Un électeur averti en vaut deux

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           Les images montrées à la télévision et sur internet de Cheikh Abdelfattah Mourou, blessé au front par un verre lancé avec une haine féroce par un fanatique, hanteront longtemps la mémoire des Tunisiens. Cette scène terrible est un échec  de plus de la « R évolution » tunisienne et de ceux qui ont pris la responsabilité de la gérer et de guider le pays dans cette période transitoire.

            Cet échec est d’autant plus patent que le thème de la « réunion de réflexion » qui a vu l’agression de Cheikh Mourou, tournait autour de la tolérance religieuse…

            Venu avec quelques autres prêcher la bonne parole et souligner les bienfaits de la tolérance et de l’acceptation de l’avis divergent, Abdelfattah Mourou s’est retrouvé à l’hôpital avec cinq points de suture au front. Peu importe que l’agresseur soit un salafiste ou un fanatique du parti qui gouverne ce pays. Ce qui est grave c’est que l’intolérance prend des proportions qui dépassent de loin les inquiétudes exprimées par les plus pessimistes au lendemain de la Révolution du 14 janvier 2011. Celle-ci, rappelons-le, a vu les islamistes sortir de leurs cachettes et se montrer de plus en plus audacieux dans leur volonté d’imposer aux citoyens leur propre conception de l’islam.

            Dans l’histoire du fanatisme islamiste, il y a plus grave évidemment que ce qu’a subi Cheikh Mourou. L’intellectuel égyptien Faraj Foda fut assassiné par un fanatique ignare et le seul Prix Nobel du monde arabe, Najib Mahfoudh, était poignardé par un autre fanatique qui n’a pas lu un seul paragraphe de l’œuvre du grand écrivain.

            Chez nous, il y a eu l’agression du collègue Zied Krichen et de l’ami Hamadi Rdissi, l’effrayante agression contre Jawher Ben Mbarek, suivie quelques semaines plus tard par celle perpétrée contre Ahmed Najib Chebbi et la liste des artistes et des intellectuels agressés ou menacés de mort s’allonge chaque jour davantage.

          L’agression contre Cheikh Mourou est une nouvelle étape dans le déchainement des fanatiques, très  visiblement encouragés par l’impunité quasi-totale dont ils jouissent et par l’application très sélective de la loi depuis que les islamistes d’Ennahdha ont pris les rênes du pouvoir dans le pays.

            Cheikh Mourou n’est ni un extrémiste laïque, ni un athée. C’est l’une des autorités intellectuelles et morales de l’islamisme tunisien. De plus, c’est un brave homme dont la bonhomie et la spontanéité apportent  à chacune de ses apparitions une petite note de gaité dans une ambiance de plus en plus morose.

            Le pouvoir actuel issu du parti islamiste a lamentablement échoué à protéger les intellectuels, les hommes de culture et les hommes politiques qui ne partagent pas ses vues. Voilà qu’il échoue à protéger l’un des fondateurs d’Ennahdha et membre du Conseil de la choura du parti islamiste. Les organisateurs de la « réunion de réflexion » ont bien demandé la protection des forces de sécurité. Celles-ci, comme d’habitude en pareille circonstance, ont brillé par leur absence. Les inquiétudes exprimées avant la réunion se sont vérifiées, mais les organisateurs étaient à mille lieux de penser que le vénérable Cheikh Mourou serait agressé avec une si grande haine et une telle violence.

             L’incapacité du pouvoir en place à protéger les intellectuels, les artistes et les hommes politiques au cours de leurs activités légales pose la question de sa légitimité. Sur terre, il n’y a pas de plus sacré que la vie humaine et l’intégrité physique des gens. La principale fonction du pouvoir politique, sous quelque latitude qu’il soit, est de protéger les gouvernés contre la violence politique ou criminelle. S’il s’avère incapable de remplir cette principale fonction, le pouvoir perd sa légitimité et sa raison d’être. Ceci d’une façon générale.

               Dans le cas de la Tunisie, un nombre incalculable d’agressions impunies prouve que l’Etat rechigne à appliquer la loi contre les criminels et les fauteurs de trouble ou l’applique sélectivement. On avance dangereusement vers la banalisation de la violence due à une croissance inquiétante du fanatisme religieux.

               Il faut dire que le Gouvernement en place a largement les moyens de circonscrire cette violence et de l’éradiquer rapidement par une simple application de la loi. Mais, visiblement, il ne semble pas intéressé de le faire, ce qui nous amène à poser la question: pourquoi?

               Si un gouvernement a les moyens de s’opposer à la violence perpétrée par les fanatiques religieux et ne le fait, c’est que, logiquement, il a un intérêt quelconque à préserver à travers le déchaînement de cette violence. Dans l’actuelle stratégie du Gouvernement islamiste, la priorité des priorités consiste à remporter les prochaines élections. Cette priorité passe avant tout autre intérêt, fût-il l’intérêt supérieur de la nation.

              Le quadrillage systématique des structures de l’Etat au triple niveau, local, régional et national qui a abouti en peu de temps à une véritable mainmise partisane sur le pays, s’inscrit dans le cadre des préparatifs en vue d’assurer le succès électoral ardemment désiré.

              Dans cette stratégie électoraliste, la violence des fanatiques qui ciblent les personnalités qui ne partagent pas les vues de ce gouvernement a incontestablement sa place. L’effet terrorisant de cette violence pourrait avoir une conséquence inhibitrice dans les rangs de l’opposition, un effet décourageant et une tendance désorganisatrice des efforts de mobilisation pour se débarrasser de ce pouvoir par voie électorale. Et à ce niveau, tout meeting de l’opposition qui échoue, toute réunion politique qui tourne à la confusion est un pain béni pour le Gouvernement Jebali.

              Reste que cette stratégie est une arme à double tranchant et la violence fanatique qui ne semble pas troubler outre mesure les gouvernants actuels, pourrait se retourner contre eux et engendrer l’effet contraire à celui désiré. Car enfin, le peuple peut être dupe une fois, mais pas deux. Une majorité d’électeurs ont jugé le 23 octobre dernier les gens d’Ennahdha dignes de gouverner ce pays miné par une dictature pourrie jusqu’à l’os. On a souhaité les voir prendre à bras le corps les problèmes du pays  et remettre la nation sur la bonne voie. Au lieu de cela, ils se sont comportés en politiciens voraces, considérant le pouvoir comme un butin à partager entre amis et alliés plutôt qu’une lourde responsabilité à exercer. Montrant leur véritable visage et leur insatiable appétit des biens éphémères de ce bas monde, les gens d’Ennahdha auront du mal à duper le peuple une deuxième fois. Car, pour paraphraser un dicton célèbre, un électeur averti en vaut deux.

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