La reprise économique risque de pâtir du «malgoverno» tunisien

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hachemi-alaya5-juin-2012

Pour M. Hachemi Alaya, ce qui caractérise le plus l’environnement macroéconomique des affaires depuis un certain temps, c’est le «malgoverno» qu’il définit comme étant «l’autre visage de la crise économique, la face politique d’un processus de régression qui marque le pays depuis quelques mois».

Dans cette interview, il nous livre son évaluation de la situation économique globale dans le pays mais aussi sa position sur certaines questions qui soulèvent aujourd’hui une grande polémique,  dont la décision de limoger Mustapha Kamel Nabli de son poste de gouverneur de la Banque centrale de Tunisie.

L’Economiste Maghrébin : Le limogeage de Mustapha Kamel Nabli de son poste de gouverneur de la Banque centrale de Tunisie a suscité une grande polémique et une crise politique entre le Gouvernement et la Présidence.  Quelle est votre position sur cette décision?

Hachemi Alaya: C’est une décision qu’il faut situer dans le contexte global de « malgoverno » qui prévaut dans le pays depuis les élections d’octobre 2011. A l’heure où le pays a un besoin impérieux de concertation et de dialogue entre les différents centres du pouvoir ( la Kasbah, Le Bardo, Carthage, Rue Hédi Nouira, etc.), chacun cherche ses marques et cherche à s’accaparer sinon tout le pouvoir, du moins la plus grande parcelle de pouvoir. De même, à  l’heure où les désaccords et les divergences de points de vue politiques devraient donner lieu à débat et accoucher in fine d’une solution qui soit la plus consensuelle possible, on assiste, dans notre pays, à des querelles d’ego et à des règlements de comptes dignes de la période où prévalait le parti unique.

Vu sous cet angle, le limogeage du gouverneur de la Banque centrale me paraît être une mesure usurpatoire, qui ne se justifie pas techniquement parlant et qui, de surcroît, sonne comme un aveu d’échec de la démocratie tunisienne naissante. Aucun pôle du pouvoir n’a le droit (et la légitimité) de s’arroger tout seul des décisions qui engagent l’avenir et la crédibilité du pays.

Quelles peuvent être les répercussions de cette décision sur l’indépendance de la Banque centrale en particulier et sur la politique monétaire en général?

H.L: L’indépendance de la Banque centrale est un concept qui relève plutôt de la fiction. En Tunisie, l’honorable  « dame de la rue Hédi Nouira » n’a jamais été indépendante du pouvoir politique. D’ailleurs, mis à part le cas particulier de la Banque centrale européenne qui évolue dans un contexte particulier dénué d’institutions étatiques supranationales, dans tous les autres pays, la notion d’indépendance de l’Institut d’émission est très relative et n’a jamais existé comme vous le pensez. Peut-on sérieusement imaginer, en démocratie, un « fonctionnaire », donc un non-élu, se prévaloir de son indépendance vis-à-vis des institutions élues démocratiquement qui l’ont nommé à ce poste? Alors, arrêtons de divaguer.

Ceci étant, il y a lieu d’observer qu’à certaines périodes de l’histoire récente de notre pays, la Bct a eu des gouverneurs qui étaient des personnalités politiques « fortes », c’est-à-dire  bien au sein du sérail politique, des membres du Bureau politique du parti unique qui avaient suffisamment de « poids politique » pour être à même de pouvoir s’opposer au pouvoir de la Kasbah (siège du Gouvernement et du ministère des Finances). La petite histoire révèle même que feu Hédi Nouira a été expressément mandaté par feu Habib Bourguiba pour être vigilant vis-à-vis de la politique économique d’Ahmed Ben Salah et pour tirer la sonnette d’alarme en cas de dérapage des finances du pays. En bref, c’est grâce à des personnalités comme Hédi Nouira et Ismaïl Khélil que la Bct bénéficie aujourd’hui d’une certaine marge de manœuvre à l’égard de ceux qui siègent à la Kasbah.

Mustapha Kamel Nabli a voulu jouer sur cette fibre. C’est son mérite et cela doit être souligné et appuyé. Du point de vue de l’intérêt bien compris de la Tunisie, il ne doit pas être limogé car il a réussi à acquérir une certaine distance vis-à-vis d’un Gouvernement dépensier, qui risque d’entraîner le pays vers la faillite financière. Personnellement, je le considère comme un garde-fou nécessaire en cette période de notre histoire.

Cela dit, il y a lieu d’observer que le gouverneur de la Bct a opéré récemment une révision de sa politique monétaire dans un sens qui ne peut que satisfaire la Kasbah. La hausse du taux d’intérêt qui sert de référence (et de base de calcul des taux pratiqués par les banques) que l’on a observé depuis le début de l’année a été stoppée net au mois de juin, grâce à une politique d’injection de liquidités qui a soulagé les banques et aussi grâce à une politique ferme d’achats de Bons du Trésor (Open Market) qui, de fait, équivaut à faire fonctionner la planche à billets au seul profit du Trésor. Mais le plus important est la prise de conscience par le gouverneur de la Bct de l’impérieuse nécessité de restructurer un système bancaire tunisien brinqueballant et des banques publiques au bord de l’implosion.

Dans une interview télévisée,  le Premier ministre parle d’un taux de croissance de 4,8% au premier trimestre 2012. Quelle évaluation faites-vous de la  situation de l’économie nationale?

H.L: 4,8%, c’est la croissance au premier trimestre 2012 comparée au premier trimestre 2011. Ce qui n’est pas beaucoup lorsqu’on sait que le Pib de la Tunisie s’est effondré de -3,8% au premier trimestre 2011.

Mais l’important n’est pas là, car les chiffres dont on dispose sont partiels et parcellaires. Ainsi, contrairement à une tradition acquise de longue date, nous ne disposons pas jusqu’à l’heure actuelle, des chiffres du Pib de la Tunisie en dinars courants et des chiffres en dinars constants de 2005. Or, dans le monde entier et pas uniquement en Tunisie, lorsqu’on parle de croissance, on se réfère à des chiffres aux prix constants d’une année de base (l’année 2005 pour la Tunisie). Il est clair que l’année 2011 ne peut, en aucun cas, servir d’année de référence pour les statistiques économiques (et autres) du pays. Comment l’Ins (Institut national de la statistique) et le Premier Ministre peuvent-ils se satisfaire (jusqu’à présent) des seuls chiffres aux prix constants de l’année 2011?

En réalité, nous assistons depuis quelque temps à une sérieuse « prise de contrôle » de l’Institut national de la statistique par le pouvoir de la Kasbah. Une mise sous tutelle que même Ben Ali n’a pas osé pratiquer à cette échelle. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les récents communiqués publiés par l’Ins (une nouveauté depuis janvier 2011) qui tranchent avec le sérieux et le professionnalisme auxquels cet Institut nous a habitués et qui sonnent comme autant de bulletins de victoires dédiées au Gouvernement de transition.

Le Tunisien moyen ainsi que les médias, sont loin de percevoir ces manœuvres statistico-politiciennes. C’est la raison pour laquelle je parle d’utilisation politicienne et opportuniste de la statistique.

Ces remarques d’ordre techniques sont loin d’être négligeables car l’analyse (et mon évaluationde la situation de l’économie nationale) sont en bonne partie tributaires de l’information statistique produite par l’Ins.

Mais revenons maintenant au cœur de votre question.

L’économie tunisienne va mal. L’économie tunisienne est en crise et celle-ci n’est guère récente; elle date des années 2007-2008. C’est d’ailleurs cette lame de fond qui a véritablement balayé le régime de Ben Ali. L’économie tunisienne qui, on l’oublie souvent, est l’une des plus ouvertes au monde (avec un taux d’ouverture qui dépasse 100%), a subi de plein fouet l’impact de la crise qui a déprimé l’Europe, notre marché dominant. A l’effondrement de notre environnement macroéconomique international se sont  superposés en 2011 l’agitation sociale et les dysfonctionnements de toutes sortes qui ont affecté l’appareil productif suite à la « Révolution de janvier 2011.

Pour couronner le tout, c’est à présent le « malgoverno », l’autre visage de la crise économique, la face politique d’un processus de régression qui marque le pays depuis quelques mois et qui compromet toute chance de reprise économique.

Comment envisagez-vous la sortie de cette crise économique?

H.L: Le « malgoverno » dont je vous ai parlé n’est pas de nature à favoriser la sortie. Le préalable des préalables, c’est de mettre en  place une gouvernance politico-économique avisée, professionnelle, qui inspire confiance, rétablisse l’ordre, calme les ardeurs revendicatives et introduise un peu de visibilité quant au proche avenir. A défaut de quoi, c’est la Tunisie toute entière qui encourt un risque réel de régression, de résurgence de la violence et de désintégration.

En clair, ce n’est pas n’importe quel apprenti politicien qui peut prétendre conduire le navire Tunisie hors de la zone des tempêtes.

Ce qui est effarant, à l’heure actuelle, c’est de constater que les partis qui occupent la scène politique n’ont aucune « vision » réaliste de l’avenir du pays; leur perception des véritables défis qui assaillent l’économie tunisienne est d’une indigence affligeante. A l’heure où la Tunisie a besoin de rebâtir un Etat qui ose la transparence avec ses concitoyens,  assure des prestations de qualité, recrée un vrai contrat social,  restaure une crédibilité écornée par les dysfonctionnements manifestes de la gouvernance politique, le débat politique se complait dans les querelles d’un autre âge, tandis que le « malgoverno » se traduit en termes économiques par un déficit budgétaire croissant, un système de financement de l’économie sous perfusion malsaine, un déficit des échanges extérieurs qui ronge ses maigres avoirs en devises, un endettement qui menace de tuméfaction, des investisseurs qui jouent la pause, etc.

 A l’évidence, le « malgoverno » ne satisfait ni les milieux financiers internationaux, ni les citoyens qui avaient précipité la chute de l’ancien régime, ni les entreprises tunisiennes qui ont besoin d’un environnement des affaires expurgé des tares qui ont longtemps contrarié leurs projets d’investissements.

Parmi les obstacles au redémarrage de la machine productive dans le pays, certains évoquent la situation des entreprises confisquées qui comptaient parmi les fleurons de l’industrie tunisienne. Qu’en pensez-vous?

H.L: C’est un handicap parmi d’autres au redémarrage de la machine productive. Ces entreprises sont aujourd’hui incapables d’avoir une stratégie de développement, de se lancer dans des projets. Elles n’ont  aucune visibilité quant à leur avenir.

Ça fait quand même un an et demi qu’on n’a pas solutionné le problème. A l’époque, quand on m’avait posé la question, j’avais répondu qu’il fallait s’empresser de créer une holding  qui aura, dans un premier temps, à gérer toutes ces participations puis, par la suite, à gérer la cession de ces participations au secteur privé sur le modèle de la Treuhand qui a été mise en place par les Allemands pour les entreprises étatiques de l’ex-Allemagne de l’Est. Mon souci était de faire en sorte que les « participations confisquées » continuent à « tourner » normalement, à investir et à embaucher. Malheureusement, rien n’a été fait depuis dans ce sens.

La loi de finances complémentaire prévoit une enveloppe importante pour le développement  régional,  qui sera en partie  financée par la vente des actifs de l’ancienne famille au pouvoir.  Quel regard portez-vous sur cette loi de manière globale?  Est-ce acceptable d’inclure dans le budget de l’Etat, des ressources exceptionnelles telles que les recettes de la vente des actifs de l’ancien régime?

H.L: La loi de finances complémentaire est une loi de circonstance, faite sous la pression, par un Gouvernement cacochyme, travaillé par des tendances disparates et qui ne pouvait pas faire face aux revendications populaires avec le courage politique qu’exige la situation historique du pays. Les partis qui le composent sont davantage obnubilés par les « prochaines élections » que par l’intérêt bien compris du pays. Un Gouvernement qui s’est décidé pour le « Go and stop », sans réaliser qu’il est extrêmement facile de faire de la relance à crédit; pour le « Stop », on verra plus tard. En bref, un Gouvernement qui s’est trouvé dans l’obligation de faire feu de tout bois pour satisfaire les revendications sociales et régionales, sans se soucier réellement de l’avenir du pays.

S’agissant de « l’enveloppe régionale », je pense que l’approche adoptée est, à terme, dangereuse parce qu’un Etat démocratique qui se respecte doit s’interdire d’affecter des ressources « à caractère politique » à une catégorie particulière de citoyens et/ou de régions. L’idée qu’on veut véhiculer, à travers cette approche, c’est qu’on veut donner satisfaction aux catégories et/ou régions défavorisées, en leur faisant comprendre qu’on veut leur rendre l’argent dont ils ont été injustement spoliés. Mais nos responsables ont oublié que la Tunisie est une et indivisible et que cet argent est celui de tous les Tunisiens. A mon humble avis, on aurait dû, dans le cadre d’une nouvelle vision du modèle de développement tunisien, mettre l’accent sur les investissements infrastructurels requis par une véritable ouverture du marché tunisien sur les marchés de proximité que sont l’Algérie et la Libye; des investissements structurants publics qui ne peuvent concerner que la Tunisie centrale et le Sud tunisien. Une telle approche est de nature à permettre d’éviter d’opposer Tunisiens de l’intérieur et Tunisiens du littoral. Je suis, par principe et par conviction, opposé à tout ce qui peut opposer une frange de Tunisiens à une autre frange, une région à une autre. Malheureusement, les nouveaux politiques, qui ont sauté dans le train en marche de la Révolution, ont enfourché par la même, les slogans fracturants et diviseurs des jeunes révolutionnaires. Ce faisant, ils se sont trouvés pris dans la masse de revendications populistes auxquelles ils ne peuvent qu’adhérer, sous peine d’être éjectés.

En ce qui concerne l’utilisation des ressources exceptionnelles, je dirais que cette utilisation est pleinement justifiée, sous réserve que celles-ci soient utilisées pour l’investissement et non pour le financement des dépenses courantes.

Comment la cacophonie politique, qui règne actuellement à la tête de l’Etat, va-t-elle être perçue par les bailleurs de fonds, les agences de notation?

H.L: Il est évident que le « malgoverno » tunisien est clairement  perçu par les étrangers (gouvernements, bailleurs de fonds, investisseurs potentiels, etc). Ceux-ci considèrent que la Tunisie est aujourd’hui en phase de transition et que ce n’est pas avec ce Gouvernement de transition  qu’il faut traiter des affaires sérieuses. A l’instar de ce qu’a déjà proclamé Standard & Poor’s, tous attendent la nouvelle Constitution et la mise en place d’institutions disposant de la profondeur temporelle requise, pour s’engager véritablement aux côtés de la « nouvelle Tunisie ».

En attendant, nos partenaires étrangers, les bailleurs de fonds, les différentes institutions internationales  resteront au stade des discours lénifiants, des déclarations d’intention, des expressions de sympathie,… Les agences de notation, quant à elles, continueront à avoir un œil attentif et vigilant sur tout ce qui se passe dans le pays.

Quelle est votre position sur la décision, unilatérale et non-réciproque, qui permet aux ressortissants maghrébins d’accéder au territoire tunisien et d’y résider, sans pour autant avoir besoin d’une autorisation?

H.L: En d’autres circonstances, j’aurais applaudi et salué favorablement cette décision. Dans la conjoncture présente et compte tenu de la façon dont elle a été annoncée, elle relève davantage du vaudeville que d’une décision politique réfléchie.

Avez-vous été pressenti pour faire partie du Cercle des économistes tunisiens, créé en 2012 et présidé par Taoufik Rajhi?

H.L: Non.

Et du futur Conseil d’analyse économique de la Tunisie, dont Joseph Stieglitz, prix Nobel d’économie 2011, en sera membre?

H.L: J’ai lu dans les journaux l’annonce relative à la création d’un  Conseil d’analyse économique de la Tunisie. Il y a tellement d’effets d’annonces depuis quelque temps, que la sagesse commande d’attendre pour voir.

Ceci étant, malgré l’immense respect que j’ai pour le professeur Joseph Stieglitz, je ne vois pas pourquoi il ferait partie d’une instance tunisienne telle que celle que vous mentionnez. Les éminents économiques du monde entier doivent être écoutés, consultés, invités, etc. mais jamais intégrés dans les institutions qui ont à débattre de l’intérêt bien compris de notre pays. Est-ce que la Tunisie manque d’éminents jeunes économistes?

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