Nous avons besoin de tant d’humilité pour gérer cette transition, alors que ce sont les « Egos » qui s’expriment le plus.

Un an et demi après la révolution tunisienne, de graves émeutes éclatent de nouveau dans le pays, sous prétexte de l’atteinte au sacré. Pensez-vous que c’est vraiment  l’atteinte au sacré qui est derrière ces dernières émeutes? Sinon quels sont les vrais enjeux?

Il faut déjà qu’il y ait eu vraiment atteinte au sacré pour que l’on puisse la considérer comme étant l’élément déclencheur de ces émeutes. Il s’est d’abord avéré qu’il n’y a pas eu d’atteinte au sacré et que certaines des toiles « incriminées » n’étaient pas exposées à « Al Abdellia »; et bien plus, elles étaient même hors de la Tunisie. Ensuite, personne ne peut détenir une réponse définitive concernant la vraie raison de ces émeutes. D’ailleurs, je n’ai jamais prisé les accusations gratuites et sans preuves, qui sont tout de même un des maux les plus graves de notre sphère politique ; aussi, ne peut-on qu’émettre des hypothèses invérifiables. Par contre, le fait que ces émeutes se soient calmées aussi soudainement qu’elles se sont déclenchées, prouve que, derrière, il y avait (et il y a probablement encore) une machine bien huilée qui a la possibilité tant de déclencher que d’arrêter une revendication loin d’être pacifique. C’est de ce coté là qu’il faut creuser. A qui ont bénéficié les événements Al Abdellia? Peut-être à ceux qui veulent faire voter une loi qui incrimine l’atteinte au sacré…

Qui sont les salafistes? D’où viennent-ils? Sont-ils tous violents? Quel est au juste leur projet?

Il est vrai que les salafistes ne nous viennent pas de Mars, ce sont des Tunisiens, jeunes pour la plupart. Déjà le terme se réfère à plusieurs courants fort différents. Entre ceux qui se revendiquent de la « salafiyya almiyya (scientifique) » et ceux qui se réfèrent à la « salafiya jihadiyya», il y a une grande différence. Les premiers sont pacifiques et se contentent de défendre et propager des idées et une manière d’être, ce qui est garanti par les droits humains les plus élémentaires; les seconds, par contre, peuvent appeler à la guerre sainte et légitiment l’usage de la violence contre ceux qu’ils considèrent comme des mécréants. Mais chez les uns et les autres, on retrouve, d’une manière générale, cette quête de reconnaissance sociale. Le retour aux ancêtres « salaf » serait source d’orgueil car lié à un période historique  que ces salafistes considèrent comme une période d’essor et de gloire. Il est facile de glisser de l’orgueil collectif à l’orgueil individuel. C’est pourquoi, beaucoup de ces jeunes salafistes sont à la marge de la société, d’une manière ou d’une autre, de par leur appartenance sociale à des classes défavorisées, de par leur niveau d’instruction faible en règle générale. Vu sous cet angle, on ne s’étonnera donc pas de trouver certains repris de justice intégrer les rangs des salafistes. Ça leur permet de retrouver, à travers la religion dite « pure », donc à travers une transcendance qu’ils considèrent comme intouchable,  une reconnaissance sociale.

Que révèlent ces derniers évènements de l’état de la transition démocratique en Tunisie ?

Vous savez, une transition démocratique nécessite des dizaines d’années, pour ne pas dire des siècles pour s’installer. Donc, parler d’une transition démocratique en quelques mois est un peu utopique. On n’installe pas une démocratie, comme par enchantement, chez un peuple donné. Il faut que ce peule prenne le temps pour comprendre que le sens de la transition démocratique est de loin plus profond que le changement d’un régime par un autre. Il s’agit d’un changement de fond des composantes de l’imaginaire social d’un peuple et surtout de l’instauration de l’éthique dans son sens philosophique le plus large. Tant qu’on ne respectera pas l’individu et sa liberté, dans le seul cadre restrictif de la loi, tant que la loi ne sera pas le seul point d’horizon qui permet aux citoyens de réaliser le « vivre-ensemble », on en sera toujours à voir des actes de violences où certains se croient possesseurs de la Vérité. Nous avons besoin de tant d’humilité pour gérer cette transition, alors que ce sont les « Egos » qui s’expriment le plus. Ainsi s’explique le niveau éthique lamentable de la scène politique et du reste du peuple, la relation entre les deux, étant dialectique.

Comment jugez-vous la manière avec laquelle le gouvernement gère ces troubles ? Permissivité ou connivence ?

 Si les émeutes en sont arrivées à un état de violence tel qu’on a vu un tribunal et des postes de police incendiés et saccagés, c’est que le Gouvernement a été laxiste au début. Nul ne peut nier qu’il n’a pas eu les réactions adéquates face à la vague de violence qui se dit salafiste et qui a sévi cette année dans certaines facultés (La Manouba essentiellement), certains villages (Sejnane notamment),  certaines manifestations artistiques (le film de Nadia Feni), certains lieux (l’escalade de l’horloge) et j’en passe. Il est admis que si la loi ne vient pas mettre les limites nécessaires à ceux qui l’enfreignent, on risque  de voir les violences se multiplier jusqu’à porter atteinte à l’Etat « protecteur » lui-même. Suite à ces dernières émeutes, il y a eu quand même une tentative de fermeté portée par le ministère de l’Intérieur, suivi par Rached Ganouchi qui, il ne faut pas l’oublier, a appelé auparavant  à une manifestation pour « protéger » le sacré. Son revirement de dernière minute, et que certains tentent de minimiser est très révélateur. Primo, il démontre que ces « troupes » sont commanditées et secundo qu’il y a eu un « événement »  qui a provoqué ce revirement. Alors, connivence du Gouvernement avec les salafistes ou non, il ne peut y avoir de réponse unique ni définitive, car, apparemment, même dans le parti le plus important au pouvoir, il y a des dissidences et des opinions divergentes.

A qui profiterait ce climat d’incertitude ?

 Certainement pas à des personnes qui aiment la Tunisie et qui lui espèrent un avenir meilleur. Peut-être à ceux qui rêvent de prendre la place de l’ex-régime, autrement dit, ceux qui rêvent d’instaurer une nouvelle dictature « théocratique » cette fois; peut être trouveront-ils que l’incertitude, essentiellement sur le plan sécuritaire, leur permettra de « durer » le plus possible au pouvoir.

Certains opposent à cet extrémisme religieux un extrémisme laïc. Pensez-vous que c’est le cas aujourd’hui en Tunisie ?

Je n’ai jamais été pour cette schématisation duelle entre religieux et laïc. On tente, d’une manière ou d’une autre d’instaurer un clivage dans la société tunisienne qui n’en manque déjà pas. La laïcité est un concept qui nous vient d’ailleurs et qui a, hélas, été mal assimilé par bon nombre de Tunisiens. Aussi, je préfère utiliser le mot « état civique » plutôt que « laïc » et c’est d’ailleurs un concept assez partagé par le gros des acteurs politiques en Tunisie. Maintenant, pour parler d’extrémisme, je préfère ne pas impliquer le terme « religion » dans les actes que certains font au nom de la religion. Sur le plan de la réflexion ou du mental de manière générale, il n’y a pas d’extrémisme; l’extrémisme commence dès que l’on passe à l’acte, celui de vouloir agresser l’autre, pour qu’il soit à notre image. Cela implique tous les délires de pureté, des nazis aux talibans. Toute personne qui tente, par la violence, d’imposer sa vision du monde, est extrémiste. En Tunisie, et fort heureusement, je n’ai jamais vu de citoyens interdire les mosquées à d’autres, alors qu’hélas, on a vu certains interdire les bars à leurs concitoyens; sous d’autres cieux, on en est même arrivé à assassiner tous ceux qui ont une opinion ou un comportement que l’on juge « inadmissible » d’un point de vue religieux. Etre citoyen implique que seule la loi soit habilitée à punir ceux qui s’en écartent…Ainsi, on pourra parler de démocratie et de société moderne; autrement, on sera amené à s’entretuer pour imposer sa vision du monde en général, et de la religion en particulier, ce que n’ont pas manqué  de faire nos prédécesseurs, ces fameux « salaf », pendant des siècles.

Pensez-vous que la liberté d’opinion et d’expression est aujourd’hui menacée?

 Les menaces sont là, et nul ne peut en minimiser la portée, à moins d’être ou dans l’optimisme béat ou dans l’inconscience totale. S’il y a quelque chose de palpable que les Tunisiens ont acquis, à partir du 14 janvier, c’est bien la liberté d’expression et d’opinion. Alors, substituer  une censure au nom du « bien suprême de l’Etat » à une censure au nom de « l’atteinte au sacré », n’est qu’un changement de signifiant pour garder le même signifié, à savoir  une dictature. Dans le second cas, on aura même l’option de ne pas être seulement accusé de « traîtrise », mais aussi, d’idolâtrie. On va droit vers une ouverture ou plutôt une réouverture  de l’enfer de l’Inquisition, dont on a pu constater les atrocités à travers l’histoire.

 Que proposez-vous pour protéger ces libertés?

 Il faut que la société civile fasse pression et il faut aussi que les partis d’opposition  sortent de cet effritement et pensent sérieusement à dépasser leurs « petits  Egos » pourtant si enflés, afin de mettre l’intérêt national en premier lieu.

Mais surtout, il y a un travail de longue haleine à faire, celui de redresser l’enseignement et la culture tant dévalorisés et malmenés depuis deux décennies.

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