“L’heure est à l’unité et à l’action”

Le 31 mars, propos recueillis par Imen Gharb

*Cet article est paru dans l’Economiste maghrébin n°573, daté du 7 mars*

Pour Jounaidi Abdeljawad, porte-parole d’Ettajdid, l’heure est à l’unité  et à l’action. Tel est le signal donné par son parti.

Le prochain congrès du parti sera placé sous le signe du rassemblement. Il s’ouvre à une période cruciale de la transition tunisienne, d’autant plus que la coalition actuelle révèle, au grand jour, ses contradictions et son incapacité à construire un consensus pour faire face aux graves problèmes et des grands enjeux qu’affronte le pays. Interview.

La scène politique tunisienne connait aujourd’hui de grandes manœuvres, des mouvements de décomposition-recomposition… Comment envisagez-vous le futur paysage politique?

Ces mouvements constituent un passage obligé pour préparer l’alternance politique parce qu’il n’y a pas de démocratie sans alternance. Les mouvements de décomposition-recomposition visent à proposer, au peuple, des alternatives assez crédibles et assez solides.

S’agissant de notre formation, nous sommes actuellement en phase d’unification de trois composantes: Ettajdid, Parti du Travail Tunisien et des indépendants du Pôle, dans le but de donner vie à un nouveau parti qui constituera l’aile sociale démocratique.  Notre appel à l’unité reste ouvert, d’autant plus que nous sommes convaincus que ce qui unit les forces démocratiques du pays est beaucoup plus important de ce qui les sépare. L’heure est à l’unité et à l’action.

Qu’est-ce qui vous sépare ?

Sur le plan économique, certains partis affichent un attachement dogmatique au libéralisme économique sur lequel nous ne sommes pas vraiment d’accord. Nous sommes pour un rôle plus soutenu de l’Etat dans cette étape transitoire, en vue d’installer une plus grande justice sociale.

Mais au-delà de ce qui nous sépare, ce qui peut nous unir, ce sont les objectifs, les enjeux, les revendications et les attentes de notre population.

À l’issue de la crise mondiale de 2008-2009, il y a  eu, un peu partout dans le monde, un retour du politique et de l’Etat. Le système de dérégulation a quasiment prouvé ses limites. En France, aux Etats-Unis et dans plusieurs autres pays, on a même renationalisé certaines banques. Est-ce dans cette logique que vous vous situez ?

La crise économique mondiale a montré l’échec incontestable du libéralisme économique sauvage et a dicté la nécessité d’un retour du politique et de l’Etat, chose que nous jugeons nécessaire pour assoir les bases d’une véritable justice sociale, à travers un ensemble de mesures visant à éviter les dérapages excessifs du libéralisme.

Face à ce libéralisme démesuré, certains courants de gauche s’enferment malheureusement dans des dogmes qui risquent de figer les choses et de paralyser l’action. Nous nous situons dans la modération contre tous les excès, quelle qu’en soit l’origine.  Nous sommes pour plus de pragmatisme dans le traitement des enjeux présents et futurs et pour la sauvegarde et le développement des acquis modernistes de la Tunisie.

Les acquis modernistes et les valeurs républicaines sont-ils aujourd’hui menacés ?

Oui, ils le sont. Du moins par ces bandes qu’on voit se développer à l’ombre de la victoire d’Ennahdha et ces extrémistes que Ennahdha laisse faire et qu’on utilise pour museler l’information, les journalistes, la société civile. Nos acquis sont donc menacés et on ne peut les défendre que s’il y a vraiment une vraie liberté d’expression, de pensée, et que si nos établissements universitaires et éducatifs ne sont pas mis sous la coupe d’un parti politique quelconque.

L’opposition est aujourd’hui dans le devoir de développer une force capable de remettre en cause les dérapages actuels, de corriger le tir et de faire en sorte que l’alternance soit possible, aussi bien sur le plan programme que sur le plan électoral.

Ettajdid et le PDP sont deux partis historiques qui ont, à un moment donné, incarné l’opposition. Pour ces deux partis, les élections du 23 octobre ont été la grande déception malgré le fait qu’ils étaient bien présents médiatiquement. Est-ce que vous vous êtes interrogés sur les raisons de cet échec ?

On s’attendait à la victoire d’Ennahdha mais pas avec un écart pareil. On s’attendait à cela parce qu’il y avait une dispersion terrible des forces. Une dispersion que nous avons essayé d’atténuer en lançant un appel à l’unité au sein du Pôle. Malheureusement, certaines forces politiques comme Ettakattol et le PDP n’ont pas répondu présents à cet appel à l’unité et ont préféré faire cavalier seul.

Il faut savoir également que, lors des dernières élections, il y a eu une certaine forme de duperie. Les enjeux de ces élections ont été faussés. La démarche affichée était celle d’élire une Constituante, mais la réalité n’était autre qu’une course acharnée pour le pouvoir.  La façon avec laquelle les pouvoirs se sont par la suite répartis les gagnants des élections montre bien que les élections ont été détournées de leur objectif. Et je vois en cela une vraie menace pour la démocratie et la transition.

Il faut aussi savoir aussi que l’opposition était en quelque sorte victime de sa volonté de faire le changement dans la continuité et de préserver les acquis et les institutions de l’Etat, chose qui était interprétée par certains comme un attachement à l’ancien régime.

Dans notre parti, on a essayé de tirer les leçons de cet échec et nous nous sommes de nouveau lancés dans une démarche d’unité et de fusion, ouverte à toutes les forces démocratiques et progressistes. Nous espérons que les débats sur la Constitution ouvrent la voie à de nouvelles alliances, de nouvelles convergences et une nouvelle majorité éventuellement. L’essentiel est que cette Constitution qui va déterminer l’avenir du pays puisse sauvegarder les acquis du pays, affirmer clairement tous les droits et toutes les libertés et répondre aux revendications qui étaient à la base de notre révolution.

Si demain ces droits et ces libertés ne sont pas garantis par les textes de la nouvelle Constitution, quelle sera votre attitude ?

On va continuer à défendre tous les droits et toutes les libertés, indépendamment de ce qui va se décider ou pas à la majorité. Pour ce faire, toutes les forces démocratiques et progressistes doivent s’unir et former un large front, capable de changer le rapport de force et de sauvegarder une image conforme à la réalité de la Tunisie moderne. La lutte et le militantisme doivent se poursuivre dans ce sens.

Le 9 mars sera vraisemblablement le dernier congrès d’Ettajdid sous ce nom, parce que vous allez devoir vous ouvrir plus tard à d’autres partis. Est-ce que la réflexion est déjà faite sur la nouvelle appellation de la prochaine formation ? (l’article a été publié le 7 mars)

Il y a des commissions communes – entre les trois formations qui sont déjà sur la voie du rassemblement (Ettajdid, le PTT et certains indépendants du Pôle) – qui travaillent actuellement sur toutes les questions en rapport avec le prochain congrès pour arrêter un certain nombre de propositions valables non seulement pour ces trois formations mais également pour un rassemblement plus large.

Il s’agit de préparer un modèle d’un parti unifié, mais traversé par plusieurs courants. Une unité dans la diversité. L’essentiel est que cela soit bien organisé.

Cela ne nous gêne aucunement que ce soit le dernier congrès du parti Ettajdid en tant qu’Ettajdid. Au contraire, cela met en valeur le mérite de ce parti qui a fortement contribué à l’édification d’un parti plus fort, plus solide, plus moderne et plus adapté à la réalité du pays et aux enjeux futurs.

La Tunisie parait aujourd’hui plus conservatrice qu’on le pensait. Avez-vous l’intension d’intégrer, au sein de votre nouveau parti, une certaine dimension culturelle en rapport avec cette tendance vers le conservatisme ?

Jusque-là, nous avons toujours appelé à la séparation entre le religieux et le politique. C’est un acquis sur lequel on ne peut pas revenir. Nous avons, depuis, toujours traité de la chose politique, du pluralisme, de la liberté d’expression, des droits de l’homme, mais nous avons, en quelque sorte, négligé l’aspect culturel. Cependant, nous n’avons jamais renié notre identité arabo-musulmane.

Nous sommes des musulmans laïques. Ça, nous l’avons toujours dit, mais nous n’avons peut-être pas approfondi notre traitement des questions culturelles et identitaires. Il est maintenant grand temps de le faire pour être plus proches de notre population et de la réalité de notre pays. Mais nous sommes toujours contre toute instrumentalisation de la religion à des fins ou des intérêts particuliers, encore plus contre toute forme de fanatisme ou d’obscurantisme.

Sommes-nous aujourd’hui dans la séparation Etat-parti ?

On a aujourd’hui tendance à faire la confusion entre le parti qui a gagné les élections et le pouvoir. Il s’agit là d’une grande erreur et d’une véritable dérive. Il faut qu’il y ait une vraie séparation entre l’Etat et ses institutions d’un côté, et les partis politiques de l’autre, et c’est la raison pour laquelle nous avons proposé que le gouvernement soit essentiellement composé de compétences nationales en dehors de l’ANC, conformément aux engagements pris avant les élections concernant la composition du gouvernement et la durée du mandat de la Constituante. Mais rien de tout cela n’a été respecté, même pas la durée de la Constituante qui était fixée à une année et qu’on a par la suite déverrouillée.

Ce non-respect des engagements nous fait prendre le risque de mener le pays vers l’inconnu. C’est ce que nous essayons aujourd’hui d’éviter, en appelant au consensus sur les questions fondamentales, dans le respect des objectifs de la révolution.

Cette transition ne peut réussir que dans le pluralisme réellement affirmé, dans la tolérance, l’acceptation de l’autre, le respect de la neutralité des espaces publics, des universités, des établissements scolaires, de l’administration…

Que pensez-vous de l’idée de mettre sur pied un conseil national  d’un pacte social qui regroupera les partenaires sociaux ?

Cela risque d’être un moyen d’occulter les vrais problèmes. La priorité est d’avoir un consensus national sur un ensemble de mesures urgentes qui répondent réellement aux attentes des jeunes qui ont fait la révolution. Il faut que l’accord et le consensus s’expriment tout d’abord et réellement au sein de l’Assemblée constituante qui représente la seule instance élue.

Malheureusement, actuellement, aucun signe de consensus n’est apparent. Les divisions l’emportent sur fond d’approche majoritaire ouvrant la voie à des discours  fanatiques qui relèvent plutôt de l’extrémisme et du sectarisme.

Face à l’explosion des prix qui a généré  un grand malaise social, quelle est l’attitude de l’opposition ?

Aujourd’hui, on jette tous les maux du pays sur le dos de l’opposition et on nous accuse de vouloir faire sombrer le pays dans l’anarchie et le désordre, ce qui n’est pas du tout vrai. Nous avons préféré le silence pour ne pas alimenter la polémique, ni la théorie du complot dans laquelle le gouvernement semble se complaire.

En tant qu’universitaire, quel regard portez-vous sur l’enseignement aujourd’hui ? Avez-vous des craintes par rapport à ce qui est en train d’être fait ?

Il y a lieu d’avoir beaucoup de craintes parce qu’on est en train de marginaliser les acteurs principaux de l’opération éducative et universitaire. Une refonte totale de tout le système éducatif s’impose aujourd’hui. La recherche scientifique doit être aussi valorisée et c’est la responsabilité de tout le monde (enseignants, administration, centrale syndicale…)

Le ministre actuel n’est pas en mesure d’assurer cet équilibre nécessaire, depuis qu’il est aux commandes. Il n’a manifesté  aucun respect ni pour le métier, ni pour les institutions et les établissements universitaires, et encore moins pour le corps enseignant et  les  conseils scientifiques.

Les dérapages qui ont eu lieu au sein des universités et des établissements éducatifs risquent de confisquer l’avenir de tout le système. C’est une menace très grave pour notre enseignement, et pour notre pays.

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