1er Mai

L'éditorial de Hédi Mechri
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Le 1er mai, les Tunisiens, toutes tendances confondues, célèbreront la fête du travail. Dans la désunion : les deux centrales syndicales se tourneront  le dos. Les partis politiques, pour leur part, entendent afficher, sinon leur différence, du moins leur division. Curieuse manière de célébrer l’un des fondements  de la République : la valeur travail.

Le pluralisme syndical, tout comme le multipartisme, est aujourd’hui une réalité. L’Ugtt, qui a pendant près de 70 ans dominé la scène syndicale et pesé sur la sphère politique, n’a plus le monopole de la défense des travailleurs. Elle reste largement majoritaire, mais son hégémonie, son  influence, s’arrêtent désormais là où d’autres formations syndicales ont pris pied. L’Union des travailleurs tunisiens, que préside Ismail Sahbani, qui fut en son temps secrétaire général de l’Ugtt, est déjà présente dans bien des secteurs, celui du transport notamment, combien vital pour le pays. Elle est déterminée à le faire savoir. Sa capacité de revendication, de lutte n’est plus à démontrer. Elle a à peine un an d’existence et déjà un passé, un plan de campagne et de revendication qui confine à la fois à une sorte de guerre de mouvement et de tranchée. Objectif : gagner du terrain, au besoin en faisant monter la pression et en durcissant l’action syndicale.

Quelle serait, dans ces conditions, l’attitude de l’Ugtt ? Se laissera-t-elle débordée sur sa gauche  ou sur sa droite, au risque de perdre du terrain, de voir s’effriter sa représentativité, son influence  et sa capacité de peser sur le cours des négociations salariales ?

Ya-t-il un risque de voir s’installer une sorte de surenchère syndicale dont feront les frais les entreprises, excédées déjà par le poids des revendications sociales ? Pour l’heure, on ne voit pas de signe de trêve à ce niveau. Il y a même tout lieu de penser que ceux qui revendiquent une place dans le banquet syndical sont davantage dans une logique d’affrontement. On ne voit, en tout cas, nulle trace d’un éventuel scénario de cohabitation, qui préserverait les entreprises de la bourrasque sociale, en ne faisant pas d’elles un champ d’affrontement des luttes syndicales.

D’aucuns doivent se convaincre de cette évidence. Nos entreprises ne résisteront pas à  une nouvelle vague de revendications salariales, ou autres, qui ne soient justifiées par de nouvelles améliorations de la qualité du travail et par des gains conséquents de productivité. La raison en est que le tissu industriel  tunisien est très composite et très peu homogène. Il est largement dominé par les Pme/Pmi et les Tpp – au sens local du terme – c’est-à-dire qu’elles sont infiniment petites par rapport  aux standards européens. Les entreprises marginales, celles qui sont à la frontière de la rentabilité et qui forment le plus gros du contingent,  sont, quant à elles, à des niveaux  de compétitivité  tellement bas, qu’un simple coup de pouce du Smig les mettra en difficulté financière. Il les contraindra, au mieux, à une contraction de l’effectif, déjà très réduit et au pis, à la fermeture, concurrencées qu’elles sont par l’ouverture du marché et la déferlante des produits asiatiques à prix réduits. Elles ne pourront pas, dans ces conditions, répercuter la hausse des salaires et des charges sur les prix.

Peu d’entreprises tunisiennes, même parmi les plus performantes, échapperaient à ce dilemme : le salaire contre l’emploi. La marge qui sépare la productivité du travail de son coût est si ténue et si faible, que la moindre perturbation, dans un sens ou dans un autre, met à mal tout l’édifice productif, en laminant ses maigres marges de compétitivité.

A l’heure où les principaux protagonistes sociaux, l’Ugtt et l’Utica, se préparent à engager le prochain round de négociations sociales sur fond de récession de l’économie nationale, l’attitude de la centrale ouvrière est décisive pour faire pencher la balance de l’emploi, d’un côté ou de l’autre. Si elle s’obstine à vouloir hisser le curseur des salaires, en invoquant la dégradation du pouvoir d’achat, elle prend le risque de faire dégrader davantage la situation de l’emploi. L’ennui, si elle se voulait plus constructive, en affichant un réel souci de compétitivité des entreprises et de l’emploi, est qu’elle risque d’être désavouée  par des salariés qui n’en ont cure, dopés  qu’ils sont par le vent de la Révolution et par des prétendants concurrents qui veulent, à tout prix, s’inviter dans les négociations salariales, en y mettant leur propre grain de sel.

Le problème, avec le syndicalisme national, est qu’il est lui-même fragilisé par un taux de syndicalisation très faible – moins de 10% et moins de la moitié de ce chiffre dans le secteur privé. Les structures syndicales sont alors, le plus souvent, contraintes de suivre le mouvement – qu’elles ne voient pas toujours venir – pour mieux le circonscrire. Elles feignent même d’en être l’auteur pour ne pas être décrédibilisées  par des salariés, saisis par des accès de revendications hors de tout contrôle syndical.

Si tel n’était pas le cas, on n’aurait pas connu ce paradoxe, où l’on observe une explosion de revendications sociales, alors qu’un actif sur cinq est au chômage. Et  que près d’un jeune diplômé sur deux est sans aucune perspective d’emploi valorisant.

On s’achemine vers le million de chômeurs, et cela ne semble pas calmer la colère des contestataires. Faut-t-il que  le pays soit mis à genoux pour retrouver le sens de la réalité et de la raison ?

L’économie est à l’arrêt ou presque, après un recul de plus de 2% en 2011.  800.000 Tunisiens sont au chômage et plus de 2 millions vivent au dessous du seuil de pauvreté. Tant de souffrance humaine, de misère, de drames personnels ne peuvent pas ne pas nous exploser à la face de manière brutale. On comprend  les frustrations, la colère, l’impatience des sans-emplois et le cri de révolte des damnés de cette terre.

Mais les manifestations de violence ajoutent aux difficultés du pays, car elles se mettent au travers de la production et noircissent davantage le tableau social. Les revendications catégorielles ne font pas mieux, elles feront grimper la courbe des sans-emplois. Elles nous détourneront, de toute évidence, des appels pressants des chômeurs qui revendiquent emploi, justice sociale et dignité.

On voudrait que ce premier mai soit une réelle manifestation de solidarité, que les forces vives de ce pays célèbrent la valeur travail  en lui donnant tout son sens. La Tunisie post-révolution a d’abord besoin d’emplois pour panser ses plaies et sa fracture sociale. La solidarité entre ceux qui ont un emploi – fut-il précaire – et ceux qui désespèrent de ne pas en trouver, prime sur le reste. A charge pour les seconds de ne pas faire obstacle à la reprise de la production. C’est la valeur travail qu’on célèbre, qu’on voudrait qu’elle soit mieux partagée. Ceux qui ont un emploi et un salaire ne doivent pas faire rempart aux autres, privés de travail. N’ajoutons pas une crise à la crise actuelle de l’économie. Gardons-nous de jouer les salaires contre l’emploi, pour ne pas pousser au départ les investisseurs étrangers et pour ne pas envoyer au fond, la flottille de nos entreprises industrielles, déjà fort ébranlées par le choc de la Révolution et la tempête de la crise mondiale.

Le premier mai 2012, nous célébrons, comme toutes les démocraties, la fête du travail. On voudrait que cette fête soit totale, que cette journée soit dédiée à la valeur travail et à l’emploi, aujourd’hui en berne. L’occasion pour nous de nous convaincre, une fois pour toutes, que le travail ne se décrète pas, qu’il ne s’improvise  pas, mais qu’il se conçoit et se construit à travers une ambition, un projet, une attitude, une politique qui n’a de cesse de sécuriser l’environnement de l’entreprise et d’améliorer sa visibilité. L’emploi, c’est ce couple vertueux productivité-salaire. Manière de rappeler qu’il doit être au cœur des solidarités, qui font qu’un pays ait une âme. Et qui la conserve.

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