Défi

Salafiste

Nous voici devenus une incroyable et fracassante caisse de résonance des évènements qui secouent le monde. Depuis le 14  janvier, la Tunisie s’exhibe et  dévoile l’ébauche d’une réalité qu’on croyait confinée  à ces foules au niveau intellectuel médiocre, aux sentiments irrationnels, à l’excitabilité excessive qui appartiennent aux Etats  des mille violences extrémistes  et sectaires d’Asie du sud ou d’Afrique. Les Tunisiens découvrent l’existence d’un tempérament  inhabituel et terrifiant à la fois, qui a commencé à ronger  la nation comme ferait un agent pathogène qui a réussi à franchir les défenses d’un organisme dont l’immunité  est devenue défaillante.  Un  corps de déshumanisation venu, on ne sait d’où,  infecter l’activité d’une société humaine que la force de ses traditions et  le caractère  accueillant et pacifique de ses membres mettaient jusque-là à l’abri de toute folie meurtrière.

De Karachi à Tunis, de Kaboul à Casablanca, les mêmes individus qu’on croirait sortis du même moule, qui dérivent vers la caricature tellement ils sont ressemblants: la  barbe longue et hirsute, les  cheveux courts ou tressés, l´œil sournois et résolu et l´accoutrement similaire à celui qu’on perçoit chez tous les salafistes, mondialisé avec le sarouel, les sandales et le long gilet afghan. Toutes ces foules sont souvent menées par des personnages frustes que paraissent obnubiler des préoccupations hiérarchiques, qui sont nantis du titre d’émir ou de cheikh  et surtout d’un « abou » formant avec le nom qui suit un surnom  « kunya » qui  favorise l’émergence d’une conscience djihadiste capable ou de faire peur, ou de susciter des vocations.

Dans les violences  perpétrées contre l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique, se côtoient quantités d’ingrédients. La question de savoir s´il s’agit de problèmes politiques, économiques, religieux ou identitaires flotte, au loin, des processus réels qui ont amené la Tunisie à adhérer chaque jour un peu plus à ces stéréotypes accablants en matière d’extrémisme religieux. Ce qui n´était au départ que l´expression d´un phénomène  marginal -les sentences outrancières de zélateurs découvrant toutes les potentialités à exploiter d’un  gouvernement complaisant – est devenu un véritable mouvement organisé, frappant à des moments précis, visant des objectifs déterminés, mettant le pouvoir face à ses contradictions. Les revendications sont de plus en plus claires et explicites, les stratégies de moins en moins aléatoires et les exigences de plus en plus évidentes: chercher à mettre la société en authentique conformité avec ses croyances, même s´il faut pour cela recourir à la brutalité. Celle-là même dont  ils contestent au pouvoir l´exclusivité de  son usage légitime. L´objectif n´est plus alors de réajuster le pouvoir, mais de peser de tout leur poids pour lui rappeler qu´ils sont les seuls vrais gardiens de l´ordre divin et, plus que n’importe qui, en droit d´exercer la violence. Un pouvoir qui reste, sinon complice, du moins indifférent, car ce qui relèverait pour toute autorité de l´insurrectionnel et de l´émeutier, passe aux yeux du gouvernement pour  un comportement de jeunes excités, un peu trop emballés par leur projet d´une cité musulmane future, et auxquels on excuse tout. Dans  la stratégie salafiste de mobilisation des masses, la mosquée et ses prolongements sont un enjeu primordial dans l´organisation de ces « vendredis de la colère »; un lieu devenu stratégique dans le processus de violence politique qui ne cesse de s´amplifier. Arrière base de toute expédition, la mosquée doit échapper à tout contrôle, principalement celui du gouvernement pourvoyeur d´imams au discours inhibiteur, jugés trop modérés ou simplement traîtres de la cause. Ils sont alors carrément détrônés et remplacés par des imams radicaux, aux prêches incendiaires fonctionnant comme des catalyseurs et des exorcismes, exhortant les fidèles à aller au-delà du tolérable. Les nombreux serments à l´adresse de milliers de personnes, favorisent ainsi les conditions d´une fureur immense qui va frayer son chemin  à travers les esprits chauffés à blanc jusqu´à nourrir, de leur feu incandescent, l´atmosphère démente qui entoure ces grands rassemblements. Manifestations organisées de manière récurrente, attentats répétés contre les postes de police  et les édifices publics, agressions  fréquentes contre les personnes et les biens, défis publics lancés au visage des autorités. Ces actes, dont la gravité s’égare dans le dédale envoûtant d´une justice tolérante et compréhensive,  ont donné aux salafistes le sentiment de n´avoir désormais plus rien à craindre, juste après celui, longtemps éprouvé, de n´avoir  plus rien à perdre. Une  tactique « instrumentalisante » et dangereuse de la part du pouvoir qui met ainsi en avant des personnages de bas statut, voyous ou naïfs endoctrinés,  jeunes complexés vis-à-vis du monde entier, au chômage, vivant mal et sans argent pour se marier, n’étant certains de rien, qui ont pour caractéristique de ne jamais être punis, à qui il fallait quelque chose d’extrême pour les renforcer dans leur sentiment d´être quelqu´un et que le pouvoir pense ainsi pouvoir contrôler, en limiter les agissements et, pourquoi pas, s’en servir un jour si besoin est.  Mais les salafistes ne l´entendent pas tous de cette oreille. Éloignés du pouvoir par les islamistes, parce que pas assez présentables, ils ont cherché à défier la Nahdha, à travers les protestations du vendredi contre l´ambassade américaine dont le film n´est que le prétexte.

Au lendemain de chaque avancée salafiste, chaque fois que leur violence augmente d´un cran, on déclare qu´ils ont dépassé la ligne rouge  et on s´engage à prendre des mesures énergiques qui ne sont, bien sûr, jamais suivies d´effets puisqu´ils continuent d´opérer ouvertement, de commettre les mêmes actes délictueux et de braver l’Etat avec le soutien de leurs  réseaux occultes. Aujourd´hui, contre l´avis du gouvernement, certains entreprennent même d´ouvrir des  écoles coraniques, l´équivalent de ces madrasas de Karachi devenues des centres actifs d´activisme jihadiste, qui ont formé et envoyé des combattants en Afghanistan et dans le Cachemire indien. Dans ce contexte de déjà vu, nul besoin d´anticiper ce que sera notre futur. Il nous suffit de le lire dans le passé récent du Pakistan. Là-bas aussi,  la mollesse du gouvernement face aux violations de la loi, aux occupations illégales de terrains, aux affrontements violents entre groupes militants rivaux et à l’usage du prêche pour relayer les appels à la violence sectaire et au jihad, avaient contribué de diverses façons au climat d´anarchie qui règne aujourd´hui dans le pays. Comme au Pakistan, les autorités tunisiennes ont trop longtemps attendu  avant de prendre les mesures nécessaires qui permettent de contrôler l´extrémisme religieux dans le pays, si tant est qu´ils  en aient jamais eu l´intention. En faisant des promesses qu´il n’a  jamais tenues, le gouvernement tunisien n´a fait qu´enhardir les forces extrémistes, ce qui a contribué de façon considérable à la violence qui frappe aujourd´hui l’ensemble du pays et dont il est le premier à pâtir. À la manière d´un monstre qui aurait échappé à son créateur, les salafistes toisent aujourd´hui agressivement la Nahdha et lui lancent un défi auquel il est difficile, et pourtant indispensable, de répondre.

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