malgré toute leur opiniâtreté à traîner les pieds dans la rédaction de la Constitution, seraient amenés à quitter un jour leur port d’attache bien douillet. Qu’adviendrait-il alors de leurs salaires, de leurs crédits encore non remboursés, de leur train de vie? Ne risqueraient-ils pas de voir la construction de leur maison arrêtée ou rester inachevée,  les projets d’avenir de leurs enfants compromis? Pourquoi, disent-ils, en toute indécence et par un conscient manque de probité, ne pas profiter de cette aubaine qui risque de ne pas se renouveler, exploiter au mieux ce court passage à l’assemblée alors qu’ils détiennent encore le pouvoir absolu? Pourquoi ne pas se prémunir contre les coups du sort en introduisant, subrepticement, une sorte de clause de garantie qui prévoirait qu’à la fin de son mandat, le député touchera une prime équivalente au tiers de l’ensemble des primes touchées pendant  son investiture et dont la révision sera faite dans les mêmes conditions que celle des agents de l’Etat?

Le profit matériel à coté de la gloire

Dans les guerres, le butin, c’est le profit matériel de la victoire, à côté de la gloire. De ces deux résultats de la victoire, les Gaulois prenaient le second, la gloire, et donnaient aux Germains le premier, le profit matériel et réel, le butin. Ne suffit-il pas à ces députés de laisser leur marque sur la future Constitution, de se prévaloir de l’honneur d’en être les auteurs comme leur véritable  distinction pour ne pas avoir à réclamer en plus une  prise de guerre qui serait finalement infamante?

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