J’ai honoré les engagements que j’avais pris sur moi-même

Béji Caïd Essebsi: Le revoilà!
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* Interview parue dans le n°580 du Magazine l’Economiste Maghrébin

Il n’est jamais pressé, jamais désordonné dans ce qu’il entreprend.

Et pourtant, il n’arrête pas d’avancer, de scruter l’horizon, de décrypter les signaux géostratégiques et de ne jamais perdre de vue la météo locale politique, économique et sociale. Il a cette capacité de pouvoir se hâter lentement, poussé par ses propres convictions et par l’idée qu’il se fait de la Tunisie, dont il connaît le passé et dont il se soucie de l’avenir. L’homme, profondément habité par la politique dès son jeune âge, au passé très militant, est  imprégné  comme on peut rarement l’être par le sens de l’Etat.

Engagé en permanence dans l’action politique, il reste fidèle à ses valeurs et ses idéaux de jeunesse. Il n’explique pas autrement son retrait de la vie politique, dès 1992. Le plus étonnant, c’est qu’il donne à penser qu’il a toujours exercé le pouvoir, presque à son corps défendant. Par devoir plus que par ambition personnelle. Il est à chaque fois rattrapé… par  le pouvoir qui lui court après, comme s’il lui fallait, par obligation et par devoir, répondre à l’appel du pays, de la Nation.

Ce n’est peut-être pas par simple hasard s’il se prépare aujourd’hui, après mûre réflexion et de larges consultations, à annoncer la naissance d’un mouvement politique d’obédience centriste, sous le nom de « Nidaa Tunis » (l’appel de Tunis). Plus que la charge de l’Histoire, c’est tout l’enjeu du moment et les défis du futur qui se déclinent. Tout un programme !

On l’imagine absorbé, débordé par l’effervescence née autour de l’annonce de son mouvement et l’on s’aperçoit que pour l’heure, ses principales préoccupations sont ailleurs. Il s’inquiète de la situation économique du pays. Car il y va, dit-il, de l’état d’esprit des Tunisiens, de leur quotidien et de leurs perspectives d’avenir. Il reconnait quelques éclaircies dans le secteur touristique et agricole, qui restent à confirmer. Mais il s’inquiète de la chute des exportations des produits textiles et des composants automobiles, qui sont les vrais marqueurs du dynamisme industriel. Il craint également les conséquences de la baisse des réserves de change, revenues à 101 jours d’importation.

Il voit pour  preuve de la détérioration de l’économie nationale, la dégradation de deux crans  de la note souveraine du pays par Standard & Poors. Il revient bien évidemment sur les raisons invoquées à cet effet par l’agence de notation américaine : « l’incapacité  du Gouvernement à redresser la situation ».

Cette appréciation n’est pas pour le réjouir. « Nous déplorons cette notation et nous ne sommes pas contents. » Du coup, il y va de son ton moralisateur pour signifier sa désapprobation de la gestion de cette dégradation. « Il ne fallait pas s’en prendre aux agences, en cherchant à en minimiser l’effet ou en les discréditant. La question qui se pose est celle de savoir  comment y remédier. Il s’agit de s’interroger sur la façon de travailler, pour remonter dans l’échelle de ces notations et retrouver notre place parmi les agences de notation dont on connait l’influence sur les investisseurs étrangers et les bailleurs de fonds internationaux. Le problème est que nous allons trainer cette note jusqu’aux prochaines élections».

Avant même qu’on ne lui pose la question, il tient à clarifier les choses, à mettre les points sur les i. « Nous ne tenons pas le Gouvernement pour seul responsable. Et encore une fois, aucun Tunisien ne se réjouit de cette note. Qu’il faut replacer dans le contexte de la Tunisie post-révolution, impactée de surcroît par la récession de la zone Euro. La responsabilité du Gouvernement serait, en revanche, de ne pas tenir compte de cet avertissement, d’essayer de se justifier, de se dédouaner, d’invoquer  «l’héritage ». Car nous aussi, nous avons hérité d’une économie en bien mauvais état de l’ère Ben Ali ».

« Le Gouvernement doit réfléchir pour prendre les dispositions nécessaires, afin d’inverser  le cours des choses. Il ne faut pas se croiser les bras et s’en prendre aux agences de notation et dénoncer leur prétendue mauvaise foi, en laissant croire qu’elles avaient par le passé accordé un bonus à la dictature de Ben Ali et qu’elles sanctionnent  aujourd’hui la démocratie. On se rappelle comment S&P a sanctionné  les USA d’Obama  et la France de Sarkozy, à quelques jours des élections présidentielles, en leur faisant perdre leur triple A, au grand soulagement des marchés ».

Mais alors que faire ?

Si on persiste dans la même attitude, on s’interdira d’avancer dans la bonne direction. Il faut se ressaisir et relancer au plus vite la machine à investir, à créer des richesses et des emplois. La Tunisie ne supportera pas un nouveau recul du Pib.

Il faut avancer et aviser, en procédant  aux nécessaires ajustements de parcours. Sinon, cette dégradation va entamer la confiance des investisseurs étrangers et de nos partenaires  commerciaux qui seront plus exigeants à l’import comme à l’export. Les investisseurs étrangers, tout comme les opérateurs touristiques, seraient tentés de nous préférer d’autres sites, où il fait bon investir et passer des vacances paisibles.

Il faut donner des gages de changement, de sérieux, de  réussite et en finir avec les effets d’annonce qui ne mènent pas loin.

Le Gouvernement n’est pas seul concerné ?

Bien évidemment, les syndicats doivent assumer leurs propres responsabilités. Ils ont, certes, la tâche difficile, mais il faut qu’ils usent de toute leur influence et de tout leur pouvoir  pour en finir avec les grèves sauvages, les revendications excessives qui n’améliorent pas, au final, la situation et le quotidien des Tunisiens.

Les investisseurs locaux ou étrangers, les touristes, sont sensibles à la situation sécuritaire. La persistance de certains troubles, même contenus et circonscrits, provoquent des dégâts considérables dans l’opinion et freinent la reprise de l’économie.

Je souhaite que le Gouvernement prenne conscience de la gravité de la situation et de l’urgence qu’il y a à prendre les mesures qu’il faut pour inverser cette tendance et ramener le calme et la paix dans tous les recoins du pays  et de la société. Il faut que toutes les composantes de la société fassent le maximum  pour aller dans ce sens.

Tout le monde a une part de responsabilité, non pas dans la dégradation de la situation, mais dans sa persistance. La sagesse, le sens de l’Etat voudraient qu’entre deux maux, on choisisse le moindre mal.

Le silence n’est pas la solution. Les condamnations de principe qui ne sont pas suivies d’effets ne constituent pas non plus un élément de solution. Encore faut-il que ceux qui exercent le pouvoir apportent la preuve qu’ils sont réceptifs, qu’ils sont à l’écoute des forces vives de la Nation.

Vous êtes là sur une ligne et dans une logique d’opposition constructive, quand un certain nombre de voix dans l’Opposition demandent le départ du Gouvernement.

Je ne m’inscris pas dans cette démarche ; ce n’est pas ma conception de la politique. Il ne s’agit pas de dire au Gouvernement de partir. Je me garderai bien de le faire. Cela dit, je reconnais que la recherche de compromis n’est pas facile. Il faut que des deux côtés, il y ait les hommes qui adhèrent à cette vision. Il faut un esprit d’ouverture. Ce qui, hélas, n’est pas le cas.

Votre visite au Qatar, pour ne citer que ce pays, a soulevé  un certain nombre d’interrogations. 

Cette visite était programmée depuis longtemps. Pour tout vous dire,  j’ai été bien reçu. J’en ai profité pour solliciter davantage d’aide pour soutenir le processus de transition politique et économique. Nous avons de réels besoins et ils ont d’énormes moyens financiers. Ce que j’ai proposé, c’est un partenariat gagnant-gagnant. Je n’ai pas, d’ailleurs, manqué de leur rappeler que la Tunisie a un Etat depuis 3000  ans…

Vous revenez constamment à la situation économique, comme si  vous craignez une nouvelle dégradation des fondamentaux  économiques.

Bien évidemment, ne serait-ce que parce que les fondamentaux politiques de démocratie et de liberté en dépendent.  La vérité est que la situation actuelle ne laisse pas d’inquiéter et elle ne peut pas durer. C’est pourquoi, il faut bien trouver une issue favorable. Alors, quelle est la solution ? Ceux qui exercent le pouvoir affirment ou prétendent en avoir la solution. Qu’ils nous le disent et qu’ils la mettent à exécution ! Cela dit, s’ils veulent notre avis, qu’ils fassent preuve d’ouverture et qu’ils engagent un vrai débat !

Ma conviction est que Gouvernement et Opposition doivent se mettre autour d’une table, au motif de parvenir, sinon à un véritable consensus, du moins à un compromis qui préserve le processus démocratique. Nous avons l’impérieuse nécessité de donner plus de chair à notre printemps démocratique. Je vous rappelle, qu’au lendemain de la Révolution, la réputation, l’image de la Tunisie étaient au zénith. J’ai pu moi-même  le mesurer à l’occasion de ma participation au sommet du G8 qui s’est tenu à Deauville.

Cette image, quoi qu’on ait pu dire, est aujourd’hui  chahutée. Qu’on le veuille ou non, la Tunisie ne peut pas évoluer, se développer, s’élever dans la hiérarchie des nations émergentes sans une ouverture sur le monde… Nous ne pouvons pas endiguer le chômage, résorber nos déficits d’infrastructures économiques sans IDE.

C’est pourquoi, il faut faire la démonstration, après la dégradation de la note souveraine par  S&P, qu’on a saisi le message. Nous serions bien inspirés d’envoyer des signaux dans ce sens, plutôt que de pousser des cris d’indignation. Ne nous trompons pas d’objectif : ce qui nous intéresse, c’est la Tunisie et non S&P. Il serait bon que nos partenaires le sachent.

Béji Caïd Essebsi est de retour, cette succession de come back est-elle liée à votre personne, à votre tempérament ou aux péripéties de la politique ?

J’ai quitté la scène politique  en 1992, voilà bien 20 ans, signifiant par là ma désapprobation d’une ligne politique dans laquelle je ne voulais pas m’inscrire, car il m’est apparu qu’elle s’écartait des valeurs que je me faisais de la politique.

Je suis revenu 20 ans après, à l’appel du devoir, dans les conditions que tout le monde sait. La Tunisie  des  premières semaines de la Révolution était au bord du gouffre. Comme un navire sans commande, qui menace de chavirer. J’ai accepté la présidence du Gouvernement pour un court mandat, avec comme date butoir le 24 juillet, l’échéance initiale des élections de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Je me suis trouvé dans l’obligation de reporter les élections parce que l’Instance indépendante chargée de les organiser le demandait et se disait incapable d’y parvenir dans le délai initial.

Comprenez qu’au départ, on partait avec l’idée que l’action que nous menions devait prendre fin  le 24 juillet. Il n’était pas dans nos intentions de jouer les prolongations. Ce qui fait qu’au début, on ne pouvait même pas profiter de cet effet d’aubaine d’une période un peu plus longue pour desserrer la contrainte temps qui nous mettait sous pression permanente. Mais malgré tout, nous avons pu éviter les soubresauts de l’improvisation et préserver une certaine continuité des décisions.

Toutes celles que nous avons prises dès les premiers jours étaient à la fois une réponse pour faire face à l’urgence du moment, elles s’inséraient aussi  dans une perspective d’avenir, pour servir de base de départ pour le Gouvernement qui nous aura succédé. Je pensais qu’ainsi, on assurerait la continuité de l’Etat.

Et puis, il y a eu les élections… Je me suis retiré après les élections comme convenu. « J’ai honoré les engagements que j’avais pris sur moi-même. Pour réapparaître de nouveau. Je suis revenu dans la compétition politique parce que les engagements pris par ceux qui m’ont succédé n’ont pas été respectés. Ils s’étaient engagés bien avant les élections à préparer une nouvelle Constitution et à organiser des élections, dans l’intervalle d’une année. Ils ont même signé  une charte à cet effet.

J’ai cru de mon devoir de le rappeler, car je me sentais moralement concerné. Je suis donc redescendu dans l’arène  politique – si je puis me permettre l’expression – parce que j’avais pris l’engagement en faveur d’un processus de transition politique sur lequel il m’avait semblé qu’il y avait un large accord. Je m’aperçois que ce processus politique a été retardé quand il n’est pas dévié de son cours. J’avais le sentiment que les élections avaient été reportées aux calendes grecques. Comprenez que je me devais d’être attentif et vigilant pour m’être pleinement investi et pour avoir honoré les engagements qui étaient les miens, en posant les premiers jalons de la transition démocratique.

Au commencement, c’était l’initiative BCE ; à l’arrivée, un mouvement ou un parti  pour fédérer  des hommes ou agréger  des partis en gestation ?

Ce sera un  parti pour plus de cohérence. Pour bien signifier nos valeurs et nos convictions. Et pour fédérer, rassembler toutes celles et tous ceux qui partagent avec nous ces valeurs de paix, de justice, de démocratie, de liberté et de dignité.

Notre objectif est de rallier des hommes et des femmes parce que les partis qui existent veulent continuer à exister. Ce sera donc un parti dont je ne vous dirai pas le nom. On en fera l’annonce le 15 ou le 16 juin. On en profitera pour exposer notre feuille de route…

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