Le Gouvernement sur la sellette

Politiciens, hommes de médias et organisations internationales ne démordent pas

« Le Gouvernement ne cherche pas à contrôler les médias, mais en revanche, il ne permettra pas à certains médias de se transformer en tribunes d’opposition à l’action du Gouvernement », ainsi parlait Rafik Abdessalem, ministre en charge de la Diplomatie, lors d’une interview publiée fin août dans un quotidien du Golfe. Une déclaration qui en dit long sur les tensions grandissantes autour de la liberté de la presse en Tunisie. Tensions dont les épisodes Dar Essabah et Sami Fehri semblent en être l’apogée.

D’abord, les faits

En premier lieu, il y a l’épisode Dar Essabah. Les journalistes et les techniciens de ce groupe de presse qui regroupe les journaux « Le Temps » et « Assabah »  entament un sit-in devant le siège de l’établissement, pour protester contre les décisions prises par Lotfi Touati, nouveau directeur général du groupe, nommé récemment par le Gouvernement, et la mise à l’écart de Jameleddine Bouriga, l’ancien rédacteur en chef, remis en cause pour sa participation au sit-in de la Kasbah. Entre-temps, le nouveau directeur général Lotfi Touati  a pris la décision,  et qui n’a  fait qu’accentuer le bras de fer avec les journalistes, d’interdire le tirage des quotidiens « Assabah » et « Le  Temps » en faisant appel aux forces de l’ordre.

Deuxième acte. Sami Fehri, à la tête de la chaîne Ettounisia diffusant une émission satirique, vient d’être placé en détention pour avoir eu un lien direct dans une affaire de corruption sous l’ancien régime de Ben Ali.

Soutenu par le Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt), celui-ci affirme avoir reçu des pressions le forçant à mettre un terme à l’émission satirique.

Une stratégie ourdie par le Gouvernement

Deux actes montés de toutes pièces, diront des politiciens et des défenseurs des droits de l’Homme.

« Ce qui se passe dans la scène médiatique actuellement est la phase d’une stratégie mise en place par le Gouvernement et en particulier le parti Ennahdha pour mettre la main sur le secteur et l’adoucir selon ses volontés, dans la perspective des prochaines élections », fait valoir Chokri Belaïd, porte-parole du « Watad ».

Ce dernier ira plus loin: « l’actuel Gouvernement utilise les mêmes procédés que l’ancien régime. Et  pour cause, il est en train de faire appel aux mêmes hommes de main utilisés par le régime Ben Ali. La réticence à appliquer les décrets 115 et 116 en est une deuxième preuve. C’est aussi la preuve de la fuite en avant du Gouvernement à réagir sérieusement avec les représentants des institutions médiatiques ».

Partageant la même idée, mais en d’autres termes, Hamma Hammami, S.G. du parti des Ouvriers, fait valoir qu’il fallait être dupe pour croire que l’arrestation de Sami Fehri s’est faite seulement pour son implication dans  des affaires de corruption sous l’ancien régime. On l’aurait cru, si tous les inculpés pour des faits pareils sous l’ancien régime, étaient aujourd’hui sous les verrous. Or ce n’est manifestement pas le cas. Le fait, aujourd’hui, est qu’on est en train d’utiliser ces dossiers de corruption pour mater les plus récalcitrants. C’est cette même logique qui fait qu’aujourd’hui, on est en train de nommer des responsables, dans la plupart des cas, qui ont déjà servi sous l’ancien régime. Une manière de les tenir à carreau.

« Parfois, j’ai envie de me pincer pour bien vérifier que je suis réveillé et que je suis bien en Tunisie », nous dira Khemaies Khayati, critique d’art et homme de média. « De par ma carrière, j’en ai vu d’autres, mais jamais je n’aurai cru vivre cet épisode.  Jamais, je n’aurai cru vivre le jour où un ministre gère lui-même le dossier de l’information, faisant ainsi fi de l’Etat. Un ministre qui, manifestement, ne consulte même pas son chef de Gouvernement et ne tient pas compte de ses recommandations. Un ministre de l’information qui appelle à une manifestation que le ministre de l’Intérieur, lui-même du même bord, ignore ».

Un peu diplomate, Khemaies Khayati dit voir du « louche » dans la nomination de Lotfi Touati à la tête de Dar Essabah. « Si on voulait vraiment assainir la situation, on aurait placé  une personne expérimentée et non un journaliste sans aucune expérience dans la gestion d’une telle société ». Il y voit surtout une volonté manifeste de placer « les siens » à la tête des médias pour mieux les contrôler.

Double langage

Pourtant, à croire les messages venant du Gouvernement, il n’y a pas là un sujet d’inquiétude. La preuve, le chef du Gouvernement ne passe pas une semaine sans se réunir avec les principaux protagonistes du secteur.

« Il n’en  est rien », réplique Néjiba Hamrouni, présidente du Syndicat national des journalistes tunisiens, qui dénonce le « double langage » du Gouvernement. « D’une part, celui-ci ouvre le dialogue avec les syndicats du secteur et d’autre part, il cherche à déformer l’image de marque des médias et à monter l’opinion publique contre eux », affirme-t-elle.

Pour cette dernière, le cas Lotfi Touati est la preuve la plus explicite. Ce dernier, dit-elle, « a dépassé ses prérogatives administratives et est intervenu dans la ligne éditoriale du journal, ce qui est en contradiction avec l’accord convenu entre le Snjt et la présidence du Gouvernement ».

Reporters sans frontières dénonce

Un certain consensus sur les faits, qui viennent d’être corroborés par le spécialiste en la matière, à savoir Reporters sans frontières (Rsf).

Lors d’une récente rencontre  avec les conseillers du chef du Gouvernement, l’organisation a clairement exprimé aux autorités son mécontentement et son incompréhension face à la poursuite des nominations arbitraires à la tête des médias publics, rappelant que la mise en place d’une instance indépendante de régulation des médias audiovisuels est une nécessité impérieuse.

« Ce qui avait été au départ annoncé comme une exception est devenu la règle au fil des mois », a commenté l’organisation dans un communiqué, soulignant l’importance, en démocratie, du respect de l’indépendance des médias publics. « Le Gouvernement doit rompre définitivement avec l’opacité qui entoure les dernières nominations », peut-on y lire.

« Il est urgent que le Gouvernement et l’Assemblée nationale constituante se positionnent clairement contre le vide juridique actuel, vide qui constitue un important levier de contrôle sur les médias », ajoute l’organisation.

Quoi qu’il en soit, la partie semble être serrée. La question de la liberté de la presse semble motiver une bonne partie du peuple, pour qui c’est là un acquis révolutionnaire qui est sous une menace constante.

 

L’affaire Nadia Jlassi

Autre forme de liberté d’expression, autre combat.

L’affaire Nadia Jelassi, l’une des artistes ayant exposé au Printemps des arts, a été entendue mardi par le juge d’instruction de Tunis, qui l’a laissée en liberté mais après avoir rempli une fiche anthropométrique. Un procès déjà classé comme une menace qui plane sur l’expression artistique dans le pays.

Universitaires, artistes et intellectuels ont décidé de ne pas se taire. Vendredi, une conférence de presse a eu lieu au siège du Syndicat national des journalistes tunisiens pour défendre les libertés.

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