Mais que fait la police?

A défaut d’une déclaration solennelle du ministre tunisien de l’Intérieur condamnant clairement et vigoureusement le viol par deux policiers d’une jeune fille et la tentative  d’extorsion de son compagnon, contentons-nous de la sentence  de son homologue français: « la police, pour être respectée, doit être exemplaire », a  déclaré Manuel Valls,  en parlant des policiers de la brigade des quartiers nord de Marseille mis en cause dans des affaires de drogue et d’escroquerie. Le silence du gouvernement tunisien dans cette affaire pose, par sa déplorable ambiguïté, toute la question de la complexité des rapports qu’entretient la police avec le pouvoir politique et avec le public. En d’autres termes, se profile la question récurrente, chaque fois que la police est mise à l’index, de la nature du  mandat dévolu à celle-ci selon le type de  système politique qu’elle sert.

Le caractère répressif du dispositif policier s’est considérablement accentué sous Ben Ali

Examinons les choses de plus près et brièvement. La police tunisienne fut dès l’indépendance un appareil des plus centralisés, entretenant avec l’Etat des liens immédiats. Le maintien d’un ordre défini par ce même Etat  constituait  sa tradition la plus stable, la poussant à agir  comme un instrument du pouvoir et un outil d’information et de répression. Sous Ben Ali, le caractère répressif du dispositif policier s’est considérablement accentué et la police, relevant désormais d’une mécanique propre aux dictatures, s’est octroyée des pouvoirs exorbitants, devenant un Etat dans l’Etat, autorisée à agir en toute impunité, intégrant même dans ses mœurs des pratiques pour le moins discutables. Les Tunisiens se sont retrouvés progressivement sous la coupe d’un authentique régime policier dans lequel ils ne disposaient d’aucune liberté fondamentale reconnue des Droits de l’Homme. Quant aux policiers, ils  étaient devenus les véritables maîtres du pays, qu’on n’osait pas contredire sous peine de  subir les foudres d’une loi évoluant selon des critères définis par les porteurs d’uniforme.

Depuis le 14 janvier 2011, les Tunisiens étaient censés, en principe, respirer un air plus sain, car leur accès à la liberté était avant tout une victoire contre les pratiques policières. La part décisive prise historiquement par la police dans la répression des aspirations légitimes des personnes ou des collectivités – société civile, personnalités et partis politiques, syndicats, étudiants – a fait du métier de policier une fonction dont la réputation est ternie par l’abus de pouvoir, la censure de l’information, le recours à la force ou à des procédés illégaux pour obtenir des renseignements, de même que la pratique de la torture pour briser toute volonté.

Grandement pervertie par ses dysfonctionnements et ses errements durant plus de deux lustres de régime autoritaire, la police devait lourdement pâtir au lendemain du 14 janvier d’une grave crise d’autorité et de confiance avec la population. Elle devait également souffrir d’une crise d’identité dès lors qu’il lui fallait consentir à une refonte de son pouvoir, afin qu’il soit mis en conformité avec les exigences d’un Etat de droit. Aussi, tout rapprochement de la police du public qu’elle est sensée servir, toute conciliation entre services policiers et les droits des personnes, étaient posés comme des impératifs pour toute réforme destinée à consacrer les libertés dans ce pays.

La mutation difficile vers une police républicaine

Les relations entre la police et la population sont alors devenues foncièrement problématiques et un enjeu majeur de la transition démocratique, car comment opérer la difficile mutation d’une police réputée répressive vers une police  républicaine, ayant pour devise de protéger et servir et pour fonctions principales de maintenir l’ordre et la tranquillité publics, faire respecter la loi, protéger et respecter les droits fondamentaux et les libertés des citoyens, prévenir et combattre le crime et venir en aide à la population?

Dans un contexte de grave crise sécuritaire succédant aux événements de janvier 2011, la police, plus que jamais sollicitée pour le maintien de l’ordre, s’était retrouvée en butte à une hostilité telle, qu’elle est devenue réticente à intervenir, sinon dans le cadre d’un déploiement collectif de forces policières associées à l’armée. Une réalité nouvelle avec laquelle elle avait de plus en plus de difficultés à composer. Au point qu’on a vu des policiers manifester pour demander d’être protégés et revendiquer, afin de pouvoir exercer leur métier, une meilleure protection juridique et une amélioration de leurs moyens d’action.

Un an et demi après le départ de Ben Ali, la police semble aller mieux, assez en tous les cas  pour donner suffisamment d’assurance aux trois agents incriminés pour commettre leur crime et espérer s’en tirer à bon compte. Il y a lieu de se poser la question, au vu du peu d’émoi suscité par cette affaire dans les rangs de l’institution policière, de savoir s’il n’y a pas là résurgence de cette tentation autoritaire qui n’a cessé de tenir lieu de politique sociale tout au long des vingt-cinq années écoulées. La police serait-elle revenue à sa qualité d’outil de répression? Serait-elle réfractaire à tout changement de régime politique et finit-elle toujours par imposer ses méthodes et sa logique à tous les régimes, même les plus démocratiques? Est-elle au service des citoyens ou du pouvoir qui, en contrepartie, lui cède tout? Enfin, en devenant ministre de la police, le plus  farouche défenseur des droits de l’Homme aurait-il  succombé à ses charmes au point de ne plus admettre qu’on la critique et de n’évoquer qu’avec réticence les sujets qui fâchent de peur de se la mettre à dos?

Pour que la police accomplisse sa mutation et parvienne à rompre avec les méthodes anciennes, il faut résoudre une équation à plusieurs variables. D’abord la justice et la liberté ont besoin d’être soutenues par le pouvoir politique et consacrées par un Etat de droit. Autrement dit, il faut que les policiers soient traités comme tous les autres justiciables. Il faut également que la culture de la citoyenneté sociale et politique soit ancrée dans chaque individu. Car toute réforme de la police doit passer obligatoirement par l’édification d’une culture citoyenne dont devrait s’imprégner aussi bien le peuple, devenu rétif à toute autorité, et la police qui doit revoir radicalement ses méthodes pour assurer la paix publique. Il faut cependant reconnaître que dans le contexte actuel de liberté, interprétée souvent comme le tout permis, la police est confrontée à une situation sans précédent susceptible de saper son autorité. Habitués à agir au-dessus de la loi, à user d’un pouvoir incontesté, les policiers  doivent s’habituer de plus en plus à l’idée qu’ils sont désormais comptables, comme tout un chacun, de leurs actions vis-à-vis d’un grand nombre d’instances: groupes politiques, administration, tribunaux civils, presse et opinion publique, à travers les réseaux sociaux qui ne manquent pas de dénoncer leurs excès.

Un rôle de régulateur social

La fonction de la police n’est pas seulement d’assurer l’organisation interne d’une société et le respect des règles régissant cette société par le recours à des interventions coercitives faisant éventuellement appel à l’usage de la force. Elle a aussi pour mission de servir de régulateur social. Dans un Etat autoritaire, où les demandes sociales restent inexprimées, la mission de la police est d’être aussi l’informateur du pouvoir politique en place de manière à orienter ses décisions, pesant d’un poids non négligeable sur sa capacité d’adaptation aux variations de l’environnement. L’intervention de la police au niveau de la régulation des demandes, a pour conséquence de bloquer ou de réprimer la manifestation de certaines revendications volontairement ou sur ordre des autorités politiques. Sous un gouvernement démocratique, en revanche, où les demandes sociales s’expriment librement, soit par les medias,  soit par les représentants de la société civile ou les partis politiques, le rôle de cette instance de régulation est censé devenir moins important qu’il ne le fût dans le système autoritaire dans lequel ces filières sont inexistantes ou étroitement contrôlées par le pouvoir politique. Dépossédée de ses principaux attributs – l’information et le renseignement – la police deviendrait-elle moins indispensable à certains régimes politiques, cessant alors d’intervenir dans le processus politique au-delà de la fonction essentielle d’un groupe social spécialisé pour assurer le respect de l’ordre social et des règles qui le régissent? Que nenni.

La police arrive toujours à s’adapter au pouvoir en place, à s’imposer comme auxiliaire indispensable, susceptible d’intervenir dans le fonctionnement de tout système politique quelles que soient ses caractéristiques. Sa  mission d’information change alors de nature pour renseigner le pouvoir politique sur ce qui se passe dans la société, sur les troubles, les rassemblements,  les manifestations,  les émeutes et toutes sortes de  délinquance qui peuvent traduire des malaises sociaux auxquels devra s’intéresser le pouvoir politique. Cette fonction de collecte et de rassemblement de l’information, elle la pratique toujours et efficacement par son insertion dans le tissu social, au contact de toutes les couches de la population. C’est là qu’elle s’impose au système politique en place, par son  rôle incontournable d’informateur sur l’état de ses soutiens, sur les variations de l’opinion publique ou des changements attitude de tel ou tel groupe social. C’est ce qui  explique que, à gauche ou à droite, islamiste ou laïc, tout gouvernement est forcé de composer avec sa police et la fonction policière d’apparaître comme consubstantielle à l’organisation politique d’une société. C’est que  police et politique sont partout et toujours aussi solidaires que le couteau et son tranchant.

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