Paradoxe

Paradoxe

   Ennahdha, ou l’étrange paradoxe! Le premier parti politique sur l’échiquier national affiche ostensiblement ses lignes de force et son envergure, avec la même facilité qu’il fait paraître des signes de fragilité. Ennahdha, qui tenait son 9ème congrès, en formation libre dans ses mouvements, sans être astreinte comme par le passé à la clandestinité, a fait la démonstration de sa force, de sa puissance, de sa capacité d’organisation et de mobilisation. Le parti d’obédience islamique affichait haut et fort ses ambitions, ses prétentions, sa volonté d’ouverture et de rénovation, voire de transformation politique. Le 9ème congrès a, d’une certaine manière, fait bouger  les lignes au profit de celles et ceux qui, confrontés à la réalité du pouvoir et de l’économie, veulent moderniser l’Islam aux dépens des tenants de l’orthodoxie religieuse,  soucieux d’islamiser la modernité.

   Quatre jours durant, sous les projecteurs nationaux et internationaux, Ennahdha voulait donner d’elle l’image d’un parti apaisé, sûr, sans être dominateur. Il cherchait à se montrer dans les apparats d’un parti de gouvernement, en déclinant ses structures et en soignant ses programmes.

   Impressionnante démonstration de force, d’unité – quoique toute en nuances -, de détermination, d’insinuation, de calcul et de maturité politique. Ennahdha veut tout prouver: sa prééminence politique, son attachement à la démocratie et son désir, somme toute légitime, de s’installer aux commandes du pays. Il y a peu de doute qu’elle n’y soit pas parvenue même si, au passage, elle n’a pas dissipé toutes craintes  d’hégémonie.

   Seul bémol, elle n’a pas, hélas, réussi à convaincre de sa capacité de gouverner. Faut-il y voir une simple question de temps, à cause de l’inexpérience de ses cadres, longtemps exclus de la chose publique, ou serait-ce le résultat d’une alliance politique peu naturelle? Ennahdha, il est vrai, n’a pas les coudées franches: la cohabitation tripartite s’est avérée plus difficile et souvent même plus conflictuelle qu’on ne pouvait le craindre. Ses alliés, en particulier le président Moncef Marzouki, jouent leur propre partition, si peu accommodante qu’elle contraint la troïka à évoluer en permanence à la frontière d’une crise institutionnelle et politique majeure.

    Ennahdha doit donc composer pour sauvegarder l’attelage gouvernemental  dont elle a si grand besoin. Le Gouvernement qu’elle domine et dirige en paye le prix. Car il paraît, de ce fait, hésitant dans ses décisions et ses choix, peu assuré dans son action, multipliant à plusieurs reprises volte-face et démentis souvent contradictoires. Il donne à penser qu’il manque de repères, qu’il ne sait pas où il va, ni comment il va. C’est tout le contraire de l’image que le parti Ennahdha voulait donner de lui-même, à l’occasion de son 9ème congrès, entaché par le feuilleton à rebondissements du mélodrame au sujet de l’éviction du gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Mustapha Kamel Nabli.

    La sentence, sans appel, est tombée de Carthage. Le président  de la République a réagi, à sa manière, pour laver l’affront de n’avoir pas été informé et consulté avant que le Gouvernement ne remette l’ancien Premier ministre libyen aux autorités de son pays qui en faisaient la demande.

    Hasard de calendrier ou manifestation d’état d’âme qui ne peut pas tenir lieu de conduite politique? Qu’importe, le fait est que le malaise est bien réel pour ne pas jeter le trouble dans le pays.

    Que Mustapha Kamel Nabli n’ait pas été, il n’y a pas loin encore, en odeur de sainteté avec le Gouvernement  Jebali, ce n’est un secret pour personne. Mais depuis, plusieurs signes de part et d’autre faisaient croire à un dégel et à une réelle détente. L’entente paraissait cordiale, au grand soulagement des professionnels de l’économie et du marché financier.

    La décision brutale du chef de l’Etat de démettre le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie de ses fonctions, au moment où se dessinaient les premiers signes de reprise, a jeté un froid sur les marchés. Le chef du Gouvernement lui-même ne paraissait pas s’y attendre, si l’on juge par la gêne qu’il ne put dissimuler. Il semblait pris dans un terrible dilemme: céder aux exigences du président Marzouki, au prix de quelques reniements, pour ne pas prendre le risque de sonner le glas de la coalition au pouvoir, provoquant ainsi une crise politique et institutionnelle qui mettra à mal la transition démocratique.

    L’épisode est peu glorieux. On a eu droit à des exercices de contorsion de la part de certains ministres et de certains élus, qui ne grandissent pas la République. La politique n’est pas affaire d’improvisation. Il y a des valeurs et des principes moraux et éthiques, que même et surtout en politique, il ne faut pas transgresser pour ne pas jeter le discrédit sur l’ensemble de la classe politique. On ne peut affirmer un jugement aujourd’hui et son contraire le lendemain sans jeter le trouble dans l’opinion qui s’accommode mal de ce genre de films de série B.

    La politique est un concept global. Inutile de déplacer les montagnes, si on doit trébucher sur un caillou.

   Mustapha Kamel Nabli, quels que soient son mérite et ses qualités professionnelles, n’a pas vocation à s’éterniser à la tête de l’Institut d’émission. L’exécutif est en droit de le remplacer par quelqu’un d’autre aux compétences reconnues.

    La décision de démettre – le choix des mots n’est pas anodin – le gouverneur de la Bct, ne pose pas en soi un problème. C’est la manière qui dérange. On peut la déplorer ou la justifier, on ne peut contester la légalité d’une telle décision. Mais elle laisse, au final, pour beaucoup, un goût de cendre parce qu’on a une bien meilleure perception de cette deuxième République en gestation.

    On a réussi l’exploit de faire d’une décision individuelle, une affaire d’Etat. C’est même devenu l’affaire de l’Etat. Au point qu’on peut craindre, ici ou là, de réels dommages collatéraux. La gestion inappropriée et peu habile de cette crise n’est pas du meilleur effet sur l’attitude des marchés et des investisseurs étrangers.

    Le nouveau gouverneur aura fort à faire pour nous faire oublier ce triste épisode dont on se serait bien passé en le dédramatisant. Il doit être à même de rassurer au plus vite les marchés, de remotiver les banques de la place malmenées à tort, de rétablir la confiance des investisseurs. Ce sont ces acteurs qui, en dernier ressort, sont le garant de la stabilité des prix et de la valeur de la monnaie.

    La parité du dinar – comme la croissance ou l’emploi – ne se décrète pas dans les bureaux feutrés de la Bct, comme il a été dit et répété à satiété.  Elle se détermine à l’aune de la productivité de l’économie nationale et donc de la capacité des entreprises d’investir, d’innover, d’anticiper les changements de la demande et de s’élever dans l’échelle  de la qualité des produits.

    Rien, il faut bien en convenir, dans la politique actuelle de la Bct ne s’oppose à un tel élan. Bien au contraire. En la matière, il semble difficile de faire plus que ce que la Bct a déjà consenti. Elle a desserré les vannes de la liquidité et maintenu les taux à un niveau historiquement bas, pour éviter un resserrement des crédits et pour relancer l’investissement et la croissance. Autant dire que les causes des hésitations des investisseurs sont ailleurs, et pas seulement dans les difficultés, pour cause de crise, de la zone Euro.

Retrouvez cet éditorial dans le n°583 de votre magazine l’Economiste Maghrébin, du 25 juillet au 08 août 

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