L’histoire d’un homme, devenue l’histoire d’un pays

L'histoire d'un homme, devenue l'histoire d'un pays

Ce jeune paysan ordinaire  » était-il prédestiné à entrer dans le chaudron de la marche du Monde ? Se doutait-il, en cliquant sur son briquet, qu’il allait embraser un quart de la planète, laquelle relaierait cet acte et la révolution qui suivirent via d’autres clics, ceux d’une planète virtuelle communément appelée  » toile  » ?

C’est pour répondre à cette question – ô combien pertinente et brûlante – que Lydia Chabert, journaliste et écrivain, décide, au lendemain de la Révolution, de partir à Sidi Bouzid, cité Ennour, sur les traces du martyr (Chahid) , l’homme qui s’est immolé par le feu, un certain 17 décembre 2010, alors que le suicide est formellement  interdit par l’islam :  » un acte de désespoir profond, s’écrie l’auteur, un cri qu’il a lancé contre la misère, l’injustice et l’humiliation « .

Icône de la Révolution ou, selon ses détracteurs nostalgiques de la sécurité du temps de Ben Ali,  » un simple clochard, flirtant avec l’alcool de temps à autre. Juste un paysan surendetté et bien trop fier  » ?

Fiers et dignes

Nous apprenons, à travers des témoignages, que Mohamed Bouazizi est issu de la lignée des Hammamas, qui avaient pour chef un homme appelé Hammam, dont le fils ainé se prénommait Aziz. Cette tribu a toujours obéi à une certaine éthique inculquée par transmission orale. Les membres d’Ouled Aziz, se doivent de se comporter avec  » fierté et dignité « .

Enfant et déjà responsable

Nous apprenons, grâce aux  confidences de sa mère Manoubia, qui était une jolie femme, aux yeux d’un bleu à faire des rêves d’océan, que le jeune Mohamed, âgé d’à peine neuf ans  »  ne râlait jamais. A la maison, il ne cherchait pas d’histoire. Combien de fois il a été volé à l’école, je l’ai appris par d’autres. Pour s’habiller, il prenait ce que je lui donnais, ne réclamait pas de vêtements neufs comme le faisaient ses camarades de classe ; je lui donnais un yaourt mais il refusait toujours. Il préférait le partager avec ses frères et sœurs « . Le sens du sacrifice chez un garçonnet déjà ? La réponse naîtra de Manoubia:  » Mohamed avait beaucoup d’égards pour les autres, il s’oubliait pour les autres. « 

A l’âge de cinq ans, il perd son père et c’est pour le jeune Mohamed Bouazizi un choc d’une violence inouïe, d’autant plus que les revenus de la famille se rétrécissent comme une peau de chagrin.

Manoubia s’échine dans les champs, tout en consacrant la plus grande partie de son temps au tissage de la laine et Mohamed, l’écolier, apporte un soutien inattendu.  » Nous aimions les oiseaux, témoigne son frère aîné Salem. Je me souviens qu’il faisait sombre quand nous sortions à  trois heures du matin. Il faisait très froid. On installait le matériel : des appâts et de la glu. Normalement, nous prenions deux à trois oiseaux, les oiseaux jaunes. Nous rapportions environ 600 millimes par oiseau à notre mère pour acheter de la semoule. » A Sidi Bouzid, Manoubia, mère de quatre enfants, gagnait quatre dinars par jour, pour 15 heures de travail dans les champs.

Un élève juste moyen


Selon des témoignages concordants, l’élève Bouazizi était très moyen, mais doué en mathématiques ; l’école ne l’intéressait pas beaucoup, il préférait le travail dans les champs.

A-t-il poussé les études jusqu’au baccalauréat comme le veut la légende ? Etait-il un jeune diplômé désespéré ? La réponse est négative. Selon l’auteure :  » c’est ce qu’écrivirent bon nombre de journalistes, une image quasi-autocollante ! La métaphore du diplômé sacrifié est fausse. « 

Nous apprenons enfin, qu’à défaut de posséder la camionnette de ses rêves, le jeune Mohamed investit dans un simple chariot, pour devenir un marchand ambulant de fruits, un travail qui pouvait rapporter de 100 à 120 dinars par semaine, pour nourrir  toute une famille.


Le geste de trop


Alors, lorsque qu’un flic ripoux exige un pot-de-vin pour un emplacement au marché, quand la police municipale lui confisque ses fruits et même sa balance, il s’immole par le feu, sans prononcer un mot.

Un livre étonnant, une biographie lyrique composée de bribes d’une vie. Ce texte, chargé d’émotion, nous fait découvrir pourquoi la Révolution était fatale : elle était déjà inscrite dans la chair de tout un peuple.

 » Bouazizi, une vie, une enquête  » de Lydia Chabert-Dalix. Cérès éditions, 174p., 9.500DT/BM


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