Un projet de loi contestable

              Il y a des projets de loi qui, avant même leur présentation aux élus du peuple pour être discutés, suscitent une grande controverse, et même la colère parmi de larges secteurs de l’opinion publique. C’est le cas du projet de loi relatif à l’interdiction aux anciens responsables du Rcd de se présenter aux élections ou à assumer des responsabilités politiques.

               Ce projet est parrainé par les représentants du Cpr. Peu importe que ceux-ci soient les vrais initiateurs du projet ou qu’ils soient des prête-noms au service des vrais décideurs qui ont élu domicile du côté de Montplaisir. L’essentiel est qu’il suscite déjà une intense controverse au sein de la classe politique et dans l’opinion publique.

                Pourquoi ce projet de loi est si décrié? Il faut dire qu’il concentre en lui une forte dose de mauvaise foi et d’immoralité même. Cette mauvaise plaisanterie se résume en peu de mots: le parti au pouvoir qui, en tentant de mettre la main sur les rouages de l’Etat, de la justice et de la presse, est en train de singer dans ses moindres détails la stratégie du Rcd. Il veut tout simplement éliminer de la course l’adversaire le plus menaçant pour lui, sous prétexte qu’il compte des adhérents qui ont adhéré auparavant au Rcd. En d’autres termes, ces gens détestent le Rcd, mais adoptent ses procédés, ses manières et sa terrifiante stratégie de domination des institutions étatiques

                Ennahdha, qui défend bec et ongles ce projet, a donné son feu vert et sa bénédiction à ses représentants au gouvernement d’engager à leur  service les compétences de l’ancien parti-Etat qui acceptent de faire allégeance au nouveau parti-Etat. C’est ainsi qu’on trouve ces compétences autour du chef du gouvernement à la Kasbah, dans les cabinets des différents ministères, à la tête de la Banque Centrale et à la tête des médias publics où Ennahdha n’a vraiment trouvé aucun problème à ce que le gouvernement actuel  désigne des gens qui, il y a quelques années, traitaient les militants islamistes de « terroristes »…

                Mais supposons que le gouvernement Jebali est composé d’hommes de principes qui allient l’acte à la parole et refusent catégoriquement toute présence dans leurs rangs d’anciens Rcd et tout contact avec eux. Même dans ce cas de figure, la présentation d’un tel projet n’aurait pas eu plus de sens et moins de mauvaise foi. Tout le monde sait qu’Ennahdha et son chef qui tire les ficelles n’ont qu’une obsession: expulser Beji Caid Essebsi de la scène politique dans l’espoir de réduire l’attrait de ‘Nidaa Tounes’, à défaut de pouvoir le détruire. Dans leur peur panique de voir ce parti tout neuf rafler la mise aux prochaines élections, ils s’accrochent à ce projet de loi comme à une bouée de sauvetage.

           Les arguments contre ce projet de loi sont nombreux. Nul besoin d’être un observateur attentif et un analyste talentueux pour se rendre compte que l’unique personne visée par ce projet de loi est Beji Caid Essebsi. Celui-ci, malheureusement pour Ennahdha et ses alliés, avait arrêté tout type de lien avec le Rcdet le régime de Ben Ali en 1990, c’est-à-dire très tôt, bien avant que les malversations et la corruption ne soient érigées en système. Car il faut beaucoup de mauvaise foi pour dire que Ben Ali avait amené dans ses bagages son système pourri et qu’il l’avait mis en fonctionnement à partir du 8 novembre 1987.

Honnêtement, tant au niveau de la remise en marche de la machine économique que de la relative ouverture politique, l’écrasante majorité des Tunisiens étaient satisfaits du gouvernement de Ben Ali pendant les premières années de son règne, sauf les islamistes bien sûr qui lui reprochaient son « extrémisme laïque » et sa politique éducative d’ « assèchement des sources » et à qui il reproche de vouloir prendre sa place par la force.

             Ben Ali n’a commencé à montrer son vrai visage et n’a entrepris d’installer son système de corruption, parallèlement au développement progressif de la dictature, qu’en 1994, c’est-à-dire quatre ans après que Beji Caid Essebsi ait claqué la porte. On a beau chercher, les archives le concernant sont vides: pas de tressage de lauriers, pas de caresses dans le sens du poil, pas de flagorneries bassement ridicules du genre « J’ai confiance en Dieu d’abord et en Ben Ali ensuite ». Il convient de rappeler ici aux promoteurs de ce projet de loi qui veulent exclure les gens qui ont travaillé avec Ben Ali depuis le 7 novembre 1987 que les trois présidents des trois partis qui forment la « Troïka » aujourd’hui, Rached Ghannouchi, Mustapha Ben Jaafar et Moncef Marzouki  avaient tous béni la candidature de Ben Ali à l’élection présidentielle de 1989 et supplié les Tunisiens de voter pour le futur dictateur.

          Continuons à rafraichir la mémoire aux promoteurs de ce projet anti-Caid Essebsi. Le vieux routier de la politique tunisienne a répondu à l’appel du devoir en acceptant de tenir les rênes du pays dans l’une des phases les plus difficiles de son histoire. Il a joué un rôle décisif dans la réussite des premières élections libres et, le moment venu, il a donné les clefs des palais de la Kasbah et de Carthage aux vainqueurs.

             Ceux-ci, on se rappelle, n’ont pas tari d’éloges vis-à-vis du principal artisan de la première transmission pacifique et démocratique du pouvoir dans l’histoire du pays. Il n’y a qu’à se remémorer la cérémonie de « remise des clefs » pour voir comment Beji Caid Essebsi était l’objet des remerciements, des félicitations, des louanges et des regards admiratifs de la part de ceux qui aujourd’hui souhaitent vivement sa mort politique en recourant aux procédés les plus douteux pour la voir se réaliser.

            Ennahdha a peur de perdre le pouvoir au profit de «Nidaa Tounes», voilà le nœud du problème. Cette peur fait perdre à ses dirigeants la lucidité et le sens de la mesure, qualités qui devraient normalement caractériser les politiciens en général et ceux qui exercent le pouvoir en particulier. Le président du parti islamiste a perdu l’une et l’autre de ces qualités, si l’on en juge par sa « sortie » jeudi 4 octobre sur « Chems FM » où il a dit le plus sérieusement du monde que « Nidaa Tounes est plus dangereux que les salafistes » !

              Aux yeux des Tunisiens et du monde, cette bévue ne fait qu’entamer encore plus la crédibilité en lambeaux du chef du parti au pouvoir, dont la duplicité et le double langage sont les instruments de travail. Un jour les salafistes sont « nos enfants avec qui il nous faut être patients », le lendemain « ils sont dangereux non seulement pour Ennahdha, mais pour tout le pays », et le surlendemain  sur « Chems FM », il a trouvé plus dangereux qu’eux, «Nidaa Tounes». En fait, le plus dangereux pour le pays, c’est que ceux qui assument actuellement la responsabilité de sa gestion perdent leur lucidité et leur sens de la mesure.

               Nul ne nie que des membres de l’ancien parti-Etat ont fait du mal à ce pays et à son peuple. Mais le principe le plus élémentaire de la justice est que la responsabilité de toute action illégale est personnelle et relève des tribunaux. Or, il est de notoriété publique que des personnes impliquées jusqu’au cou dans la corruption et les malversations sont libres comme le vent pour des raisons qu’on ignore, et d’autres honnêtes et intègres, mais qui dérangent politiquement les islamistes au pouvoir, sont visées par ce projet de loi à forte motivation politique et dont les conséquences pourraient être désastreuses pour le pays.

             Enfin, les promoteurs de ce projet de loi ne devraient pas oublier d’inclure un article supplémentaire précisant que « cette loi est rétroactive », autrement «Nidaa Tounes» risque d’échapper aux mailles du filet. Au point où on en est, on n’est pas à une atteinte près aux principes élémentaires de la justice universelle.

 

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