Beaucoup reste à faire

Ambassadeur grande bretagne

L’Economiste Maghrébin: Vous étiez présent en Tunisie avant et après la Révolution tunisienne. C’est quand même un moment exceptionnel dans la carrière d’un diplomate. Comment avez-vous vécu tout cela?

Christopher O’Connor: La Révolution tunisienne était un moment exceptionnel pour la Tunisie et les Tunisiens, mais également pour tout diplomate qui a eu la chance d’y assister. J’ai eu personnellement le privilège de vivre avec vous le  processus de transition qui se poursuit actuellement. Beaucoup de progrès ont été faits, mais beaucoup de chemin reste à faire pour l’achèvement de la rédaction de la Constitution et l’organisation des prochaines élections, mais aussi pour asseoir les bases d’une culture politique qui valorise la diversité, le dialogue, l’alternance, l’indépendance des institutions, etc.

Avez-vous pressenti, dès le départ, que la transition allait être difficile, lente, laborieuse?

A vrai dire, au départ, j’ai imaginé une série de scénarios qui envisageaient différentes perspectives d’évolution de la situation. Des scénarios catastrophes se bousculaient dans ma tête (une destruction totale de l’économie, une catastrophe sécuritaire et politique aux conséquences lourdes, la destruction totale de l’Etat, un désaccord entre les partis politiques sur les élections,…). Mais heureusement que rien de tout cela ne s’est produit. Au contraire, de grands  progrès ont été réalisés pendant les mois qui ont suivi  la Révolution. Et je pense que c’est le meilleur scénario qui pouvait arriver.  Bien sûr, tout n’est pas encore fait et si les perspectives sont considérables, les difficultés sont nombreuses et la voie est longue et parsemée d’obstacles. Il y aura des pas en avant, mais parfois aussi des pas en arrière avant que la société tunisienne ne puisse se doter de nouveaux repères et ne trouve le fin équilibre entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, entre le respect des libertés et celui du Sacré.

Parmi les dossiers urgents, il y a aussi celui de la justice transitionnelle, qui permettra à la Tunisie de repartir sur des bases solides.

Aussi délicates qu’elles soient, ces questions doivent être abordées dans le cadre d’un débat national ouvert, qui implique toutes les sensibilités. De notre côté, nous les amis de la Tunisie, nous essayerons de nous mobiliser pour soutenir sa marche vers un avenir meilleur, sans nous ingérer dans ses affaires intérieures.

Avez-vous  le sentiment d’avoir suffisamment aidé cette transition?  Parce qu’à juger par le montant des aides, nous pensons que cela  reste quand même en deçà des attentes des Tunisiens.

C’est sûr  qu’avec un contexte économique européen différent, on aurait pu aspirer à une réaction différente. La réalité est que l’Europe est aujourd’hui dans  une situation économique difficile, ce qui pénalise notre croissance économique, mais aussi nos échanges avec nos partenaires. Cela dit,  je pense que les amis de la Tunisie n’ont pas manqué de lui apporter leur soutien à travers l’élargissement des programmes de partenariat à d’autres secteurs et d’autres activités, auparavant inaccessibles. 

L’Europe a également doublé son programme d’aide financière et  a ouvert de nouvelles voies d’échanges, dans la perspective de mettre en  place une zone de libre-échange approfondie et compréhensive entre l’Europe et la Tunisie.

A l’échelle internationale, les institutions financières internationales (Banque mondiale, Bad, Bei…) ont accordé à la Tunisie de nouvelles lignes de crédit, dans l’objectif de soutenir plusieurs secteurs, comme ceux de l’énergie, de l’investissent privé, etc.  J’espère que cet appui à la transition tunisienne sera soutenu et renforcé, au fur et à mesure que la reprise économique mondiale gagne en profondeur et en amplitude.

Les investisseurs anglais en Tunisie sont parmi les investisseurs étrangers les plus importants en Tunisie. Malgré le ralentissement de l’activité économique suite à la Révolution, ils n’ont pas renoncé à leurs investissements. Dans quel état d’esprit sont-ils aujourd’hui?

Ce qui est vraiment rassurant, c’est que les investisseurs britanniques n’ont pas quitté la Tunisie et ils continuent aujourd’hui d’y investir, bien qu’ils aient  fait face à certaines  difficultés, en raison des évènements survenus après la Révolution (sit-in, grèves, manifestations,…). Nos entreprises ont fait preuve de patience et ont démontré une capacité de  conclure des compromis et de trouver les arrangements nécessaires avec les communautés locales.

Il était tout à fait compréhensible qu’une certaine incertitude s’installe dans le pays après la Révolution. Maintenant, il est temps d’organiser  la relation employeurs-employés et de définir de manière claire les droits et les devoirs de chaque partie, pour éviter que des débordements pareils ne se reproduisent.

Vous me disiez, tout à l’heure, qu’il fallait que la société  arrive à un point d’équilibre entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, entre la liberté et le Sacré. Est-ce que la Grande Bretagne, qui s’est forgé une solide expérience en la matière, peut être d’une aide pour la Tunisie sur cette question?

Chaque pays ou chaque société doit résoudre les questions ayant trait aux libertés et au Sacré, en fonction de ses spécificités civilisationnelles, spirituelles et culturelles. Ce qui est essentiel, à mon avis, c’est que ces questions soient abordées dans le cadre d’un débat ouvert, où chaque position est prise au sérieux et où toutes les  sensibilités peuvent s’exprimer, dans  le respect mutuel des divergences d’opinions,  des droits et des libertés. Il ne faut surtout pas que cela sombre dans la violence, où chaque partie veut imposer sa vision des choses, par la force et les menaces.

Dans une démocratie, il y a toujours une majorité qui gouverne. Mais, dans une société démocratique et pluraliste, la majorité  doit traiter les minorités, non seulement avec tolérance, mais avec respect. En Grande Bretagne, le débat sur les libertés et droits fondamentaux est un débat continu, qui vise à ancrer davantage le droit de chacun à la différence.

Rached Ghannouchi, le président du Mouvement Ennahdha, Lotfi Zitoune, le conseiller politique auprès du chef du Gouvernement, Rafik Ben Abdessalem, le ministre des Affaires étrangères et bien d’autres, ont tous séjourné en Grande Bretagne. Cela ne fait pas de vous un interlocuteur privilégié du Gouvernement tunisien?

Je ne sais pas si nous sommes un interlocuteur privilégié, mais ce qui est vrai, c’est que beaucoup de ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir ont séjourné en Grande Bretagne. Du point de vue ethnique et religieux, ils étaient minoritaires, mais ça ne leur posait aucun problème. Ils bénéficiaient de tous leurs droits et libertés.  Je suis confiant qu’ils garderont en mémoire le souvenir de leur séjour en Angleterre et du climat de liberté dans lequel ils ont vécu pendant plus d’une vingtaine d’années, pour certains. Ce qui les inciterait peut-être à promouvoir, ici même en Tunisie, cette culture de diversité et d’ouverture.

Leur séjour en Grande Bretagne explique peut-être leur préférence pour un régime parlementaire. Pensez-vous que ce régime peut réussir en Tunisie?

Je ne peux personnellement pas me prononcer sur la nature du régime qui pourrait être le mieux adapté pour la Tunisie. Toutefois, je peux, dans le cadre d’un échange d’idées, débattre avec mes amis et partenaires tunisiens des avantages et des inconvénients d’un régime parlementaire, en me basant sur l’expérience de mon pays.

D’ailleurs,  le partenariat entre la Grande Bretagne et la Tunisie sur le plan politique va bon train. Pour preuve, nous avons eu récemment la visite du chef de l’organisation britannique Westminster Foundation for Democracy, qui travaille en collaboration avec tous les partis tunisiens, avec l’Assemblée constituante  et avec les divers acteurs de la scène politique tunisienne.

L’ambassadeur américain a déjà fait ses adieux, le délégué général de l’Union européenne est, lui aussi, sur le point de partir; on parle aussi du départ de Boris Boillon, ce qui fait de vous le plus ancien des ambassadeurs européens en Tunisie.

Je suis heureux de rester ici. C’est pour moi une  expérience historique aussi bien au niveau professionnel que personnel. Beaucoup de travail reste encore à faire et des opportunités de partenariat sont à identifier et à saisir. Je continuerai à accompagner les investisseurs britanniques présents en Tunisie, à encourager les investisseurs potentiels à venir y investir et à renforcer les relations bilatérales entre mon pays et le vôtre, sur tous les plans.

Votre mot de la fin?

Cette étape de transition nécessite une combinaison de patience et de détermination, pour rendre concret le scénario que tout le monde souhaite pour la Tunisie: un Etat de droit, de démocratie et de liberté mais aussi un Etat prospère économiquement. Cet objectif ne peut pas, tout de même, être atteint dans l’immédiat, ni dans peu de temps. Il nécessite beaucoup de rigueur.

Interview parue dans le N°582 du 11 au 25 juillet, du magazine de l’Economiste Magrhébin

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