Gâchis

Les maraudeurs du chaos et leurs appuis  accommodants peuvent être fiers de leur dernier bilan.  L’attaque de l’ambassade américaine a été pour eux  un franc succès. D’ores et déjà, quatorze excursions maritimes devant faire escale au port de la Goulette et amener, en Tunisie, environ 40 mille touristes, d’ici fin 2012, ont été annulées.  Plus alarmant, la chancelière allemande Angela Merkel a reporté sa visite en Tunisie prévue au mois d’octobre. Celle-là même qui avait décidé, en mai 2011, de convertir 60 millions d’euros de la dette tunisienne pour financer des projets de développement. Enfin, dans la rubrique des occasions ratées, le transfert du tournage du film de Ridley Scott prévu initialement en Tunisie vers le Maroc, pays réputé désormais plus dynamique, plus innovant et surtout plus sûr. Des effets à long terme, moins perceptibles dans l’immédiat, font porter des chaussures de plomb à une économie en grandes difficultés, exacerbant  encore plus les tensions sociales et contribuant à décourager davantage  des  investisseurs étrangers effrayés par l’ampleur des incertitudes sur l’avenir politique du pays.

Dans l’intervalle, la crise s’aggrave: dévaluation progressive du dinar, inflation, réserves de change au plus bas, dette extérieure qui ne cesse d’enfler, dont le poids constitue une ponction de plus en plus importante sur les ressources financières du pays décourageant tout effort de réforme et de croissance sans compter les ressources budgétaires insuffisantes qui ne parviennent pas à financer un niveau minimum d’investissement. En conséquence, les investisseurs locaux et étrangers sont découragés par les incertitudes sur l’avenir économique du pays, lui-même générateur de crise sociale.  Quant au gouvernement, il  en est réduit à exhiber les promesses dérisoires de la vente des biens  mal acquis du clan Ben Ali.

Côté politique, l’effondrement de l’appareil d’Etat ne  fait qu’ébranler un peu plus les fondements de la société ainsi que le volume des investissements étrangers qui ont fortement diminué notamment en raison des violences sociales et politiques. En réalisant sa révolution démocratique, qui a quand même coûté 10% du Pib,  la Tunisie s’était aussitôt  portée candidate à l’intégration  au système politique acquis à la démocratie libérale. Fiers de leur succès, les premiers gouvernements de transition  avaient  multiplié  les interventions à l’étranger, afin de  convaincre la communauté internationale que malgré  le lourd passif  légué par le régime déchu et l’état lamentable de l’économie, le pays demeurait un  récipiendaire méritant  de l’aide des Etats et des institutions financières internationales autant qu’un fructueux placement  pour les investisseurs privés étrangers. L’Occident n’a pas  hésité à réagir favorablement afin d’assister un pays qu’il estimait à l’avant-garde du printemps démocratique.  Il s’avère  que la démocratie, dans son aspect formel, ne suffit pas pour autant à garantir le redressement économique  et social d’un pays.  Et les perspectives de paix et de stabilité, jugées au départ  prometteuses, relevaient en fait d’un optimisme exagéré. Personne, en effet, ne s’attendait à ce que  l’élan démocratique des premiers temps débouche sur d’aussi sérieuses fractures et dégénère en manifestations si radicalement hostiles à l’Occident,  culminant  par le spectacle  du drapeau  noir hissé sur le toit de l’ambassade des Etats-Unis.

Par  une politique indécise et timorée, une déplorable gestion des événements quotidiens, un bilan économique peu reluisant, un manque de fermeté vis-à-vis des groupuscules extrémistes en dépit des engagements tenus, le gouvernement a fini par alimenter les réticences  occidentales et favoriser  les défiances des bailleurs de fonds. Par leur connaissance insuffisante des impératifs géopolitiques du pays, les partisans de l’alternative islamiste au gouvernement  s’accommodent difficilement des exigences que leur impose une économie qui demeure lourdement tributaire de l’image extérieure que doit donner au monde le pays: stabilité politique, paix sociale, ouverture culturelle. Ils peinent à s’ajuster aux situations inédites quant aux règles du jeu et au pouvoir des différents acteurs, suscitant par leur incohérence des vagues de revendications et d’exigences sociales inédites. Aussi continuent-ils à ne pas gouverner, mais à raisonner et à décider uniquement  en fonction d’échéances électorales futures en évitant les confrontations et en abreuvant tout le monde de promesses.

Une équation semble ainsi échapper aux partis du pouvoir, trop confiants dans  leur  bon droit et  leur assise populaire. Comment concilier les impératifs du marché, la transparence, l’information, la stabilité et la  responsabilité, l’aptitude à répondre aux attentes d’hommes et de femmes dont l’impatience est manifeste,  les exigences de la démocratie, la justice, l’égalité, la liberté syndicale et celle de l’information, les impératifs de la géopolitique et des relations internationales? Dans quelle mesure ces processus, intimement solidaires, seraient-ils respectés et agiraient-ils en harmonie l’un sur l’autre sans pour autant se saper? Le gouvernement Jebali, élu démocratiquement, associé au pouvoir à deux partis politiques aujourd’hui laminés,  mais  donnant l’air d’être si peu affectés, est-il à ce point incapable de gouverner?   L’impuissance publique est devenue telle qu’une bonne partie de l’opinion ne voit de solution que dans la formation d’un gouvernement de technocrates et d’experts.

Reprenons les choses  depuis le début: la démocratie est une forme de gouvernement dans laquelle la souveraineté appartient au peuple. Elle implique par conséquent que les besoins des individus exprimés collectivement soient respectés et un gouvernement ne pourrait être qualifié de bon que si sa politique satisfait ces besoins. Pour  les Tunisiens de tous bords,  un gouvernement  doit réunir des critères économiques aussi bien que sociaux ou politiques. Il est jugé bon s’il  joint à la compétence la volonté de transparence, le respect des droits de l’Homme et de la loi. Mais, il est surtout bon par sa capacité à satisfaire les besoins primordiaux de chaque individu: nourriture, emploi, source d’identité mais aussi de revenus, soins de santé et sécurité. L’accomplissement  et  le développement personnel, bien que nécessaires, sont pour le moment un luxe inatteignable  à reporter à plus tard. Pour les étrangers, gens d’affaires, qui  cherchent à investir, le pays doit satisfaire à d’autres critères, dont le bon état de l’infrastructure et des réseaux technologiques, le coût bas de l’énergie, une main d’œuvre bien formée dans les secteurs porteurs, une stabilité politique, une politique économique favorable à l’ouverture sur l’extérieur, un niveau de corruption bas, etc. En revanche,  les difficultés économiques, les tensions sociales,  l’insécurité, poussent les firmes et les marchés à des comportements de prudence susceptibles à leur tour d’inquiéter d’autres investisseurs, le pays devenant alors un contexte de haute incertitude.

L’inaction du gouvernement suscite aujourd’hui cet étrange sentiment d’être en décalage par rapport à la réalité présente. On est tenté de lui rappeler l’irruption d’un événement colossal dans l’histoire de l’économie: la mondialisation. Celle-ci se traduit par l’adhésion à une économie moderne qui se caractérise par un marché diversifié et intégré, par une technologie adaptée aux problèmes de production que cette économie et cette société doivent résoudre, ainsi qu’un niveau de productivité tel que la grande majorité de la population peut assurer convenablement la satisfaction de ses besoins privés et collectifs. En même temps, la modernité économique implique un Etat de droit, des règles et des valeurs qui font que chaque personne est traitée selon un principe d’égalité et d’impartialité. Ces valeurs et ces règles suscitent la confiance sans laquelle une économie ne peut pas fonctionner. L’interaction entre les institutions politiques et les résultats économiques conditionne l’effet du niveau de vie sur la propension d’un pays à faire l’expérience de la démocratie.

Depuis Aristote, et jusqu’à nos jours, les hommes ont fait valoir l’idée que c’est seulement dans une société riche où relativement peu de citoyens vivent dans une pauvreté réelle, que pourrait exister une situation dans laquelle la masse de la population pourrait intelligemment participer à la politique et développer la maîtrise de soi nécessaire pour ne pas succomber à l’appel des démagogues irresponsables.

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