« Le gouvernement doit communiquer pour rassurer les investisseurs étrangers »

Le 16 mars, interview réalisée par Mohamed Ali Ben Rejeb

*Cet article a été publié dans le numéro 572 de l’Economiste maghrébin*

Ann Elizabeth Wyman est une habituée du monde de la finance de New York et de Londres, ce qui n’est pas, bien sûr, peu dire. Mais elle est surtout parmi nous pour y rester, par regroupement familial avec son mari tunisien, mais surtout parce qu’elle veut mettre son savoir-faire au service du pays qu’elle a appris à aimer pour sa révolution, mais aussi après avoir eu  la fierté de voir le déroulement des élections. Pour le reste, elle est raisonnablement optimiste pour l’avenir. Elle estime néanmoins urgent que le gouvernement réagisse sans tarder, avec des signaux clairs aux investisseurs étrangers qui, selon elle, n’hésiteront pas à reprendre le chemin de Tunis, dès que la situation se stabilisera.

L’Economiste Maghrébin : Et si vous nous présentez Ann Elizabeth Wyman.

Ann Elizabeth Wyman : Je fais de la recherche économique pour les institutions financières. J’ai travaillé durant 13 ans à Citygroup à New York et à Londres et deux ans  à Nomura, une banque japonaise.

Durant toute cette période, mon travail a essentiellement porté sur les marchés émergents, notamment ceux de l’Europe de l’Est, de l’Afrique et du Moyen-Orient.

Mon rôle consistait principalement à donner des conseils aux investisseurs institutionnels qui participeraient, dans ces pays, dans les marchés  de capitaux.

Avant d’investir leur argent, les investisseurs ont besoin de mieux connaître ces marchés, considérés comme des marchés à risque, de comprendre ce qui se passe dans les économies de ces pays et d’avoir des données sur leur situation fiscale, leurs dettes. Bref, il s’agit de connaître les opportunités et les risques, et c’est là mon rôle.

Ces deux dernières années, lorsque je travaillais à Nomura, je faisais la navette entre Londres et Tunis où se trouvait mon mari qui est Tunisien. Avec la révolution tunisienne et le printemps arabe, il y avait un regain d’intérêt à Londres et aux Etats-Unis pour la région et principalement pour la Tunisie. On voulait savoir ce qui allait se passer, comment les marchés allaient réagir… J’ai beaucoup plus travaillé ces derniers 18 mois sur les opportunités et les risques, principalement en Tunisie et en Egypte.

En janvier dernier, j’ai décidé de m’installer à Tunis pour être plus proche de ma famille. Je voulais aussi chercher les moyens d’aider le pays et  travailler auprès des personnes qui, à mon avis,  sont en train de faire des choses que je  juge importantes pour l’avenir de la Tunisie. Je travaille, en ce moment avec notamment Maxula Gestion qui est en train de lever des fonds pour investir dans les régions intérieures du pays.

Vous avez longtemps travaillé sur les marchés à risque. Pensez-vous que la Tunisie en est un ?

Je pense qu’il faut d’abord mettre les choses dans leur contexte. La Tunisie, étant un petit pays, ne dépend pas beaucoup des investissements étrangers. Et c’est là un bon point, en ce sens qu’il ne va pas y avoir d’exode massif des capitaux étrangers dans les moments difficiles de nature à paralyser complètement l’économie, comme cela a été le cas dans pas mal d’autres pays émergents y compris la Hongrie dernièrement ou bien l’Argentine il y a dix ans.

C’est pour cela que je dis que la Tunisie ne  connaîtra pas de crise aiguë et qu’elle n’est pas vraiment un marché à risque. Mais est-ce que le risque est nul ? Bien sûr que non. Aujourd’hui, les finances de l’Etat sont en train de se détériorer. Il y a aussi le déficit du compte courant qui est en train de s’élargir.  Une situation prévisible après une révolution.  C’est pour cette raison que j’affirme souvent qu’il est un peu fort de parler de crise économique en Tunisie. Il y a des signes inquiétants qu’il faut suivre de près, mais il ne faut pas pour autant dramatiser. Il faudra tout simplement travailler pour trouver des solutions bien précises, à des problèmes bien précis.

Quelles peuvent être, précisément, ces solutions ?

Il n’y a pas de solution miracle. En fait, il faut étudier les cas de pays qui ont connu les mêmes défis. La Tunisie n’est pas le premier pays à passer par cette situation.

Il faudra, par ailleurs, étudier toutes les idées proposées par les institutions internationales telles que le FMI qui peuvent aider à mettre en place des réformes structurelles pour améliorer le taux de croissance économique, augmenter les revenus de l’Etat, et en même temps, de mieux gérer les dépenses publiques .

La Tunisie peut, par ailleurs, solliciter des fonds de ces instances. Christine Lagarde, lors de sa visite en Tunisie, a bien exprimé la disposition du FMI. Des conseils techniques sont déjà mis en place. Il ne reste que la décision politique.

La Tunisie doit aussi trouver des moyens pour relancer le secteur privé, capable de créer de l’emploi. Il faut aussi trouver des entrepreneurs qui peuvent mettre en place des projets.

Il y a donc pas mal de choses à faire mais cela nécessite une vision politique bien claire, un programme économique précis. Il faut rassurer les investisseurs étrangers et pour cela, il faut que ces derniers puissent avoir une visibilité sur l’avenir du pays ; ils doivent savoir ce que le gouvernement veut faire dans le secteur économique, ce qui peut apporter plus de dynamisme au pays.  Il faut que le gouvernement communique sur tout cela, or ce n’est pas forcément le cas aujourd’hui. C’est vrai que l’actuel gouvernement est tout récent, mais le temps presse et il faut réagir maintenant.

Votre travail consiste, entre autres, à trouver des capitaux étrangers pour les pays émergents. Pensez-vous pouvoir le faire pour la Tunisie ?

En ce qui concerne la Tunisie, ce n’était pas facile, même avant la révolution, d’amener des investisseurs pour le marché des capitaux. La Tunisie n’est pas un grand pays et il n’y a pas beaucoup d’intérêt à investir des grands capitaux dans un petit marché.

Ce qui est plus important pour la Tunisie, c’est de trouver des « investisseurs » qui veulent participer dans des projets. Je trouve qu’il y a là une niche assez importante à exploiter, surtout qu’il n’y a plus désormais d’intervention de l’Etat, comme c’était le cas avec l’ancien régime. Cela pesait dans la décision des investisseurs étrangers. Par ailleurs, la Tunisie est un pays beaucoup plus stable que les autres pays qui ont connu le printemps arabe.

Mais comme je l’ai dit plus haut, il y a là beaucoup de travail à faire pour convaincre les investisseurs qu’il y a une vision globale pour le pays et que la stabilité, même toute relative, va durer.

Suite au printemps arabe, il y a eu une montée de la tendance islamiste. Est-ce que cela fait peur à l’étranger ?

Je pense qu’il est important, aujourd’hui, dans ces pays et notamment en Tunisie de faire savoir quelle est la place de la religion dans la politique et, par extension, dans l’économie. C’est une question qui est aujourd’hui au centre des intérêts des investisseurs étrangers.

Les politiques au pouvoir doivent clarifier ce point. Jusque-là, on véhicule  le fait que la religion n’a pas de place dans la politique. Le dire, c’est bien, mais est-ce que cela va se traduire sur le terrain, on ne le sait pas encore. Il y a là un certain flou. Il faudra donner des preuves tangibles. Il faut, comme je l’ai dit, envoyer un message fort aux investisseurs.

Aujourd’hui, tout se transmet très vite, l’investisseur étranger sait très bien ce qui se passe dans le pays et les informations, à ce propos, ne sont pas toutes rassurantes.

Je le répète, le gouvernement doit donner une vision claire de sa démarche politique, économique et sociale. Pour le moment, les investisseurs étrangers ne savent pas ce qu’ils doivent penser alors que, de par mon métier, je sais très bien que la volonté, que ce soit à Londres ou aux Etats-Unis, d’aider la Tunisie pour la réussite du printemps arabe est réelle. Seulement, sans vision claire de la situation, ont des difficultés à agir aussi vite que l’on voudrait.

Vous dites qu’il y a une volonté notamment des pays de l’Europe et des Etats-Unis d’aider la Tunisie. Peuvent-ils réellement le faire avec la crise mondiale actuelle ?

C’est vrai qu’aussi bien les pays européens que les Etats-Unis connaissent une crise budgétaire assez importante. Mais que représente l’aide de la Tunisie pour ces pays, en comparaison avec  les dépenses budgétaires de ces pays ? Les aides dont a besoin la Tunisie sont dérisoires. Cela représente peu d’argent pour eux, mais beaucoup pour la Tunisie.

A titre d’exemple, les Etats-Unis viennent de débloquer un fonds de 20 millions de dollars, une somme plus que dérisoire par rapport au budget américain ou à la dette américaine. Cette somme, même si elle n’est pas énorme, représente une aide apprésiable pour la Tunisie.

C’est d’ailleurs pour cela que je dis que la Tunisie a plus de chance de réussir que d’autres pays du printemps arabe tels que l’Egypte pour laquelle il faudra dépenser beaucoup plus. Ce sera plus difficile de mettre la main à la poche.

Cela dit, c’est vrai que la crise, notamment en Europe, va avoir un impact sur l’économie tunisienne. Les exportations tunisiennes en pâtiront et les touristes européens auront de moins en moins d’argent à consacrer aux voyages. Cela se ressentira aussi en termes de transfert d’argent des Tunisiens à l’étranger.

Pour rester en Europe, pensez-vous que la Grèce, qui mine aujourd’hui toute l’Europe, peut sortir de la crise ?

L’Europe en tant que telle ne devrait pas avoir de problèmes. Ce sont les Etats à l’intérieur de l’ensemble européen qui ont des problèmes.  Si l’Europe ne formait qu’un seul Etat, avec une union fiscale, il serait plus facile pour l’Allemagne de débloquer plus de fonds à la Grèce.

L’Europe a été créée dans un but politique plutôt qu’économique. C’est le moment, aujourd’hui, de revoir tout cela et de prendre des décisions courageuses, même si elles peuvent faire mal.

Il n’y a pas que l’Europe qui est aujourd’hui en crise. Le monde entier est, quelque part, aujourd’hui en crise. Comment expliquez-vous cela. Sont-ce là les signes d’un modèle économique en échec ?

Il y a eu la révolution tunisienne, mais on peut constater qu’il y a aujourd’hui des mouvements de protestations un peu partout dans le monde, même à Washington alors qu’on pense que les Etats-Unis sont un pays riche.

C’est la preuve, je pense, comme  vous le dites, qu’il y a de grands défis pour le système économique actuel. Pourquoi les gens se révoltent-ils ? C’est lorsqu’ils sentent qu’ils ne pourront pas assurer, à l’avenir, une vie meilleure à leurs enfants. Et c’est ce qui est en train de se passer actuellement dans le monde. La crise a fait comprendre que demain sera pire. C’est frustrant et quand on cherche à qui revient la faute, c’est généralement aux hommes politiques et aux plus riches que l’on pense.

Pourquoi, par exemple, il n’y a pas eu, jusqu’à maintenant,  ce mouvement en Chine ? Et bien, c’est parce qu’avec la prospérité que connait le pays, chaque génération est en train de connaître une meilleure qualité de vie. En Tunisie, ce n’est pas le cas. Aux Etats-Unis aussi.

Vous faites partie, aujourd’hui, de l’équipe de Maxula Gestion. En quoi consiste cette collaboration ?

Comme je l’ai dit plus haut, je viens de m’installer depuis janvier dernier en Tunisie.  Je suis conseillère dans la gestion d’un tout nouveau fonds que Maxula Gestion est en train de créer. Mon rôle est de faire connaître ce fonds, d’en parler aux investisseurs à l’étranger. Où pourrait-on  mettre ce fonds pour mieux aider le pays ? En tant qu’économiste, je dois  trouver le meilleur moyen.

On peut dire que vous êtes devenu désormais tunisienne. En tant que tel, comment voyez-vous l’avenir du pays. Etes-vous optimiste ?

Bien sûr que je suis optimiste. Sinon, je ne me serai pas installée ici, je ne me serai pas investie, en tant que professionnel, pour aider le pays.

Je suis optimiste en ce sens que je constate l’intérêt que porte, désormais, le Tunisien à la chose politique, à la réussite de la démocratie. J’ai assisté, le 23 octobre, avec mon fils, aux élections et nous étions très impressionnés. En tant qu’Américaine, c’était pour moi quelque chose d’extraordinaire. De voir ce dévouement des Tunisiens pour la démocratie, j’en ai, même aujourd’hui, la chair de poule. J’étais encore plus fière de montrer cela à mon fils que de l’avoir fait assister à l’élection d’Obama aux Etats-Unis.

Cela dit, je ne suis pas, non plus, d’un optimisme aveugle. Je suis en train de voir ce qui se passe dans le pays et je pense que pour réussir, il faut désormais se mettre tous au travail. Ce n’est pas encore le cas. Je sais que ce n’est pas évident de se remettre vite au travail après une révolution, mais le temps presse.

En tant qu’économiste je sais très bien qu’on ne peut pas réduire le chômage du jour au lendemain, mais je sais aussi qu’il faut travailler dur pour y arriver.

Il ne faut pas aussi que ceux qui étaient jusque-là optimistes, ne le soient plus. Il semble que c’est le cas de plus en plus ; les gens sont inquiets de voir que la situation n’évolue pas et que le gouvernement tarde à donner des signes clairs. Je comprends que c’est une jeune démocratie, mais il ne s’agit pas d’attendre éternellement.

 

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