L’accès à l’eau: un enjeu vital et stratégique

La Tunisie a vécu un été sous tension, notamment en raison des manifestations liées aux problèmes d’approvisionnement en eau potable dans certaines localités. Si l’on savait déjà que l’eau douce en Tunisie est une ressource rare et inégalement répartie, ces évènements ont permis de rappeler combien l’accès à l’eau est un droit vital, mais pas un droit acquis.

Les phénomènes de pénurie d’eau et de dégradation de la qualité de l’eau ne sont pas propres à la Tunisie. L’enjeu est d’ordre mondial et concerne l’humanité dans son ensemble. Malgré un premier signal d’alarme lancé par la conférence de Mar del Plata (1977), l’usage abusif de ressources en eau s’est intensifié ces dernières décennies. Aujourd’hui, la question des conditions d’accès à une eau douce de qualité et en quantité suffisante s’est imposée comme un enjeu  stratégique de ce début de XXIe siècle. Plus que jamais, les tensions hydrauliques peuvent dégénérer en conflits armés.

Dans un monde où se conjugue productivisme et consumérisme, les Etats mais aussi les entreprises, les agriculteurs et simples citoyens sont responsables de la situation. Le problème de l’accès  à l’eau ne dépend pas seulement des ressources nationales. Il y a en effet une corrélation entre le niveau de développement et l’accès à l’eau. Autrement dit, les défis contemporains de l’eau sont une question de moyens plus que de ressources naturelles. Les pays en voie de développement sont confrontés au coût financier et aux moyens techniques que nécessite l’exploitation des ressources hydrauliques par des infrastructures idoines. Toutefois, les situations problématiques sont en partie générées par la mauvaise gestion de la ressource. Une gouvernance défaillante qui masque  souvent un phénomène de corruption qui ronge l’appareil étatique ou les structures locales. Dès lors, le manque de moyen financier n’explique pas tout: la compétence et/ou probité des acteurs publics – nationaux et locaux – entre en ligne de compte. C’est dans cette perspective que les modalités de coopération entre secteurs public et privé – ou partenariats public/privé – méritent également d’être (re)pensées avec une attention particulière. En effet, l’expérience souligne les défaillances des régulations assurées par les autorités publiques – nationales ou locales – mais elle montre aussi les limites voire l’incapacité des marchés et du financement privé dans la prise en charge des biens collectifs. L’exigence de bonne gouvernance ne saurait ignorer l’intérêt et la nécessité de la participation des Ong – locales, nationales ou internationales – et plus généralement de la société civile, dans la mise en œuvre des modalités d’accès à l’eau potable.

 Au-delà des situations strictement internes et propres à chaque pays, les tentatives de mobilisation de la communauté internationale ne sont pas à la hauteur des enjeux liés à l’accès à l’eau et aux menaces qui pèsent ainsi sur le développement humain et sur la paix ou la stabilité de certaines régions. Une vision commune toutefois difficile à dégager, tant les intérêts et sensibilités divergent encore – malgré l’urgence – en la matière. Les vides juridiques et le déficit de volontarisme politique des principales puissances expliquent le peu d’avancée sur ce dossier. On peut néanmoins noter le signal positif adressé par l’Union pour la Méditerranée (Upm) – assez rare pour être signalé – à travers le vote, à l’unanimité du groupe d’experts, du projet de traitement des eaux de Gaza, dont l’essentiel de la nappe phréatique est aujourd’hui polluée. Un dossier porté par la France, l’Italie et la Grèce, qui permettra de mobiliser 400 M€ pour les travaux nécessaires à l’assainissement. Le 29 août dernier, l’Upm et l’Autorité palestinienne de l’eau (Pwa) ont, en marge de la Semaine mondiale de l’eau à Stockholm, présenté un projet d’usine de dessalement dans la Bande de Gaza. L’objectif de ce projet est la construction d’une grande usine de dessalement et d’un système de distribution de l’eau à Gaza, capable de produire 100 millions de mètres cubes d’eau potable par an. Il contribuera à remédier à la grave pénurie d’eau. Cette annonce a été faite au lendemain de la publication par les bureaux des Nations unies présents en Palestine d’un rapport alarmant intitulé « Gaza, A liveable place by 2020? »). Il souligne les effets et implications à long terme des tendances et défis actuels en matière de société et de développement dans la Bande de Gaza. Le rapport indique que la nappe aquifère sera inutilisable à partir de 2016 et irréversiblement endommagée à partir de 2020. Il souligne aussi l’urgence de la réalisation de ce projet, tant il représente l’une des rares solutions d’infrastructure pour offrir de l’eau potable à une population en croissance continue – qui a atteint 1,65 million d’habitants – et permettre des opérations essentielles comme le traitement des eaux usées.

 Au regard de cette expérience, et faute d’agence mondiale spécialisée – sorte d’ « Onu de l’eau » – la mise en place et le financement d’infrastructures hydrauliques concrètes et efficaces au profit des populations les plus défavorisées devraient être conçus à un niveau intermédiaire c’est-à-dire régional. Pour autant, les Etats comme la communauté internationale ne doivent pas y voir une source de déresponsabilisation: leur volontarisme est nécessaire pour faire naître ce type de projet. On attend donc de les voir apparaître parmi les dossiers prioritaires de l’agenda international. Une attente légitime et raisonnable, au regard des risques de catastrophes humanitaires et de conflits armés liés à l’accès à l’eau…

 

 

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Béligh Nabli
Béligh Nabli est directeur de recherche à l’Institut de Recherche International et Stratégie (IRIS, Paris). Il a suivi des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, avant d'obtenir son doctorat à l’Institut Universitaire Européen (IUE, Florence). Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles portant sur la France, l’Europe et la Méditerranée. Son dernier ouvrage s’intitule L’Etat. Droit et politique (Armand Colin, Coll. U, 2017).

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