Patrons en colère

Hédi Mechri  De mémoire de patron, cela ne s’est jamais vu… L’UTICA menace de faire… grève, mettre la clé sous le paillasson, fermer les usines, bref, signifier l’arrêt de la production et donc la création de richesses.

 Décontenancée, excédée, livrée à la surenchère syndicale, lâchée par les  pouvoirs publics, lassée de ne pouvoir faire prévaloir l’impératif de compétitivité et d’équilibre financier, conditions nécessaires pour la survie de l’entreprise, la centrale patronale en arrive, elle aussi, aux solutions extrêmes.

Les négociations salariales sont rompues, le dialogue social s’est brisé sur l’intransigeance syndicale. L’UGTT persiste et signe. L’UTICA voit rouge, durcit le ton et signifie son refus de saborder ses propres entreprises. Elle n’ira pas plus loin, pas au-delà des 5,5 % qu’elle a fini par consentir. L’UGTT en réclame 7%.

Sur le papier, l’écart paraît si mince, mais pour les entreprises tunisiennes mises à mal par quatre années successives de chocs externes et internes, il constitue un véritable abîme dont elles redoutent les effets et les dérapages meurtriers. Pour mémoire: 5,5 % d’augmentation salariale, c’est quasiment le double de ce qu’ont pu obtenir les syndicalistes français et allemands quand bien même leurs niveaux de performance et de productivité sont infiniment plus grands que les nôtres.

L’écrasante majorité de nos entreprises ne pourra pas se résoudre à des augmentations de salaires plus élevées que celles que la centrale patronale a déjà consenties dans un souci d’apaisement social, au risque de déclencher les ressorts d’une inflation à plus de deux chiffres et des dévaluations compétitives à répétition, si nécessaires pour faire tourner la machine économique et calmer les appétits insatiables de nos concitoyens. Au final, l’arme de la dépréciation monétaire pour corriger le différentiel des prix est tout aussi dangereuse que  le mal qu’elle prétend combattre; elle ajoute de l’inflation –  importée  –  à l’inflation ambiante.

Sans une amélioration conséquente de la productivité, les entreprises répercutent les hausses de salaires sur les prix quand elles le peuvent, c’est-à-dire sans que cela les expose à la sanction du marché et au recul de la demande. Les dépréciations de la monnaie – à l’effet de compenser les dérapages des prix – pour préserver la compétitive des entreprises exportatrices, renforcent à leur tour ces mêmes pressions inflationnistes. Il n’en faudrait pas plus pour relancer la machine de guerre syndicale au motif de récupérer, par de nouvelles revendications salariales, ce qu’elle a perdu par la hausse des prix.

L’idée que le pays peut basculer dans cette spirale inflationniste est terrifiante. Ce serait une véritable descente aux enfers. Peu d’entreprises et de catégories sociales résisteraient à ce feu roulant provoqué par ce couple maléfique salaire-inflation. Il est, en effet, peu probable qu’inflation et emploi fassent bon ménage ou qu’ils soient compatibles dans le contexte de crise actuel. Il y a même tout lieu de craindre qu’au-delà d’un certain seuil d’inflation  – on n’en est plus loin -, tout point d’inflation supplémentaire risque de provoquer une réelle hémorragie d’emplois. Le danger est qu’à l’avenir, et c’est déjà le cas, l’enchaînement hausse des salaires- inflation rimera avec chômage. Il n’est écrit nulle part, dans l’état actuel des choses, qu’au regard de l’étendue du chômage, qui frappe en particulier les jeunes diplômés, la Tunisie post-révolution puisse se permettre un tel luxe.

 On comprend mieux, à la lumière de ce constat, les craintes du gouverneur de la Banque centrale et sa détermination à partir en guerre contre l’inflation.

Peut-il à lui tout seul terrasser l’hydre de l’inflation? Rien n’est moins sûr: la hausse du taux d’intérêt, arme à double tranchant, le resserrement du crédit à la consommation  dans un climat délétère, où les moyens de contrôle des circuits de distribution, ainsi que les mesures de dissuasion voire de répression des fraudes par les pouvoirs, sont inexistants sinon inopérants.

Et c’est là que le bât blesse. Car tout le mal vient de là. C’est d’ailleurs ce qui explique le fond du désaccord UGTT-UTICA. La première, on la comprend, elle défend le pouvoir d’achat des salariés, laminé par l’inflation dont ne sont pas toujours responsables les entreprises. La seconde a le souci de l’équilibre financier et de l’impératif de compétitivité des entreprises. La question centrale n’est plus ce qu’elle devrait être: le partage de la valeur ajoutée entre revenus du travail et revenus du capital avec pour principales variables d’ajustement, la hausse des salaires contre les gains de productivité.

Il y a un réel et grave décalage (notamment au cours de ces quatre dernières années) entre les augmentations annuelles et ininterrompues des salaires à des taux nettement plus élevés que la croissance moyenne de l’économie ou celle des entreprises, frappées toutes deux de plein fouet par la crise internationale 2008-2009 et par le choc de la révolution. Tout bien considéré, l’économie nationale comme les entreprises sont en train de « manger » leur capital. Qu’est-ce à dire sinon qu’on assiste à une véritable destruction d’actifs… Il y a des lignes rouges qu’il ne faut pas franchir, sauf à vouloir condamner nos entreprises au déclin et à la faillite. Que déjà plus de 2500 d’entre elles aient choisi de s’expatrier et de s’installer en Algérie et au Maroc est en soi un signe d’une grande inquiétude.

La logique de la négociation salariale prend aujourd’hui une toute autre direction, conformément aux exigences du syndicat ouvrier qui veut obtenir des entreprises, qui ne le pourront pas, ce que ne peuvent leur assurer les pouvoirs publics en laissant filer les prix. D’où cet impossible dialogue. Difficile dans ces conditions de faire bouger les lignes.

Qu’il faille prendre en compte la hausse des prix avant d’aboutir à un accord sur la hausse des salaires, quoi  de plus naturel? C’est l’évidence même. Mais la faire dépendre à ce point de l’indice des prix en la découplant de la qualité et de l’intensité du travail sans la garantie que la hausse des salaires soit financée par de nouveaux gains de productivité tourne le dos à tous les principes de réalité. Cette attitude est économiquement injustifiée, socialement inefficace et politiquement désastreuse.

Il n’y a pas de plus dommageable pour les entreprises exposées pleinement aux vents de la concurrence, celles en tout cas qui mènent un combat de tous les instants – du reste à l’issue incertaine – pour la survie que ce découplage entre salaires et productivité.  Celles-ci ne doivent pas et elles n’ont pas à supporter  les conséquences de l’incapacité ou de l’inefficacité des pouvoirs publics à juguler l’inflation.

Ce sont les entreprises qui créent les richesses, la valeur, les emplois d’aujourd’hui et de demain. Il faut tout simplement qu’elles soient en capacité de le faire. Sans que leurs horizons soient obstrués ni leur visibilité voilée et limitée. Pour tenir ce pari, elles doivent investir pour innover, sans quoi elles ne pourront plus investir dans le futur et se développer durablement.

C’est un simple euphémisme que de dire que ce sont les entreprises tunisiennes qui portent en elles, dans leur plan d’investissement et leur stratégie de développement, le rêve tunisien et le projet de société auquel nous aspirons. Les politiques – c’est leur rôle teinté d’opportunisme  – ont le mérite de le claironner. Les chefs d’entreprise  – qui en sont les principaux acteurs – sont plutôt discrets, car ils n’excellent pas dans ce registre. Sauf qu’aujourd’hui, ils sortent de leur réserve et brisent un tabou. Ils haussent le ton et donnent de la voix en brandissant l’arme du lock-out. Ils signifient par là que s’ils ont vocation à conduire la transition de l’économie et du modèle social, ils ne pourront pas le faire à n’importe quel prix. Et surtout pas à celui qui sonnera le glas de leurs entreprises. Voilà qui place chacun des partenaires sociaux face à ses propres responsabilités.

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