Apprendre à conduire avant de se mettre au volant

Sans issue

           Les événements qui secouent le pays comportent certains détails si bizarres qu’ils ressemblent à des signes du destin. Prenons le drame des naufragés tunisiens au large de Lampedusa. Sur 136 personnes qui avaient pris le risque de la traversée, 56 seulement ont été sauvées et deux cadavres uniquement repêchés. Nulle trace des autres, ni du bateau de la mort, ce qui est d’autant plus étrange que le robot italien envoyé dans les fonds marins dans l’espoir de situer l’épave est remonté bredouille.

                Mais n’est-ce pas un signe tragique du destin que le premier des deux cadavres repêchés est celui d’un jeune homme originaire de Sidi Bouzid? En arabe dialectal tunisien, traverser illégalement vers l’Italie, se dit « brûler vers l’Italie », ce qui nous remet immanquablement en mémoire l’autre jeune homme qui s’est immolé dans cette ville un certain 17 décembre 2010. Celui-ci s’est brûlé vif pour protester conter l’injustice et la misère qui rendaient sa vie intenable. Celui-là est mort noyé dans les eaux dangereuses de la Méditerranée pour avoir tenté d’échapper à l’injustice et à la misère qui rendaient sa vie tout aussi intenable.

                Trop de commentaires ont été diffusés sur les sites sociaux et qui s’en prenaient aux membres du gouvernement qui « faisaient la fête » dans le mariage collectif organisé par Ennahdha au moment où des dizaines de jeunes Tunisiens luttaient désespérément contre la mort dans les eaux houleuses de la Méditerranée. C’est un débat quelque peu puéril car le drame ne réside pas tant dans le fait que les membres de ce gouvernement assistent à un mariage multiple qu’à leur incapacité à être à la hauteur des lourdes responsabilités qu’ils ont décidé d’assumer à la suite des élections du 23 octobre.

                Ce que les Tunisiens appellent « révolution » a été accomplie dans le but de mettre un terme à un régime dictatorial et à entreprendre une nouvelle redistribution des richesses qui romprait avec l’injustice sociale et le déséquilibre régional, deux caractéristiques parmi d’autres du régime déchu. Ce que les Tunisiens appellent « révolution » a été accomplie dans le but d’établir un système politique démocratique dont les hauts responsables sont choisis à travers des élections libres et transparentes et qui se portent garants des libertés fondamentales et de l’indépendance de la justice.

                Cela va faire bientôt un an depuis que les Tunisiens, ou une bonne partie d’entre eux, se sont rués vers les urnes pour choisir démocratiquement leurs gouvernants, croyant par là résoudre la profonde crise politique qui secouait le pays depuis la chute de la dictature. Loin d’être résolue, la crise s’est exacerbée à tel point qu’au lieu d’entreprendre les travaux relatifs au grand chantier de la démocratie que l’écrasante majorité veut construire, on en est aujourd’hui à se mobiliser pour s’opposer à l’établissement d’une nouvelle dictature, « pire que celle de Ben Ali », selon l’observation du juriste Iyadh Ben Achour qu’on peut difficilement qualifier d’opposant ou de « pêcheur en eau trouble ».

                La Tunisie ressemble aujourd’hui à un véhicule conduit par un chauffeur qui non seulement ne sait pas conduire, mais qui ne connaît pas la route aussi. Résultat: les voyageurs sont perdus dans un labyrinthe de ruelles et sont de plus en plus loin de leur destination. C’est notre cas maintenant. Ceux qui gouvernent ne savent pas gouverner et les Tunisiens sont perdus face à cette infinité de questions débattues aujourd’hui, ayant très peu de rapports avec les objectifs de départ.

                Nul ne peut s’étonner honnêtement aujourd’hui que notre économie soit dans un état piteux. Aucune décision judicieuse, aucune action sérieuse n’a été entreprise pour remettre la machine en marche. Cette grave négligence s’explique par deux raisons principales: d’abord par la pénurie de compétences capables de prendre les décisions judicieuses et de les exécuter, ensuite par le gaspillage monstrueux d’énergie gouvernementale dans la gestion de faux problèmes nés en grande partie du mélange explosif du religieux et du politique.

                Au lieu de se pencher sur les questions vitales pour l’avenir du pays, on continue à gaspiller un temps des plus précieux dans des sujets qui, au moment de la chute de la dictature, étaient à mille lieux des préoccupations des Tunisiens. C’est ainsi que le Niqab est devenu le principal problème d’une université en crise; que l’ordre social est menacé par un courant religieux venu du désert d’Arabie et face auquel l’Etat est impuissant ou feint l’impuissance; que les Tunisiens sont désormais divisés en deux groupes distincts, les « croyants » et les « mécréants » départagés en fonction du critère avec ou contre le gouvernement; sans parler des débats relatifs à la Constitution et qui prennent parfois une tournure byzantine quand on veut nous convaincre de l’urgence de constitutionnaliser « le haut conseil islamique » ou encore que la femme est « le complément » de l’homme.

                Le drame est que ce conducteur qui ne sait pas conduire et qui ne connaît pas la route semble déterminé à rester au volant, même si le mur vers lequel il fonce est de plus en plus visible par les voyageurs. Cette détermination on la voit tous les jours à travers les nominations partisanes dans les postes-clefs et qui n’ont rien à voir avec la compétence et tout à voir avec la loyauté et l’allégeance. On la voit à travers l’incroyable entêtement à vouloir dominer les médias en dépit du refus catégorique des journalistes de revenir dans la cage que la jeunesse tunisienne a brisée un certain 14 janvier.

                Cette jeunesse a patienté pendant des années, supportant l’injustice et la marginalisation que lui faisait subir le régime dictatorial avant de se révolter contre lui et de le renverser. Aujourd’hui la situation du pays en général et de la jeunesse en particulier est pire que celle qui prévalait sous la dictature. Le naufrage qui a fait des dizaines de morts parmi des jeunes fuyant l’enfer qu’est devenue pour eux la Tunisie risque d’être le présage d’un naufrage autrement plus dramatique, le naufrage du pays. A moins que ceux qui gouvernent aujourd’hui se rendent à l’évidence et agissent (ou on les force à agir) en fonction d’un principe très simple: apprendre à conduire avant de se mettre au volant.

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