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Editorial

La démonstration est faite que l’explosion incontrôlée des libertés porte atteinte à la liberté quand elle ne menace pas de la tuer. La révolution de janvier 2011, qualifiée en son temps de révolution du Jasmin, est tout le contraire du déferlement de violence et de haine qui a pris pour cibles l’ambassade et l’école internationale américaine.

Les assaillants, poussés par leur propre idéologie et chauffés à blanc par les prêches enflammés d’imams peu enclins à la retenue ont pris d’assaut ces deux symboles phares de la présence et du leadership  américains, après avoir eu raison de la résistance des forces de sécurité. Il y eut des débordements comme jamais par le passé, de vraies scènes de guerre. Les manifestants – est-ce bien de cela qu’il s’agit? – ont laissé exploser leur colère et leur rancœur. Ils ont saccagé, pillé les lieux et y ont mis le feu. Pour protester contre un film de basse propagande, produit  récemment aux Etats-Unis par un réalisateur américano-israélien, sous la houlette d’un copte égyptien en délicatesse avec la justice. C’est d’ailleurs lui qui a divulgué quelques extraits sur le Net. Ce film blasphématoire, islamophobe, attentatoire à l’Islam et au Prophète  a mis le feu aux poudres, dans le monde musulman, à l’antiaméricanisme à fleur de peau. Ses auteurs ne pouvaient  espérer meilleur effet.

Aucun musulman ne se reconnaît  dans ces attaques odieuses, abjectes et sordides dont on connaît  les origines et les intentions. Il s’en est produit par le passé au nom de la liberté d’expression. Il faut s’attendre à d’autre provocations du même acabit à l’avenir.

Responsables et officiels occidentaux n’y peuvent pas grand-chose sinon exprimer leur désapprobation, leur condamnation morale, leur appel à la retenue et à la tolérance. Propos qui ne peuvent tenir lieu d’excuses ou de réparations; ils ajoutent  même au déchaînement des manifestants, à défaut de lever l’équivoque sur ce faisceau de malentendus.

Rien ni aucune loi incriminant l’atteinte au sacré si tant est qu’elle puisse exister ne sauraient nous mettre à l’abri de ce genre de provocations et de calomnies aux relents racistes et islamophobes. Mieux vaut répondre aux  agressions sémantiques ou picturales de nostalgiques de la guerre des civilisations par le mépris et l’indifférence. Il y a d’autres moyens que  le déferlement de violence – du reste contre-productif – pour exprimer notre indignation, notre refus et nous faire entendre des grandes démocraties occidentales, tout aussi attachées à la liberté d’expression qu’à leurs intérêts économiques et géostratégiques.

Que ferions-nous demain, face à la prolifération des réseaux sociaux qui colportent le meilleur comme le pire, qui véhiculent, sans qu’on puisse en interdire la diffusion, calomnies, propos blasphématoires et atteintes au sacré?  Faut-il  alors qu’on s’en prenne à tous  les pays du monde tenus pour être responsables d’atteintes au sacré de leurs ressortissants sous couvert de liberté d’expression, au risque d’embraser nos villes et nos campagnes et en mettant à mal les ressorts de notre propre développement?

Que n’a-t-on mis en garde contre cette dérive sécuritaire et l’irruption d’une nouvelle forme de violence intolérable, en particulier au nom d’un retour aux sources pures et dures d’un islam radical. La patience des responsables de la sécurité nationale a été mise à rude épreuve. Ils voulaient, par conviction, éviter l’affrontement et le tout sécuritaire pour ne pas tomber dans les mêmes travers que par le passé. Ils espéraient construire une forme de dialogue pour diluer les extrêmes dans un mouvement de convergence à défaut de consensus. Ils n’y sont pas parvenus.

La preuve est faite qu’on ne discute pas avec les fossoyeurs de la démocratie, avec les ennemis de l’ordre public et de la paix civile. Il faut les combattre par les moyens légaux, dans le respect des lois républicaines. Les assaillants – quel que soit le degré de leur indignation et  ils ne sont pas les seuls – qui ont laissé exploser leur colère, s’en sont  certes pris au leadership américain.  Ils l’ont fait avec une telle violence, une telle rage qu’ils ont transgressé toutes les lois républicaines. Ils ont défié l’autorité de l’Etat au risque de plonger le pays dans le chaos et la violence. Ils ont franchi le seuil de l’inacceptable.

Faut-il que l’on arrive jusqu’à l’intolérable? Car au-delà des pertes en vies humaines – quatre victimes – des dizaines de blessés, notamment du côté des forces de l’ordre, des destructions par le feu et le fer, les dégâts à tous les niveaux sont terribles. Un vrai désastre géo-plititico-économique. Le pays aura fort à faire pour l’assumer. Nous nous mettons en situation inconfortable pour négocier aide financière extérieure, solliciter les investisseurs étrangers – et pas seulement -, convaincre les marchés et rassurer les touristes scandalisés et apeurés par cette flambée de violence qui ne nous ressemble pas. Nous prenons surtout le risque d’indisposer nos amis et alliés qui ont soutenu notre révolution et appuyé notre transition démocratique.

Apeine a-t-on remonté la pente et retrouvé les chemins de la croissance – les derniers indicateurs de croissance de la production et de l’emploi annoncent une légère éclaircie  – que nous voilà retombés dans de ténébreuses interrogations. Que valent notre souci, nos  appels et nos exhortations  pour relancer l’investissement, l’emploi, les exportations, pour résorber les déséquilibres régionaux et la fracture sociale quand le pays n’arrive pas à se défaire de la plaie ravageuse  de ces foyers de violence institutionnalisée?

Rating en recul, sortie de route du classement de Davos et de nouveau irruption de violence et d’insécurité. La cote d’alerte est dépassée. L’image de la Tunisie aux yeux du monde – et pas seulement – s’est dangeureusement dégradée. Il faudrait à l’évidence beaucoup d’effort et de temps pour réhabiliter, restaurer et redorer le blason du site Tunisie.

Tel le rocher de Sisyphe, cette flambée de violence et d’insécurité anéantit tous nos efforts de reprise et de redressement de l’économie et fait peser d’énormes menaces sur le processus de transition démocratique.

Il est des constats qui ont valeur d’impératives voies de solution. Celui de Mme Clinton, la patronne du Département d’Etat  US – qui ne parle pas pour ne rien dire – est de ceux-là. Il est lourd de significations. Elle a certes dénoncé le « caractère écœurant et répréhensible du film et souligné que son pays en rejette le contenu et le message »; elle ne s’est pas  non plus privée de mettre en garde contre les dérives totalitaires, en soulignant que « les pays arabes n’ont pas troqué la tyrannie d’un dictateur contre celle des foules. » L’intention est claire: c’est moins pour dresser un constat que pour fixer les nouvelles règles du jeu démocratique. A nous de choisir !

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