Il y a 40 ans, la loi d’Avril 1972

Les Dix Glorieuses : Il y a 40 ans, la loi d’Avril 1972

Il y a quarante ans, presque jour pour jour, au sortir d’une grave crise politique, économique et sociale, a été promulgué un nouveau Code d’investissement, plus connu sous le nom de loi d’Avril 1972. Plus qu’un tournant, il révolutionna toute notre perception du processus d’industrialisation, entamée dix ans plus tôt, sans de grandes avancées en la matière. Il ouvrait le pays aux investisseurs étrangers à vocation exportatrice, au grand dam des  » souverainistes  » de l’époque, qui vivaient dans la hantise de la  résurgence d’une nouvelle forme de colonialisme. Cette crainte, quand elle n’est pas d’ordre idéologique, se nourrit  sans doute du fait que peu de temps nous séparait encore de la proclamation de l’indépendance nationale.

Toute manifestation de présence étrangère – économique ou financière – était pour le moins mal perçue par nos maitres-penseurs de l’époque et même par un grand nombre de nos concitoyens, qui craignaient plus pour notre orgueil national que pour la cohorte des chômeurs qui mettait en péril notre cohésion nationale. Le chômage, la misère, le déséquilibre régional, le dualisme économique et la fracture sociale, ne datent pas d’aujourd’hui. La situation était infiniment plus explosive qu’elle ne l’est actuellement.

Il aura fallu toute la lucidité et tout le courage de feu Hédi Nouira, appelé dans l’urgence de son perchoir à la Bct au chevet de l’économie nationale, pour oser rompre avec les peurs du passé, l’angoisse et les préjugés du moment. Il ne manifesta aucune hésitation pour projeter enfin la Tunisie dans le mouvement de la mondialisation qu’il savait difficile, mais qu’il voulait heureuse pour l’économie nationale.

Il fit émerger, à partir de rien ou presque, le site Tunisie à la face du monde. Il sut le promouvoir,  au moyen de toute une panoplie de mesures d’incitations fiscales et d’aide à l’investissement. Qui déclenchèrent l’ire et le courroux  de l’élite universitaire et des  politiques en rupture de ban, qui voyaient dans l’intrusion du capital étranger un abandon de souveraineté et l’aliénation de la classe ouvrière,  » taillable et corvéable à merci « , comme si elle était mieux traitée par les investisseurs locaux !

Hédi Nouira, le résistant de la première heure, le combattant pour la liberté et l’indépendance, et celui-là même qui créa la Bct et qui décréta l’indépendance monétaire du pays, en lui donnant sa propre monnaie, le dinar, qu’il décrocha de la zone franc. Il a été le premier à l’avoir fait en Afrique ; pour autant, il eut droit à des réticences et à des ripostes  intellectuelles. Il y avait comme une inversion des rôles, l’avant-garde ou celle qui se disait comme telle était en fait à la traine de la société, en plein décalage d’un monde en devenir.

On reprochait au Premier ministre de l’époque, le seul qui avait vu juste, de livrer le pays aux investisseurs étrangers, décriés comme les nouveaux missionnaires du capitalisme conquérant et dominateur. Dire que cette littérature avait cours dans nos amphis qui ramaient à contre-courant !

Hédi Nouira, qui fut du reste le père du Contrat social et de la politique contractuelle des revenus, a été injustement critiqué, comme l’ont été tous les visionnaires, les anticonformistes, bref, tous ceux et celles que la capacité d’anticipation place au-dessus du lot.

Il ne cherchait pas à composer et moins encore à caresser l’opinion dans le sens du poil. Son discours, sur le mode churchillien – de la sueur, des larmes et du sang – était vrai, juste, à la tonalité souvent dure. Il fit, à chaque fois, l’effet d’un électrochoc. Il sut ainsi tracer une perspective, un chemin, une feuille de route simple, mais précise, qui ne s’encombre pas de détails ou de déclarations qui relèvent de l’incantation.

Son objectif : faire de la Tunisie le Singapour de l’Afrique. Son modèle de société s’évertue à faire émerger une importante classe moyenne, dont dépendront à la fois le dynamisme économique, le progrès social et la stabilité politique. Son projet économique et social n’avait d’autre fin que d’aboutir à une configuration sociale, sous la forme d’un losange dont il parla tant. L’essentiel de la population se concentrera au centre ; les deux extrémités, celle d’en haut, les plus riches, comme celle d’en bas, les plus pauvres, seront réduites à leur plus simple expression.

Hédi Nouira ne se posait pas beaucoup de questions, face à l’avalanche des problèmes, sans doute plus nombreux, plus complexes et plus graves que ce que nous connaissons aujourd’hui. Une seule le préoccupait sans cesse : lever les freins à l’action, libérer l’investissement pour libérer la croissance, laisser s’épanouir la créativité, l’inventivité, la liberté d’entreprendre, entretenir l’énergie et la flamme entrepreneuriale.

L’investissement est le carburant de la croissance. Il a mis en place les mécanismes devant le stimuler, l’accompagner et le soutenir dans ses premiers pas. Il obligea les banques à consacrer une partie de leurs dépôts à financer l’industrie – autant dire les nouveaux promoteurs – sous peine de se voir condamner au taux d’enfer ou du super enfer,  si elles étaient  en deçà des normes prescrites. Une fois ces taux  atteints, ils sont de nouveau révisés à la hausse.

Dieu a créé la terre et les banques tunisiennes, sous la houlette d’un grand homme d’Etat, ont créé l’économie nationale et ont fait émerger un chapelet d’entreprises industrielles, comme nul autre pareil dans le versant sud de la Méditerranée. C’est même la première fois qu’on voit apparaître un capitalisme privé,  sans capitaux propres.

Il a su mettre en confiance les investisseurs locaux et étrangers qu’étranglait une bureaucratie tentaculaire. Il créa, du coup, les conditions d’un rebond de l’activité économique et même d’un renouveau industriel. Les investissements sont repartis à la hausse, tout en étant plus productifs, l’emploi est monté de plusieurs crans et a intégré la gent féminine, le chômage a reculé et la pauvreté avec lui, les exportations de produits manufacturés montaient d’une année à l’autre en puissance. L’ère des exportations mono-produits était bel et bien finie, changeant ainsi la physionomie de l’économie nationale.

Gouverner, c’est certes prévoir, mais c’est aussi choisir et décider plus que doser. Il faut oser pour vaincre, Hédi Nouira sut faire profiter la Tunisie, bien avant d’autres pays, du mouvement des délocalisations des investissements des années 70. Il put ainsi éviter le choc pétrolier de 1973 et mit l’économie tunisienne sur une orbite de croissance, rapide et durable. C’était, de l’avis de tous, les  » Dix Glorieuses « , l’âge d’or de l’économie tunisienne. Les créations d’emplois battaient tous les records, inégalés jusqu’à ce jour.

Tout était à faire, et il fallait tout inventer. Il avançait et avisait, sans jamais faire dévier le pays du cap qu’il avait tracé. Le courage, l’audace, l’imagination étaient au cœur du pouvoir. En un rien de temps, il a su construire une économie ouverte sur le monde et les technologies, grâce à l’engagement des banques qu’il avait fait évoluer aux frontières de leurs possibilités. Vu sous cet angle, la polémique, à l’heure qu’il est, au sujet de l’indépendance de la Bct, prête à  sourire.

Aujourd’hui, tout le monde se dispute le centre dont il dessina le premier le contour. Il disait que plus de trois Tunisiens sur cinq veulent être gouvernés au centre. Reste, que pour construire cette plateforme centriste, il faut à la fois un socle et un échafaudage. Qui des prétendants politiques, adeptes d’un centre à plusieurs têtes, cherche à faire de la création d’entreprises son cheval de bataille ? Hédi Nouira en a fait son principal credo. Il sut faire de la fiscalité un puissant stimulant de l’investissement et de la création d’entreprises quand tout le monde aujourd’hui s’accorde à vouloir en faire un instrument confiscatoire et punitif, au risque d’inhiber toute velléité d’investissement et d’étouffer dans l’œuf toute possibilité de reprise d’une économie qui aura connu, en 2011, sa pire récession (près de -2%).

Quarante après, par un retournement de l’Histoire, nous voilà confrontés à la même problématique de relance et de redressement de l’économie. Le Gouvernement vient de rendre public son programme, en même temps que la loi de finances complémentaire, sur laquelle il y a beaucoup à redire. Peut-être n’est-ce ni trop tard, ni trop peu. Mais pour l’heure, et au regard de l’urgence et de la gravité de la situation, l’exercice de style l’emporte sur le fond. L’essentiel est ailleurs. Et se limite à la question suivante : comment solutionner, dans l’immédiat, les quatre urgences mises en avant par le programme du Gouvernement, qui sont le chômage, le déséquilibre régional, les inégalités sociales et la justice transitionnelle, auxquelles il faudra ajouter la dégradation du pouvoir d’achat, sans beaucoup se soucier des réformes structurelles ou à terme.

Nous n’avons pas à réinventer la roue. Pourquoi chercher à vouloir faire compliqué quand on peut faire simple. Le mieux qu’il y a à faire, est de s’inspirer et de s’appuyer sur l’expérience des années 70, qui nous a si bien réussi, et qui reste d’une incroyable actualité.

On ne fera pas mieux que de libérer, une fois de plus, la croissance et l’investissement. Il faut récréer les conditions de la croissance, grâce à un meilleur environnement de l’entreprise et une plus grande visibilité. Il faut, impérativement, rétablir le courant de confiance, sans laquelle rien ne fera réagir dans le bon sens l’investissement. C’est, à peu de choses près, à cela que doit se limiter la feuille de route du Gouvernement ; elle doit être allégée et se limiter à l’essentiel.

Le Gouvernement, à travers son budget et une fiscalité appropriée, doit allumer tous les feux de la croissance, en faisant éteindre au plus vite tous les foyers d’incendie et de tension sociale, de violence verbale ou physique et d’insécurité. On ne fera pas taire la grogne et la contestation sociale, par de simples promesses d’avenir,  aussi sincères soient-elles. Le temps de l’offre politique est déjà derrière nous. Seule l’offre économique est à même, aujourd’hui, de répondre à l’urgence de la demande sociale. Le Gouvernement, les partis politiques, les organisations professionnelles, la société civile en sont avertis.

 

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