« Les salafistes ont été infiltrés par la police de l’ancien régime »

“Les salafistes ont été infiltrés par la police de l’ancien régime”

Le 2 avril, Gilbert Naccache a annoncé via sa page Facebook qu’il allait porter plainte à la suite des slogans antisémites proférés le 25 mars lors d’une manifestation de salafistes sur l’avenue Habib Bourguiba. L’auteur de « Vers la Démocratie? » et militant de gauche s’explique. Interview.

Pourquoi portez-vous plainte et contre qui?

Tout d’abord, il faut rappeler que je ne suis pas le seul, ni le premier à porter plainte : j’ai été précédé  par des individus et par des collectifs, notamment les instances de la communauté israélite et l’association de défense des minorités, il y en a d’autres et, j’espère, il y en aura beaucoup d’autres.

Je n’aurais pas réagi de cette façon si le gouvernement avait essayé de faire appliquer la loi, comme il s’y est engagé par serment individuel et collectif. Cette décision fait donc partie de mon combat politique général pour la poursuite de la révolution, en particulier dans les domaines de la dignité et de la non-discrimination dont elle a fait des mots d’ordre prioritaires, avec la revendication du travail et des libertés : en portant l’affaire devant la justice en lieu et place du gouvernement, je souligne la carence de celui-ci et la nécessité pour la société civile de s’assurer elle-même de la défense de ses droits.

Si ma plainte a été aussi remarquée, c’est aussi, bien sûr, parce que je suis un militant politique connu, et que, bien qu’ayant subi une agression raciste en 2000, je n’ai jamais mis en avant ma qualité de juif, au point que certains ont oublié cette dernière, confondant la judaïté avec une simple appartenance religieuse. Elle n’est pas que cela, bien entendu, et je n’ai jamais essayé de faire croire que je n’étais pas un juif, et en cela solidaire des autres juifs de Tunisie, dans les épreuves comme dans les joies. C’est aussi cette solidarité que j’ai voulu marquer.

Enfin, je ne suis pas persuadé que la tournure anti-juive et anti liberté de création ne viennent que des manifestants eux-mêmes : on sait tous à quel point les salafistes ont été infiltrés par la police de l’ancien régime (qui n’a pas changé) et par des mercenaires, repris de justice ou simples voyous, indicateurs de police pour beaucoup : en portant plainte, je caresse l’espoir que l’enquête de la justice permettra d’établir les responsabilités de ceux qui tirent les ficelles, de ceux qui n’ont pas cessé de s’efforcer de dresser les Tunisiens les uns contre les autres, pour que soit paralysée la marche de la révolution et qu’on enterre le projet de justice transitionnelle, et qu’on fasse appel à des chevaux de retour pour rétablir la sécurité et l’ordre.

Donc, je porte plainte contre X, c’est-à-dire contre ceux qui ont lancé des appels au meurtre des Juifs, mais aussi contre tous ceux qui sont impliqués, dirigeants de la manifestation ou incitateurs de la dérive, et responsables qui ont donné des ordres laxistes à la police…

Quelle est la différence entre ces menaces et celles proférées lors de la visite de Ismaël Haniyeh, chef du Hamas ?

La communauté juive a été menacée à plusieurs reprises en Tunisie, et agressée plus d’une fois, mais cela avait toujours été en lien avec la situation au Moyen-Orient ou la guerre Israélo-palestinienne. Les mêmes slogans antijuifs poussés par le même type de manifestants à l’aéroport de Tunis-Carthage, l’avaient été en guise de soutien au dirigeant du mouvement Hamas palestinien en visite officielle en Tunisie : la répression de ces manifestations pouvait sembler aux responsables de l’invitation risquée et pouvait  être interprétée comme un désaveu de l’invité, et ils n’ont pas su ou pas voulu sévir, se contentant de déclarations apaisantes et vagues. Mais le 25 mars, il n’y avait plus de dirigeants palestiniens, il n’y avait plus que la haine raciste de ceux qui ont également déclaré la guerre aux artistes et autres créateurs, assimilé la démocratie au blasphème. Je vois aussi dans l’attaque contre la communauté juive une façon de discréditer l’actuel pouvoir vis-à-vis de l’étranger : ceux qui tirent les ficelles préparent une légitimation internationale de leurs ambitions… Cela avait d’ailleurs été expérimenté en 1967, quand les manifestations et les agressions anti-juives étaient venues l’après-midi dévier le sens des manifestations que les jeunes faisaient depuis le matin contre les soutiens impérialistes d’Israël, que Bourguiba ne voulait pas fâcher. Rien de nouveau en somme, les minorités servent d’exutoire, comme partout.

Pourquoi ne pas avoir porté plainte avant?

Lors de la visite du chef du Hamas, c’était visiblement orchestré. Ce n’était pas dirigé contre Tunis, mais, je dirai presque que c’était un cri de reconnaissance. Je ne prends pas ces slogans au sérieux. C’était plus dans le sens « on est avec vous », qu’un appel au meurtre.

Je n’ai pas une confiance illimitée en la Justice. Je ne crois pas qu’il y aura des suites réelles. Cette plainte correspond plus à une forme de pression, contre le gouvernement de la troïka qui est hésitant et qui passe son temps à se demander quel complot il se trame. Ils ont raison. Et ils sont aussi tributaires des « compétences » du RCD, parce qu’ils n’ont rien d’autre. Il s’agit essentiellement ici de faire pression et je pense qu’il y en aura beaucoup d’autres. J’ai reçu des dizaines de réponses sur Facebook, et je n’ai pas trouvé d’opinion défavorable à mon action.

Qu’attendez-vous de cette plainte?

Ce que j’attends de cette plainte, c’est qu’elle participe à faire bouger les choses, que les nombreuses personnes qui m’ont exprimé leur soutien, et les autres, se mobilisent dans la conscience que la liberté, la dignité. Toutes les valeurs de la révolution sont en danger chaque fois qu’un tel événement se produit. J’attends aussi de cette plainte qu’elle aide à épurer la justice et la police, parce que c’est dans l’intérêt même de tous ceux qui ne veulent pas de retour en arrière. Aura-t-elle des suites judiciaires ? Cela dépendra de l’ampleur de la mobilisation, que j’espère grande, mais cela aura un effet, y compris sur les luttes qui se mènent dans les milieux de la justice (avocats, magistrats, personnel de justice…) pour l’évolution de ce secteur.

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