Tunisie : l’impossible mission de Rached Ghannouchi

            Les événements tragiques de Tatouine qui ont vu le « lynchage » de Lotfi Nakdh, représentant de Nidaa Tounes dans la région, constitue un tournant dans la profonde crise politique que vit le pays depuis un an, c’est-à-dire depuis les élections du 23 octobre 2011.

               Au lieu de constituer un déblocage pour l’économie du pays et créer les conditions d’une saine émulation entre les forces politiques en présence en vue de mettre en place les structures démocratiques durables tant attendues, les élections du 23 octobre dernier ont abouti à une ambiance malsaine qui a obscurci les horizons, aggravé substantiellement les dangers et désorienté les citoyens.

               Il va sans dire que ce ne sont pas les premières élections libres dans l’histoire du pays qui sont en cause, mais l’amateurisme et la duplicité du principal gagnant du scrutin, Ennahdha, et les intentions cachées de son président Rached Ghannouchi.

               Une simple question posée à la jeunesse salafiste, dans une vidéo, et une affirmation extrêmement grave ont suffi à dévoiler les intentions cachées de celui que beaucoup considèrent comme le « véritable gouvernant du pays ». « Pourquoi êtes-vous pressés », sous entendu, de vouloir appliquer la charia et d’instaurer un Etat islamique ici et maintenant? « La sécurité et l’armée ne sont pas sûres ». Cette affirmation tient lieu d’argumentation tendant à convaincre la « jeunesse salafiste » de la nécessité de devoir patienter et attendre le moment propice pour imposer au peuple tunisien l’Etat islamique et la Charia. Mais cette affirmation tient lieu d’avertissement aussi: dans le cas où les salafistes refusent cet appel à la patience, les services de sécurité et l’armée défendront les structures étatiques actuelles « dominées par les laïcs».

              Avant la diffusion de la fameuse vidéo, beaucoup de monde en Tunisie et à l’étranger continuaient contre toute évidence à nourrir l’illusion que le dirigeant islamiste a changé, et que, une fois les difficultés surmontées, il pourrait contribuer à l’instauration d’une démocratie à la turque où les islamistes qui gouvernent le pays non seulement reconnaissent mais défendent le caractère civil de l’Etat dont les fondations étaient bâties par Mustapha Kamal Ataturk.

La vidéo  de la rencontre entre  Ghannouchi et les salafistes a causé du tort à la Troïka

              Nos islamistes sont décidément encore très loin de la lucidité, et de la maturité des islamistes turcs si l’on en juge par l’évaluation faite par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qui a affirmé très récemment à la télévision turque : « Le parti de la justice et du développement  est un parti islamique, républicain et laïc qui n’a rien à voir avec les partis islamistes maghrébins fondés sur l’idéologie réactionnaire et décadente des frères musulmans », administrant ainsi un revers magistral à Rached Ghannouchi et à son parti.

                La rencontre de Ghannouchi avec les salafistes enregistrée par l’image et le son, avec ou sans son accord peu importe, a infligé un tort incommensurable à son parti et même aux deux partis subalternes qui ont choisi de s’allier avec les islamistes. Mohamed Abbou, le dirigeant du CPR l’a dit clairement : « cette vidéo nous a causé du tort ».

            Dans ses nombreuses déclarations et interviews post-vidéo, le chef d’Ennahdha veut faire croire à une opinion publique sous le choc que ce qu’il avait dit était dénaturé par des « montages » et que tout ce qu’il a dit était pour le bien du pays puisqu’il tentait de convaincre ses « enfants » salafistes de respecter les lois du pays…

               Tout d’abord, il n’y a ni dénaturation ni montage puisque si tel était le cas, la première chose qu’Ennahdha aurait faite est de rendre publique l’intégralité de la vidéo. Ensuite, tout est clair comme de l’eau de roche dans cette vidéo. Quand il dit aux salafistes pourquoi vous êtes pressés d’appliquer la charia, cela veut dire, même pour un enfant, que nous allons l’appliquer, mais il faut du temps. Le temps que la police et l’armée soient « sûres », c’est-à-dire s’affranchissent de « la domination » des laïcs.

La démocratie n’est pas un but en soi mais un moyen d’instaurer l’Etat théocratique

               C’est ici que l’on décèle la cause fondamentale de la grave crise politique dans laquelle est engouffré le pays. Si Ennahdha était convaincue de la nécessité de mettre le pays sur la voie de la démocratie, elle aurait été sur la même longueur d’ondes que les autres forces politiques, il n’y aurait eu aucune raison de perdre un temps si précieux et la Tunisie n’aurait pas subi tous ces blocages économiques et sociaux destructeurs.

               Le nœud du problème se trouve donc dans l’intention cachée du parti islamiste et de son chef pour qui la démocratie n’est pas un but en soi, mais un moyen qui les aiderait à instaurer l’Etat théocratique et forcément dictatorial dont ils rêvent. Il n’est pas sûr qu’Ennahdha soit un parti monolithique qui parle d’une seule voix, celle de son maître. Dans ce parti, il y a sans aucun doute des responsables qui ont franchi le pas et qui se sont adaptés à l’air du temps et à un environnement international qui abhorre toute forme de dictature. Mais, visiblement leur chef continue de tenir le parti d’une main de fer et d’ imposer ses vues et ses choix à l’ensemble des cadres, y compris ceux qui jouent un rôle de premier plan dans la gestion des affaires de l’Etat. La preuve est le calvaire que semble vivre le Premier ministre Hamadi Jebali, suite aux interférences grossières de Ghannouchi dans le processus de décision, ce qui l’a amené à menacer de démissionner, si l’on en croit un journal émirati.

Une stratégie de prise de contrôle sans partage de tous les rouages de l’Etat

               La question est de savoir jusqu’à quand le chef d’Ennahdha continuera à exercer son influence sans partage sur les cadres d’Ennahdha qui ne partagent pas ses vues? La solution, comme beaucoup de Tunisiens le pensent, est peut-être dans la scission de ce parti que certains observateurs croient comme très probable. Une telle scission, si elle intervenait, serait salutaire pour le pays puisque, inévitablement, elle renforcerait le camp des démocrates et affaiblirait celui de la dictature théocratique que Rached Ghannouchi appelle de ses vœux.

               En attendant, c’est la stratégie de Ghannouchi, visant à mettre la main sur tous les rouages de l’Etat qui semble prévaloir pour le moment. Le lynchage de Lotfi Nakdh par des bandes de hors-la-loi qui se prennent pour des « protecteurs de la révolution », fermement soutenus par le chef islamiste, s’inscrit dans le droit fil de cette stratégie dont l’urgence actuelle est de terroriser les militants de Nidaa Tounes, le cauchemar électoral d’Ennahdha, et dissuader ceux qui comptent rejoindre ses rangs de le faire.

               Il est certain qu’on est en présence d’une stratégie perdante.  La raison en est simple: Ghannouchi et les quelques milliers de salafistes qui gravitent autour de lui sont engagés dans une mission impossible, à savoir changer le mode de vie d’un peuple qui a trois mille ans d’histoire derrière lui.

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