Construire la démocratie

Editorial

L’Europe, notre principal partenaire économique et commercial, s’enfonce dans la crise et la récession sans qu’on y prête attention, comme s’il s’agissait d’un simple fait divers. Il fut pourtant un temps, pas très lointain, où un tel scénario mettait en émoi les acteurs politiques et les opérateurs économiques. La perspective de lendemains difficiles assombrissait leur horizon tant nos performances de croissance sont  liées à l’état de santé de l’UE. Quand l’Europe éternue, la Tunisie est saisie d’un accès de fièvre… Il importe de ne jamais l’oublier.

Foin d’analyses savantes… La sanction des marchés parle d’elle-même. L’Europe du Sud n’est pas loin du naufrage; celle du Nord, tirée par l’Allemagne, sort à peine la tête de l’eau. Pas assez pour apaiser les craintes et moins encore pour susciter un quelconque espoir aux entreprises tunisiennes, à peine remises du choc de la Révolution.

De cette crise de la zone Euro et plus encore de ses origines en rapport avec l’explosion et la dégradation  de la dette souveraine, on parle peu ou presque pas, accaparés que nous sommes par les soubresauts de la transition politique et les calculs politiciens d’une classe politique en équilibre instable, en perpétuelle recomposition, qui ne semble pas avoir  quitté  l’arène de la campagne électorale.

Jamais le pays, qui veut se donner en modèle de transition démocratique ne s’est autant détourné, sinon coupé de la réalité économique mondiale, faute de s’être affranchi de ses problèmes, de ses querelles internes, de ses angoisses et de ses multiples interrogations tuniso-tunisiennes.

Transition chaotique pour les uns, et somme toute normale pour les autres, avec ses avancées et ses ratés; elle n’en charrie  pas moins son lot d’espoirs, d’incertitudes, de zones d’ombre, de rebondissements, d’irruption de violence et d’insécurité.

Le pendule, parti d’un extrême  à l’autre, a du mal à se stabiliser pour retrouver sa position d’équilibre, synonyme de démocratie, de stabilité et de sécurité. Fait rassurant, d’évidents signes de détente sont aujourd’hui perceptibles.

On comprend que l’on soit submergé par l’avalanche de revendications qui agitent le corps social tunisien, sans réelle cohésion marquée. Et c’est aussi méconnaître l’effet dévastateur  de l’ouragan  révolutionnaire que de prétendre y apporter, en si peu de temps et sans grands moyens, les remèdes nécessaires. Le souffle de la Révolution a fait exploser les demandes politiques, sociales et catégorielles. Il a fait vaciller un grand nombre de nos entreprises publiques, bastion d’un syndicalisme, désormais aux revendications débridées.

Trop d’attentes déçues, de frustrations refoulées, de violences institutionnelles  subies par des salariés abonnés  au travail précaire et aux bas salaires ont brutalement fait irruption, causant le plus grand déraillement du train de l’économie tunisienne. La demande tous azimuts de liberté, de démocratie, d’emploi, de redistribution de revenus, de dignité… a relégué au placard des accessoires, sinon de l’oubli, les impératifs de compétitivité et d’équilibre financier  des entreprises. Les exigences de la mondialisation  n’avaient plus cours chez nous, comme si tout d’un coup, elles devenaient incompatibles avec les objectifs de la Révolution!

Le modèle de développement,  qui a fait ses preuves en Asie et ailleurs, est voué aux gémonies, les choix industriels qui nous ont valu d’indéniables succès, cloués au pilori, comme si on pouvait privilégier d’autres lignes de développement industriel, dans le contexte d’une économie forcément globalisée. Laisser croire qu’on peut initier un modèle de développement, en rupture avec notre nécessaire insertion dans l’économie- monde, manque de profondeur d’analyse.

Nous ne pouvons apporter de vraies solutions aux problèmes qui nous taraudent qu’en rompant avec le repli et l’enfermement – fussent-ils momentanés –  qui nous condamnent au déclin. Le temps de l’économie est infiniment plus rapide que celui de la politique. Dans l’univers  des affaires, on ne peut s’accorder ni répit, ni la moindre hésitation: la  sanction des marchés est immédiate.

Nous ne combattrons pas le chômage envahissant, le déséquilibre régional, la pauvreté, les inégalités sociales autrement qu’en nous projetant dans la mondialisation. On en connaît les défis, on réalise les opportunités d’émergence qu’elle offre. Les dragons asiatiques en sont une parfaite  illustration. Il y a peu d’alternative crédible  à ce mouvement de l’économie mondiale. Pas même le Maghreb.

Qu’on se le dise. Le Maghreb que nous appelons de nos vœux n’est pas hélas pour demain, les discours incantatoires n’y pourront pas grand-chose. Le poids des rivalités politiques ou autres, le déficit d’infrastructure, les carences au niveau de la logistique, l’étendue des distances, le désarmement douanier de la région désormais constituée  en zone de libre -échange avec l’UE feront qu’il y aura peu d’effets sur le développement des échanges intermaghrébins. Les produits européens, américains ou asiatiques y entrent  avec la même facilité douanière et les mêmes avantages préférentiels  que ceux accordés  aux pays maghrébins. Le Maghreb aujourd’hui, à l’exception peut-être des zones frontalières, est pris dans la nasse de la mondialisation. La construction  du Maghreb est certes souhaitable et nécessaire pour assurer la stabilité et la paix dans la région, mais elle ne nourrit plus la même illusion quant à sa capacité de générer 2 à 3 points de croissance supplémentaire.  Quoi qu’on fera, ce sera trop  peu et trop tard.

La planète-monde est réduite à la taille d’un village. Tout ce qui s’y passe nous concerne et nous interpelle.  Chaque décision d’investissement prise aux quatre coins du monde a une conséquence directe sur notre économie.  Les investissements extérieurs qui se détourneraient du site tunisien à cause de l’ambiguïté du cadre législatif, de l’attitude irrationnelle  et irréfléchie d’employés hors de tout encadrement et de tout contrôle iront  ailleurs, sans espoir de les accueillir à plus ou moins longue échéance. Nos  marchés extérieurs, conquis de haute lutte et à grands frais, n’échappent  pas à la règle ; ils sont sous le viseur de redoutables concurrents.  Les salariés, prompts à dégainer  et à déclencher grèves et occupations d’usines, doivent savoir qu’ils sont les grands perdants si, d’aventure, leurs  entreprises venaient à perdre leurs clients étrangers – et locaux – pour n’avoir pu honorer leurs engagements et leurs livraisons à temps, en raison des tiraillements dont elles  sont victimes.

Les libertés à tout va nuisent au droit du travail, fondement de la dignité humaine. Nous faisons l’apprentissage  de la démocratie. Et nous devons prendre soin de cette extraordinaire avancée, qui nous a projetés de nouveau sur la scène mondiale. Où  l’on reparle  de Tunis comme jadis dans les temps immémoriaux de Carthage. Ne gâchons pas ce moment de bonheur national, sachons le préserver de nos excès voire de nos démons belliqueux. La démocratie est un bien commun. Personne ou aucune formation politique n’en a le monopole. Nous devons construire ensemble cet édifice sans nous tromper d’objectif, sans nous égarer dans le labyrinthe  de la politique politicienne, au risque de nous détourner des vrais impératifs de croissance et de développement.

La dignité, c’est certes la justice, la liberté, mais c’est aussi l’emploi pour le plus grand nombre de Tunisiens, qui se mesure à l’aune de notre capacité de créer, d’innover, d’anticiper les besoins des marchés, de produire et d’exporter. On en connaît le prix ; un consensus social, une culture d’entreprise affirmée, des entreprises citoyennes et solidaires et une véritable discipline salariale. Ce sont les meilleurs stimuli de la croissance. Nous manquons aujourd’hui d’entreprises et il s’en crée très peu. Nous devons nous interroger sur les raisons de ce déficit, sans rapport avec notre potentiel de création, beaucoup plus grand.

L’Etat ne peut tout faire à lui tout seul, il doit être relayé par l’investissement privé local et étranger, dont la propension à exporter est plus affirmée et plus conforme à l’air du temps. Le fait est que l’économie tunisienne est dans une situation intermédiaire qui réduit le moteur de la demande de consommation à un rôle d’appoint par rapport aux vrais moteurs de la croissance que sont l’investissement et les exportations.

Investir encore et toujours, exporter, tout en montant en gamme… Le combat qu’il nous faut livrer contre le chômage, pour la dignité et la liberté,  est à ce prix.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Il nous faut éviter les distorsions d’avant-révolution qui consacraient la primauté de l’économie à l’espace politique, réduit à une scène désespérément vidée de ses acteurs,  sans autre perspective que le politiquement correct. Il  ne faut pas non plus tomber dans le piège du tout-politique, en succombant aux  charmes de la politique politicienne jusqu’à l’overdose, au risque de sacrifier l’économie, en nous détournant de l’impératif industriel. On aurait tort de croire à la fiction de la destruction créatrice. Ce qui est détruit dans la sphère de la production l’est à jamais, au grand dam des salariés. Au  moindre déclin de notre économie, ce sont des pans entiers de la démocratie qui sont menacés. N’ajoutons pas une crise à la crise.

Construire la démocratie, c’est d’une certaine manière consolider les assises de notre économie, renforcer l’attractivité du site Tunisie en améliorant le climat des affaires, rétablir la confiance, injecter  de l’espoir et offrir une perspective aux jeunes et moins jeunes, en accélérant la création d’emplois.

Construire la démocratie, c’est aussi et surtout proposer une vision, un cap, l’assurance que l’on sait où l’on va. En rangs serrés, unis sous la même bannière nationale, sans exclusion. Le pire est quand le désordre s’installe au cœur de la coalition au pouvoir, mettant les deux chefs de l’exécutif dans une posture qui inquiète plus qu’elle ne rassure. On ne voudrait pas voir abîmer cette République que l’un et l’autre portent au plus profond d’eux-mêmes. Mais il est des propos qui blessent quand ils ne tuent pas. La politique a ses propres canons, qu’il ne faut pas chahuter  pour ne pas jeter le trouble dans l’opinion.

La cohabitation de partis politiques qui n’ont pas le même itinéraire idéologique et doctrinal n’est pas chose aisée, même quand il s’agit de conduire la transition démocratique. Les points d’opposition et de fracture persistent et la cohabitation peut se durcir, par moments, et tourner à l’affrontement. Mais sans jamais franchir le seuil de tolérance, l’irréparable.

On pressentait que certaines frictions entre les deux têtes de l’exécutif pourraient se produire. Elles étaient inscrites dans les germes de la mini- Constitution, qui dépouilla le président de la République de l’essentiel des prérogatives de la fonction. Le président Moncef Marzouki, au tempérament expansif, ne l’entendait pas ainsi. A deux reprises, on était  à deux doigts  de la rupture si tant est que la coalition n’a pas déjà volé en éclats, en dépit des assurances avancées ça et là.

L’opposition a changé de lieu, elle semble s’installer au cœur du pouvoir, au risque de jeter le discrédit sur toute la classe politique.  C’est troublant, les Tunisiens en sont déçus et déboussolés. Et que dire alors des agences de notation, des bailleurs de fonds, des investisseurs étrangers et des marchés sans états d’âme… qui pourraient sanctionner, aujourd’hui, ce qu’ils avaient adoubé la veille.

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